Journaliste économique et figure bien connue du paysage médiatique français, désormais " Monsieur Economie " sur TF1 après avoir officié pendant de longues années sur France 2, François Lenglet est aussi un auteur qui compte plusieurs livres à son actif : La crise des années 30 est devant nous (2007), La guerre des empires : Chine contre Etats-Unis (2010) , Qui va payer la crise ? (2012), La fin de la mondialisation (2013), Tant pis ! Nos enfants paieront (2016) .

On peut critiquer ses intempérances et ses foucades mais, sur le fond, Trump a raison de s'opposer à la Chine.

A l'heure où la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine s'intensifie, son dernier ouvrage traite d'un sujet qui interpelle : les années en 9 (1919, 1929, 1969, 2009 et 2019). Selon lui, elles sont annonciatrices de grands bouleversements sur le plan politique et économique. Et 2019 se présente, à ses yeux, comme l'année de tous les dangers. Deux courbes vont se croiser : celle de la montée des populismes et celle de la crise financière et boursière. La situation est explosive ! Et nous allons basculer dans un autre monde : la fin du libéralisme et le retour de l'autoritarisme.

La fin du cycle libéral

En fait, " nous sommes en plein dans la fin du cycle libéral né dans les années 1960, nous explique François Lenglet, installé dans un petit salon VIP de la RTL House, à Bruxelles. Ce cycle, qui a apporté des dividendes formidables en termes de niveau et d'espérance de vie, a connu son apogée en 1989 avec la chute du mur de Berlin et, dans la foulée, la réunification de l'Allemagne. Initié par la génération des baby-boomers qui voulait davantage de liberté, le mouvement s'est amplifié, puis mondialisé jusqu'à atteindre sa maturité dans les années 1980, avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan, avant ensuite de se dénaturer jusqu'au krach financier de 2008 et la crise politique de 2019. Aujourd'hui, le cycle se referme. Tout craque. La politique. L'économie. La géopolitique. C'est l'aboutissement d'un long cycle libéral qui a mis à mal l'espace national sans lui substituer d'ordre social et politique intelligible. "

Retraçant avec brio un siècle d'histoire économique et de relations géostratégiques, l'auteur nous montre que l'histoire se répète et qu'à intervalles réguliers, le déclin se produit après une crise majeure, comme il y en a eu en 1919, 1929, 1969, 2009... Raison pour laquelle 2019 pourrait aussi être l'année du basculement. " C'est en tous cas mon intuition, avance François Lenglet. Cela faisait longtemps que je voulais écrire un livre sur les cycles. Fin 2018, je me suis dit que c'était le moment ou jamais. J'ai voulu mettre en perspective le retour du risque politique, lequel est réapparu l'année dernière à cause des déséquilibres créés par le libéralisme, et notamment la remontée des nations face à une mondialisation perçue de plus en plus comme menaçante. "

De la liberté à la protection

Après plusieurs décennies de liberté, c'est donc le retour du balancier. Dans un style bien à lui, François Lenglet nous esquisse un nouveau cycle où va prévaloir plus d'Etat, via les technologies qui offrent des moyens de contrôle d'une précision terrifiante, plus d'impôts, plus de protection, etc. Avec, comme élément clé, la frontière, soutient-il. " Le Royaume-Uni, les Etats-Unis et dans une certaine mesure la Nouvelle-Zélande rétablissent leurs frontières alors qu'ils ont été les premiers à les démanteler. Cela matérialise bien cette inversion de cycle. Quel autre exemple, en effet, que le Brexit en matière de rétablissement de frontières ? L'élection de Trump est également symptomatique. Son mur est évidemment un artifice politique, mais le message est clair : on va désormais faire davantage attention aux intérêts nationaux. Quant à la Nouvelle- Zélande, pour lutter contre la hausse des prix de l'immobilier, elle envisage d'interdire aux étrangers d'acheter. C'était impensable pour un pays qui était ultra-libéral il y a 30 ans. "

Alors, partisan d'un protectionnisme dur, François Lenglet ? " Je ne pense pas qu'une communauté nationale, ou internationale dans le cas de l'Europe, se déshonore en protégeant ses frontières. Les frontières européennes gagneraient à être rehaussées. Une fois de plus, alors que l'Europe va à rebours de l'histoire, et en particulier la France, le monde anglo-saxon est précurseur ", souligne le journaliste, loin de faire de l'anti-Trump primaire.

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Trump vs Obama

Au contraire. " Je sais que dire du bien de Trump est une posture mal portée par les journalistes, dit-il. Mais, même s'il n'a pas résolu tous les problèmes qui l'ont fait élire, loin s'en faut, tout n'est pas à jeter chez Trump. Obama a été naïf et muet dans le dossier des rapports commerciaux avec la Chine, qu'il a laissé avancer sur tous les fronts. Un jour ou l'autre, on le paiera cher. Maintenant, Trump dit stop. Ce n'est pas si mal. Car sur ce chapitre-là, les deux mandats d'Obama ont été deux mandats de perdus. Certes, un Noir élu à la Maison Blanche est un symbole formidable. C'est ce symbole qui explique aussi l'engouement planétaire qu'il a déchaîné. Car si l'on s'en tient aux faits, le bilan est maigre. Pour combattre la crise financière, il a bien sûr été à la manoeuvre, mais toute l'ingénierie de sortie de crise avait été mise en place par son prédécesseur, George W. Bush. "

Et François Lenglet d'insister : " Face à la Chine, qui n'est pas un pays libre, il faut montrer les dents. C'est le seul langage que le pouvoir chinois entend. La Chine avance aujourd'hui sur tous les fronts simultanément, à la fois sur le plan géostratégique avec les routes de la soie jusqu'au pôle Nord où elle a investi 90 milliards, sur le plan économique et de plus en plus aussi sur le plan politique. Alors, bien évidemment, la Chine redeviendra la première économie mondiale. Ce sera pour elle une revanche par rapport à une situation qui était tout à fait anormale et qu'elle appelle elle-même le siècle de l'humiliation. Mais, pour autant, nous ne sommes pas pas obligés de nous laisser manger tout cru. On peut aussi défendre nos abattis ", tranche François Lenglet.

L'arrogance des élites

En définitive, ce que nous propose l'auteur tout au long des quelque 220 pages de son dernier opus, c'est une lecture intéressante de la montée des populismes. " La peur du déclassement, le rejet de l'étranger, la crainte de la technologie, l'invasion chinoise, etc. : comme je l'ai dit, en dessous de tout cela, vous avez un dénominateur commun qui est le désir de protection. Comme dans l'entre- deux-guerres, ce besoin de protection s'exprime de façon assez importante dans nos sociétés depuis une dizaine d'années. Or, pas un des partis traditionnels, ni les élites économiques habituelles, et pas seulement les patrons, mais aussi les syndicalistes et les journalistes, n'ont voulu entendre ce besoin de protection. C'est la France de Macron, le combat des progressistes contre les obscurantistes, c'est-à-dire une forme d'arrogance universelle. Or, la nature a horreur du vide. Les populistes ont donc ouvert leur magasin à protection et nous les avons laissés en monopole. C'est cela qui explique à la fois le rejet des élites et l'essor des populistes. Il faut bien voir que l'ouverture des frontières commerciales crée des déplacements de richesse considérables. Et ce sont effectivement deux mouvements inverses : pour celui qui est compétent, les opportunités se multiplient, ses perspectives de revenus augmentent de manière très importante ; à l'inverse, pour les classes du bas, la pression s'exerce en sens contraire. Les élites ne veulent pas le voir parce qu'elles profitent du système. Bref, reconstruire les frontières va de pair avec la rénovation des élites ", conclut François Lenglet.

François Lenglet, "Tout va basculer", éditions Albin Michel, 227 pages.