"Nous ne raisonnons pas en termes de trimestres mais de générations"

06/09/18 à 15:20 - Mise à jour à 15:21
Du Trends-Tendances du 06/09/18

Le groupe KBC est la seule grande institution financière belge à avoir survécu à la crise bancaire, non sans l'aide de l'Etat. " Sans le syndicat des actionnaires, le groupe ne serait plus autonome aujourd'hui ", assure Philippe Vlerick, vice-président du groupe KBC et président de l'association des actionnaires de référence.

"Nous ne raisonnons pas en termes de trimestres mais de générations"

Philippe Vlerick: "Les nouveaux actionnaires familiaux de Bulgarie, Hongrie, Irlande, Slovaquie et Tchéquie sont les bienvenus." © Jonas Lampens

L'argent ne fait pas le bonheur. Détenteur de 40 % des actions du groupe KBC, le syndicat des actionnaires représente une valeur boursière de quel- que 10 milliards d'euros. Président de l'union des actionnaires de référence de KBC depuis 2000, Philippe Vlerick reçoit deux SMS qui le chiffonnent pendant l'interview. " Je viens d'apprendre le décès de l'épouse d'un de nos actionnaires familiaux. C'est très triste. Comme vous pouvez le voir, nous sommes assez proches. "

TRENDS-TENDANCES. Ce doit être un emploi à temps plein de réunir un groupe de familles aussi disparates.

PHILIPPE VLERICK. De familles, dites-vous ? Nous n'utilisons jamais ce mot. Nous parlons d'AVAS, Andere Vaste Aandeelhouders ( autres actionnaires fixes, Ndlr). Le syndicat regroupe par ailleurs d'autres actionnaires de référence comme Cera, KBC Ancora et MRBB ( lire l'encadré " Un syndicat, trois entités "). Les médias, eux, parlent des " familles KBC ". Mais il n'existe pas de réunion séparée des familles. J'ignore les liens qui unissent les actionnaires entre eux, ce n'est pas de mon ressort. Par contre, j'organise les réunions du syndicat. Lors des cinq assemblées fixes de l'année, nous sommes informés, en tant qu'actionnaires institutionnels, des résultats du groupe KBC, à la fin de chaque trimestre notamment. Nous ne disposons jamais des informations à l'avance. Nous sommes traités exactement de la même façon que tous les autres actionnaires.

En quoi le syndicat diffère-t-il des actionnaires ordinaires ?

"Nous ne raisonnons pas en termes de trimestres mais de générations"

© Belga image

L'union des forces. C'est formidable quand chacun fait de son mieux dans son coin. Cela témoigne d'une bonne culture d'entreprise. Mais quand on veut prendre de grandes initiatives et créer des avantages d'échelle, il faut unir ses forces. Dans une communauté locale comme la Flandre ou la Belgique, la mobilisation des forces rend les choses plus faciles à long terme. Cela permet aux entreprises de se hisser au niveau européen, voire mondial. La Flandre et la Belgique doivent avoir une grande institution financière capable de décider en parfaite autonomie.

Serait-ce un plaidoyer en faveur de l'ancrage ?

Je ne suis pas pour l'ancrage à tout prix. Ce ne peut être une excuse pour monopoliser le pouvoir et justifier des sous-performances, ce qui est parfois le cas. Mais au sens positif, ancrage signifie disposer d'une ancre pour fixer un navire. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu'il faut rester éternellement ancré. Un bon bateau doit naviguer, avec un bon capitaine, de bons matelots, de bonnes voiles. Un bateau doit avancer. Sans ancrage, il est à la merci des courants, des tempêtes, des actionnaires activistes, des spéculateurs qui ne voient que le court terme. Même au plus fort de la tourmente de 2008 à 2013, le syndicat des actionnaires a continué à parler d'une seule voix. Nous sommes la colonne vertébrale de l'entreprise. Nous ne raisonnons pas en termes de trimestres mais de générations. Mon maître à penser au sein du syndicat est Jan Huyghebaert ( ancien président du conseil d'administration de KBC et Manager néerlandophone de l'Année 1998, Ndlr). Il disait toujours sur un ton solennel : " A united house shall stand. A divided house shall perish ". C'est tellement vrai !

De belles paroles. Il n'empêche, le syndicat des actionnaires n'a pas pu réaliser une augmentation de capital en 2008-2009. L'Etat a sauvé KBC en injectant 7 milliards d'euros.

Une augmentation de capital était impossible à ce moment-là ! Les marchés financiers étaient à sec. Cela n'a rien à voir avec les actionnaires. Le système était entièrement bloqué. L'engrenage des marchés financiers était enrayé non pas par un grain de sable mais par de gros cailloux. Voyez ce qui s'est passé avec les autres groupes bancaires en Europe.

Les actionnaires ont-ils songé à une augmentation de capital ?

C'était vraiment impossible ! Nous avons réfléchi avec la direction, avec Jan Huyghebaert. Quelles étaient les différentes options ? Nous les avons toutes passées en revue. A commencer par la vente d'actifs. Impossible à court terme. Il n'y avait pas de marché. Il n'y avait pas d'acheteurs. Une augmentation de capital ? Impossible. Tout le monde nous le déconseillait. On n'arriverait jamais à lever des fonds dans pareil contexte. Nous sommes infiniment reconnaissants à l'Etat de son aide. Mais on oublie de préciser que si nous avons reçu 7 milliards d'euros, nous avons aussi remboursé plus de 13 milliards. Un tel retour sur investissement intéresserait sûrement pas mal de monde.

"Nous ne raisonnons pas en termes de trimestres mais de générations"

© Jonas lampns

Le syndicat a-t-il paniqué ?

Non. Nous avons toujours conservé notre sang-froid. L'actionnariat a pris un coup lors de la crise bancaire. Certains ont perdu confiance. Les conseillers disaient : "Comment ? Vous osez encore investir dans les banques ? ". Regardez ce qui s'est passé avec Dexia et Fortis. Regardez ce qui s'est passé dans les autres pays. ABN Amro, ING, Royal Bank of Scotland. Mais c'était une très petite minorité.

Cela peut sembler exagéré mais le groupe ne serait plus autonome s'il n'y avait pas eu de syndicat des actionnaires. Je ne peux évidemment pas le prouver. Il faut nuancer. Nous aurions probablement succombé à la crise. Si nous sommes restés un groupe autonome ancré en Flandre, c'est grâce au syndicat.

Depuis 2005, le nombre d'actions familiales représentées par le syndicat a diminué de 25 %. Il est passé de 42,7 millions à 31,1 millions d'actions.

Si l'actionnariat se morcelle, c'est essentiellement pour des raisons de successions et de querelles familiales. S'il est trop dispersé, on peut difficilement expliquer à un lointain neveu la nécessité de conserver ses actions au nom de la sacro-sainte union des forces. Il arrive aussi que des hommes d'affaires, des industriels, soient obligés de revendre leurs actions à cause d'une mauvaise décision. Pas besoin de faire un dessin et non, je ne citerai pas de noms. L'inverse arrive aussi. Certains actionnaires se désolidarisent du syndicat parce qu'ils revendent une partie de leurs actions KBC pour financer leurs nouveaux projets d'investissement. Dans ce cas, nous examinons s'il est possible de garder ces actions au sein du syndicat car nous avons un droit de préemption.

Sort-on facilement du syndicat ?

Assez facilement. Il y a une procédure à suivre.

Faut-il invoquer une raison ?

Non. Qui suis-je pour juger si la raison est valable ou non ? La demande est soumise au syndicat. La procédure est la même pour tous. Pendant mes 18 années de présidence, j'ai toujours trouvé une solution. Même en pleine crise bancaire. Mais un engagement est un engagement. Vous ne pouvez pas vendre d'actions sans en aviser le syndicat. C'est comme un mariage. Il ne suffit pas d'envoyer un SMS pour divorcer. On ne peut donc pas dire : " Vlerick, je vais vendre 200.000 actions. Tu as jusque ce soir pour trouver un accord ". Ce n'est pas ainsi que cela marche.

La sortie du syndicat des actionnaires la plus marquante est celle de la famille Collin. Fernand Collin senior a fondé le syndicat. Son fils Fernand vous a précédé à la présidence.

Fernand Collin junior était un homme charmant mais qui n'avait pas vraiment le sens des affaires. La fusion du holding familial Imperial Invest avec le groupe médiatique Concentra a marqué le début de la fin. Dommage. Comme je vous l'ai dit, les mauvaises décisions sont une des raisons pour lesquelles nous perdons certains actionnaires. Ce n'est pas faute d'avoir dit et répété à Fernand : " Mais pourquoi cette fusion ? ".

Comment trouvez-vous de nouveaux actionnaires ?

Je suis un homme ouvert. Je tends parfois des perches. Une tactique qui donnait de bons résultats, jusqu'au moment de la crise. Je rencontre beaucoup de monde, dans le contexte des affaires et des événements culturels. Je suis toujours joignable mais je ne démarche pas. Le syndicat ne cherche pas à recruter de nouveaux membres. Les candidats doivent en outre obtenir le feu vert des actionnaires existants.

Les nouveaux membres doivent-ils détenir un nombre minimum d'actions ?

Ils doivent s'engager. Mais je n'en dirai pas plus.

Albert Frère aurait, dit-on, été débouté car il ne parle pas néerlandais...

Fernand Collin junior l'a laissé entendre dans interview. Mais Albert Frère n'en a jamais fait la demande. Il était lié à la BBL. A chacun son identité. Un groupe financier concurrent ne deviendra jamais membre du syndicat des actionnaires.

La famille Lippens n'est pas la bienvenue non plus ?

Je ne sais pas. Elle s'est désengagée de Fortis, paraît-il. Ce n'était pas possible tant qu'elle était affiliée à Fortis. Nous ne sommes pas sectaires. Nous n'acceptons pas que des Flamands, même si nous sommes très fiers de nos racines flamandes. Nous nous sentons belges, européens, citoyens du monde. L'essentiel est de vouloir contribuer à la valorisation du groupe sur le long terme. Point à la ligne.

Le syndicat est néanmoins flamand à 98 %.

L'histoire en a voulu ainsi. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Fernand Collin sr. rêvait d'une institution financière autonome pour la Flandre. Il ne voulait pas dépendre d'un grand groupe financier belge ou international. La Flandre devait se développer et s'émanciper. Le syndicat des actionnaires perpétue cette tradition. Ceci dit, le syndicat est prêt à accueillir des membres de tous les pays où KBC est actif. Les nouveaux actionnaires familiaux de Bulgarie, Hongrie, Irlande, Slovaquie et Tchéquie sont les bienvenus.

Ne vaudrait-il pas mieux recruter dans notre pays ? Le syndicat ne compte qu'une seule famille belge francophone, la famille Du Monceau de Bergendal.

Francophone ? Qu'entend-t-on exactement par francophone ? Quelqu'un qui parle français à la maison ? C'est le cas de plusieurs familles. Qui plus est, Diego du Monceau de Bergendal parle couramment le néerlandais. Ses enfants aussi. C'est une famille belge. Leur adhésion au syndicat prouve notre ouverture d'esprit. Je ne demande pas à un nouveau membre ce qu'il parle à la maison.

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