"Allô, Laurent Louis?
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"Allô, Laurent Louis? - Oui. - C'est Jean-Pierre. - Vous avez reçu mon mail avec les différents produits, c'est ça? - Oui. C'est... C'est compliqué. - C'est compliqué? Qu'est-ce que vous n'avez pas compris, dites-moi?" Le 3 juillet 2020, je tiens une conversation d'une quarantaine de minutes avec l'ancien député Laurent Louis. Je l'ai contacté suite à un message publié sur son compte Instagram trois jours plus tôt. Dans ce post ouvert au public, il promet "des compléments de revenus" grâce à des produits "technologiques" offrant des rendements fous (10% mensuels) à toute personne qui investirait par son entremise. "Contactez-moi et je vous dirai comment faire", précise-t-il. Pour ce premier contact, je ne dévoile ni mon nom ni ma profession de journaliste et me présente sous une identité fictive: Jean-Pierre, 60 ans, artisan indépendant proche de la retraite. Un procédé exceptionnel pour obtenir des informations exceptionnelles. Je veux comprendre comment le vendeur s'y prend pour convaincre les candidats investisseurs de placer leur argent dans le One Coin, ce produit étrange qui se présente comme une cryptomonnaie révolutionnaire. Je lui dis que je voudrais en savoir plus sur les investissements qu'il propose. Voici ce qu'il me répond: - Ne parlez pas trop d'investissements. Les investissements, c'est pour les banques. - Mais on peut gagner de l'argent? - Ah oui, c'est le but évidemment! J'embraye sur le One Coin. Et là, première surprise: Laurent Louis me dit qu'il n'en vend plus. Il m'oriente vers toute une panoplie de produits alternatifs aux noms exotiques: Omega Pro, Kuailian, Apex... Surtout, il insiste sur un curieux placement dénommé EXW (Exchange Wallet). "EXW est bien connue dans le milieu. C'est une société autrichienne très dynamique qui a acheté une institution financière. Ça lui permet de se présenter comme une sorte de banque, m'explique-t-il. Vous allez pouvoir avoir un IBAN, une carte de crédit. Vous pouvez mêler l'ancienne et la nouvelle économie: faire des virements en euros et avoir des comptes en cryptomonnaies en même temps." Surtout, ce produit va me procurer des gains fabuleux. Le vendeur me parle d'intérêts variant entre 0,10% et 0,32%... par jour. Dans la fourchette haute, je pourrais doubler ma mise en moins d'un an.Je n'ai jamais trouvé trace d'une institution financière, d'une société émettrice de carte de crédit, encore moins d'une banque répondant au nom de EXW. Par contre, ce produit financier a été signalé comme frauduleux par les régulateurs autrichien et allemand, ainsi qu'au Liechtenstein. EXW figure sur la liste des arnaques répertoriées par le site de référence bitcoin.fr. Certains promoteurs allemands du EXW sont par ailleurs d'anciens vendeurs de One Coin. Justement. Le One Coin, que devient-il? C'est terminé? "Pas du tout, me répond Laurent Louis. Dans plein de pays, le One Coin se développe de manière extraordinaire. En Italie, c'est fantastique. Enormément de magasins, notamment Decathlon, y acceptent le One Coin comme moyen de paiement." Vérification faite auprès de Decathlon, aucun des magasins de l'enseigne, dans quelque pays que ce soit, n'accepte le One Coin. L'ancien député m'assure que le One Coin est non seulement un moyen de paiement, mais aussi un placement particulièrement avantageux: "L'intérêt, c'est d'acheter des One Coin très bon marché et de voir leur valeur augmenter. Certains ont acheté leurs One Coin à 20 centimes. Aujourd'hui, ils valent 42 euros". Un produit financier dont la valeur est multipliée par 210, c'est plutôt attractif. Voire incroyable. Après cette conversation téléphonique, je reçois une proposition d'investissement dans EXW via un virement sur un compte au bénéficiaire non identifié, hébergé dans une banque hongroise. Je n'y donne pas suite. Par contre, je décide de contacter le criminologue Michaël Dantinne, spécialiste des dossiers d'arnaque. Je lui ai fait écouter la conversation entre Jean-Pierre et Laurent Louis. Il va m'aider à décrypter ses techniques de vente. "Je trouve qu'il est relativement habile et prudent. Ce ne sont pas des astuces et des ficelles trop visibles", pointe d'emblée Michaël Dantinne. Une chose m'a frappé: pendant toute la conversation, mais aussi par mail, Laurent Louis m'a abreuvé de termes techniques, souvent en anglais (exchange, master node, wallet, ethereum, blockchain, etc.) et d'explications alambiquées sur les différents produits qu'il propose. Pour un novice en cryptomonnaies comme Jean-Pierre, c'est forcément déroutant. A plusieurs reprises, je lui ai d'ailleurs dit que je ne comprenais pas tout. Il m'a parfois remballé sèchement, me répondant que je devais lire ses mails avant de l'appeler, que visiblement je ne faisais pas beaucoup d'efforts. Comment expliquer cette attitude déplaisante de la part d'un vendeur censé me convaincre de l'intérêt de ses produits financiers? "C'est très commode de vous faire sentir que vous n'y connaissez rien, décortique Michaël Dantinne. C'est pour partie dans cette méconnaissance que va se créer le lit de la fraude. Parce que si vous maîtrisez parfaitement le sujet, vous n'allez jamais mettre de l'argent dans ces produits." Le vendeur se place en position de supériorité: lui seul sait et comprend comment fonctionnent ces placements mystérieux aux rendements hallucinants. Sans lui, l'investisseur n'est rien. Le criminologue m'explique ensuite que le ressort premier de ce type d'arnaque est assez simple: c'est l'appât du gain. Des gains insensés. Mais qui font résonner une petite musique dans la tête de l'investisseur. "Il vous amène sa proposition de manière assez subtile", estime Michaël Dantinne. Effectivement, Laurent Louis me suggère de placer dans un premier temps une somme modeste, une centaine d'euros. "Il vous dit que vous pouvez commencer avec un petit montant. Mais il vous dit aussi que si vous voulez bénéficier d'un effet de levier, il vaut mieux mettre 1.000 euros, 5.000 euros, voire 10.000 euros. Il vous met le doigt dans l'engrenage", complète Michaël Dantinne. Au moment d'aborder cette question importante des montants à investir, Laurent Louis se fait beaucoup plus avenant, il se radoucit. C'est aussi une technique, décode Michaël Dantinne: souffler le chaud et le froid, être mordant puis accommodant, c'est une manière de m'amener tout doucement à faire le premier pas dans cette démarche d'investissement inhabituelle. "Le rôle de l'intermédiaire est déterminant, conclut le criminologue. Vous avez besoin de quelqu'un qui vous donne une clé d'entrée dans ce monde opaque des cryptomonnaies. Quelqu'un qui va vous prendre la main. Mais en fait, vous allez vous retrouver... dans sa main." Cette mésaventure est arrivée à des milliers d'investisseurs belges. La plupart ont perdu la totalité de l'argent investi. Au moment de placer leurs économies dans le One Coin, beaucoup sont passés par l'intermédiaire de Laurent Louis. "On parle de pertes qui vont de 1.000 euros à plus de 250.000 euros par victime", plante André-Philippe Vandesmael. Cet avocat spécialisé en droit pénal a conseillé de nombreuses victimes du One Coin. Il a même tenté, sans succès jusqu'à présent, d'en coaliser une centaine pour introduire une action collective en justice. "C'est une arnaque extrêmement sophistiquée, m'explique André-Philippe Vandesmael. Ce qui est extraordinaire, c'est la puissance du marketing de ces escrocs. Ils utilisent une technique particulièrement efficace: le marketing de réseau." Cette technique est bien connue: elle est utilisée dans les célèbres réunions Tupperware. Un vendeur organise une réunion et vend des produits à sa famille, à ses amis. Un participant peut ensuite se faire parrainer par le vendeur et vendre à son tour des produits, sur lesquels il touchera une petite commission. Le produit de la vente remonte ensuite au premier vendeur, qui lui-même touche une commission avant de verser le solde à la société. L'organisation pyramidale One Coin a utilisé, avec un succès considérable, le marketing de réseau pour promotionner sa pseudo-cryptomonnaie: "Chaque vendeur de One Coin achète des packages, moyennant un droit d'entrée assez modique de 30 euros, précise l'avocat André-Philippe Vandesmael. S'il revend ces packages, il peut obtenir de 5% à 15% de commission en fonction de son niveau dans la pyramide." A combien s'élèvent les pertes pour les investisseurs belges? Pour le savoir, j'ai contacté Jamie Bartlett, un journaliste de la BBC qui enquête depuis des mois sur le One Coin. Il a mis la main sur des documents confidentiels, internes à la société. J'ai pu les consulter. J'y ai découvert les montants investis par les victimes belges du One Coin entre janvier et juin 2016. Ils donnent le tournis: en à peine six mois, les investisseurs belges ont placé 1,7 million d'euros dans le One Coin. En extrapolant sur base des informations qu'il a pu récolter, Jamie Bartlett estime que l'arnaque a généré au moins 7 millions d'euros de revenus en Belgique. Des sommes importantes? Certainement. Mais vous n'avez encore rien vu. L'arnaque One Coin est une arnaque hors norme. Mondiale. Tentaculaire. Spectaculaire. Tout commence à Sofia, en Bulgarie, en 2014. Le projet germe dans l'esprit d'une brillante et charismatique docteure en droit diplômée d'Oxford, Ruja Ignatova. Cette ancienne consultante chez McKinsey se targue d'avoir inventé une cryptomonnaie révolutionnaire: le One Coin. Ruja Ignatova s'adresse à la population la plus précaire, celle qui n'a pas accès aux services bancaires. Ce qu'elle propose, c'est un nouveau moyen de paiement, en dehors du système bancaire traditionnel. Elle promet une révolution technologique et financière sans précédent grâce à laquelle sa cryptomonnaie va prendre rapidement de la valeur. Ceux qui investissent à temps sont assurés de faire des gains fabuleux. Le One Coin, c'est le nouveau bitcoin. En juin 2016, Ruja Ignatova est à Londres sur la scène de Wembley, devant un parterre de fans en délire, pour présenter ce qu'elle appelle le bitcoin killer: "Le réseau One Coin est occupé à grandir de manière fantastique. One Coin deviendra bientôt la cryptomonnaie numéro un au niveau mondial", s'enflamme Ruja Ignatova lors de ce show hollywoodien. Celle que l'on appelle la cryptoqueen, la reine des cryptos, est alors au sommet de sa gloire. Le réseau One Coin tisse sa toile dans le monde entier à une vitesse fulgurante. Il revendiquera jusqu'à 3,5 millions de membres sur son site internet. Grâce à une armée de vendeurs roués aux techniques du marketing de réseau, les packages One Coin se vendent comme des petit pains. Une enquête conduite par le FBI dévoile que le chiffre d'affaires de la société One Coin entre fin 2014 et mi-2016 atteint 3,35 milliards de dollars! Les bénéfices empochés par les dirigeants sont faramineux: 2,2 milliards. Mais les ventes ne s'arrêtent pas en 2016, loin de là. D'après la BBC, le montant total des revenus engrangés par la société pourrait avoisiner les 15 milliards de dollars. Le succès est inouï. Mais la suite de l'histoire est beaucoup plus sombre. Un an après l'apparition triomphale de la cryptoqueen à Wembley, fini le show et les paillettes. Le 25 octobre 2017, Ruja Ignatova est à l'aéroport de Sofia. Elle embarque dans un avion pour Athènes. Et puis? Plus rien. Elle disparaît totalement de la circulation. Jamie Bartlett, journaliste pour la BBC et auteur du podcast The missing cryptoqueen, enquête sur Ruja Ignatova depuis de nombreux mois. Selon lui, deux hypothèses peuvent expliquer sa disparition. La première: "On ne peut pas exclure qu'elle ait été tuée", avance le journaliste. Si Jamie Bartlett évoque cette issue tragique possible, c'est parce que les rentrées financières ahurissantes du One Coin ont attiré l'attention d'organisations peu recommandables. La preuve en a récemment été apportée dans le dossier des Fincen Files, une énorme fuite de documents révélée par le collectif international de journalistes ICIJ. Dans ce leak, on apprend que des paiements suspects, réalisés par des sociétés membres du réseau One Coin pour une valeur de 137 millions de dollars, ont été signalés en 2017 par la banque américaine BNY Mellon. Selon la banque, ces sociétés ont utilisé la technique du layering (superposition) pour masquer des versements d'argent d'origine frauduleuse. En clair: du blanchiment d'argent de haut niveau. La première hypothèse, c'est donc que Ruja Ignatova a fricoté avec le crime organisé, ce qui aurait mal tourné. La deuxième hypothèse est encore plus folle. Ruja Ignotova serait bien vivante mais en fuite sous une fausse identité, avec un visage modifié par la chirurgie plastique. "Des sources m'ont confié que je l'ai croisée lors d'un événement One Coin en Roumanie sans le savoir. C'est possible mais je n'en ai pas la certitude", m'explique Jamie Bartlett. L'histoire est digne d'un scénario de film. Pas étonnant que le cinéma ait décidé de s'en emparer. Le studio MGM va produire Fake! , un long métrage consacré à l'arnaque tentaculaire du One Coin. Dans le rôle principal: l'actrice américaine Kate Winslet, qui interprétera Jennifer McAdam, une victime emblématique du One Coin que j'ai pu joindre par Skype. Pour Jennifer McAdam, tout commence par un drame familial. Quand son père décède en 2015, elle hérite d'un petit pécule qu'elle souhaite faire fructifier. Une amie lui parle d'un produit aux rendements spectaculaires: le One Coin. Elle se rend alors à des séminaires, rencontre des centaines de candidats investisseurs, se met en contact avec un revendeur. "Cela ressemblait à une opportunité unique. On était très excités à l'époque", se souvient Jennifer McAdam. Très vite, elle investit 10.000 euros dans le One Coin. Puis, appliquant la technique du marketing de réseau, elle convainc ses amis et sa famille d'investir à leur tour. Au total, ils placent plus de 250.000 euros dans ce produit miracle. Des mois plus tard, les premiers doutes apparaissent. Elle souhaite récupérer une partie de l'argent. Son revendeur lui dit qu'il vaut mieux attendre, que la valeur du One Coin va encore grimper. Elle est rassurée. Mais d'autres signaux s'allument. Le régulateur britannique émet un avertissement sur le One Coin, qu'il considère comme frauduleux. Un lanceur d'alerte prend contact avec Jennifer McAdam. Il lui explique que le One Coin est une gigantesque pyramide de Ponzi. Elle comprend que son argent et celui de ses proches a tout simplement disparu. Elle est dévastée. "Certaines personnes ont mis toutes leurs économies dans ce produit. Certains ont vendu leur maison, se sont endettés. Ils ont perdu des sommes astronomiques", évoque Jennifer McAdam. Cette victime écossaise du One Coin a décidé de ne pas rester les bras croisés. Elle a réussi à surmonter sa gêne d'avoir embarqué ses proches dans cette aventure risquée. Elle se bat aujourd'hui publiquement contre les initiateurs de cette méga-arnaque aux cryptomonnaies. Elle a créé des groupes de soutien aux victimes sur WhatsApp, Facebook, Telegram... "Au total, nous rassem- blons plus de 10.000 victimes", souligne Jennifer McAdam. Ces groupes fournissent des informations et du soutien aux investisseurs dupés. Un dossier de plainte collective est également en cours de préparation pour amener l'affaire devant les tribunaux. Aux Etats-Unis, l'affaire One Coin prend une tournure judiciaire le 6 mars 2019, lorsque le CEO de la société est cueilli à l'aéroport de Los Angeles, puis incarcéré. Il s'agit de Konstantin Ignatov, un golden boy musclé couvert de tatouages et ancien homme de main de sa soeur, Ruja Ignatova. L'homme est inculpé pour fraude et blanchiment d'argent. Il risque jusqu'à 90 ans de prison. Il plaide aujourd'hui coupable et rejette la faute sur sa soeur. Un autre dirigeant haut placé, l'ancien avocat new-yorkais Mark Scott, qui vient d'être radié du barreau, est également arrêté. Il est soupçonné par la justice américaine d'avoir blanchi la bagatelle de 400 millions de dollars pour la société One Coin via des comptes bancaires offshore. Il est actuellement en résidence surveillée du côté de Miami. A des milliers de kilomètres de là, au parquet financier de Charleroi, les enquêteurs placent leurs pions. Pas à pas, ils remontent la filière belge du One Coin. Elle mène à un homme. "L'enquête porte sur les plaintes qui ont été déposées à l'égard de Monsieur Louis. Donc forcément, à ce stade-ci, l'enquête se canalise sur lui."