Mille milliards d'euros. C'est une sacrée somme. En 18 mois, la Banque centrale européenne a acheté pour plus de 1.000 milliards d'euros d'obligations d'Etat (et un peu de titres d'entreprises). Ce gigantesque portefeuille a été constitué depuis le mois de mars 2015, date à laquelle à la BCE a lancé son programme d'assouplissement quantitatif (quantitative easing, dans le jargon). En clair, la BCE fait tourner la planche à billets pour acheter ces titres. Pourquoi ? Pour éviter que l'économie européenne, encore et toujours malmenée par la crise, ne s'enfonce dans la récession.
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Mille milliards d'euros. C'est une sacrée somme. En 18 mois, la Banque centrale européenne a acheté pour plus de 1.000 milliards d'euros d'obligations d'Etat (et un peu de titres d'entreprises). Ce gigantesque portefeuille a été constitué depuis le mois de mars 2015, date à laquelle à la BCE a lancé son programme d'assouplissement quantitatif (quantitative easing, dans le jargon). En clair, la BCE fait tourner la planche à billets pour acheter ces titres. Pourquoi ? Pour éviter que l'économie européenne, encore et toujours malmenée par la crise, ne s'enfonce dans la récession. L'objectif officiel de ces achats massifs est de faire redémarrer la hausse des prix. En achetant des titres aux investisseurs (banques, assurances, fonds de pension), elle table sur le fait que les vendeurs vont réinvestir cet argent dans de nouveaux projets créateurs de valeur et d'emplois. Par ce biais, elle fait aussi baisser les taux d'intérêt, ce qui réduit les coûts de financement des entreprises (ou mieux, les annule, du moins pour les grandes entreprises qui peuvent aller sur le marché obligataire. Le géant pharmaceutique Sanofi vient de lancer un emprunt sur trois ans assorti d'un taux négatif de -0,05 %). En créant une vaste quantité d'argent frais, la BCE affaiblit aussi l'euro par rapport au dollar et aux autres monnaies concurrente et espère également donner un coup de pouce aux entreprises européennes qui exportent. Et puis, ce quantitative easing a aussi un effet non officiel, car si en théorie la BCE ne peut pas financer les Etats de l'Union européenne, en pratique, elle leur donne un fameux coup de pouce en leur permettant d'émettre de la dette pour rien et de les assurer qu'il y aura toujours quelqu'un pour l'acheter. La BCE et les banques nationales des membres de la zone euro acquièrent en effet des obligations d'Etat qui ont des taux nuls ou négatifs, ou génèrent encore un peu d'intérêt. Toutefois, cet intérêt est versé à la BCE et aux banques nationales des Etats membres et donc revient dans la caisse des Etats. Plusieurs membres de la BCE ont souligné ces derniers mois que sans ce quantitative easing " la situation aurait été bien pire ". Le président de la BCE Mario Draghi a encore répété jeudi dernier à l'issue de la réunion de rentrée de l'institution que " notre politique monétaire est efficace ". D'ailleurs, elle ne devait pas s'arrêter avant fin mars, voire " au-delà, si nécessaire, et, en tout cas, jusqu'à ce que (la BCE) observe un ajustement durable de l'évolution de l'inflation conforme à son objectif ". Pourtant, si l'on regarde les faits, on est plus circonspects. L'inflation végète toujours à 0,2 % - nous sommes loin de l'objectif de s'approcher de 2 % - et l'économie reste flageolante, avec une croissance de la zone euro qui ne sera pas plus élevée que 1,7 % cette année et 1,6 % l'an prochain, selon les prévisions mêmes de la BCE. Il subsiste 12,5 millions de chômeurs dans la zone euro et le système financier est toujours fragile. Car comme une drogue dont on ne mesure pas les conséquences, le quantitative easing commence à avoir des effets de plus en plus néfastes : les taux négatifs rendent la vie très dure aux banques (qui ont de plus en plus de mal à avoir une marge d'intérêt suffisante), aux assureurs (obligés d'investir une partie de leurs primes en obligations d'Etat qui ne rapportent plus rien, voire qui ont des taux négatifs), aux fonds de pension et à tous les investisseurs. Les suppressions d'emplois chez Axa, les problèmes d'Ethias en sont les preuves. En outre, la poursuite de cette politique est difficilement tenable : la BCE éprouve de plus en plus de difficultés à trouver des titres à acheter. Car la banque centrale s'est fixé des limites : elle ne peut pas avoir en portefeuille plus de 33 % de la dette d'un pays et ne peut pas non plus acheter des titres qui ont un taux plus bas que son taux de dépôt (le taux auquel elle rémunère les banques qui viennent déposer leurs excès de liquidités chez elle). Or, ce taux de dépôt est négatif, -0,4 %, mais beaucoup d'obligations allemandes ont crevé ce plancher. D'ailleurs, Mario Draghi a répété la semaine dernière que la BCE à elle seule ne peut pas résoudre le problème économique de l'Europe. Il en a appelé une fois encore à ce que les Etats mettent rapidement en oeuvre des réformes structurelles mais, il a aussi ajouté que " les politiques budgétaires doivent soutenir la reprise économique" autrement dit : il faut réveiller les investissements publics. Justement, en dehors du cercle des banquiers centraux, de plus en plus de voix s'élèvent pour dire que l'on pourrait faire un meilleur usage de ces 1.000 milliards d'euros créés par la banque centrale. " Au lieu de rachats massifs de dettes publiques et privées, ne faudrait-il pas se pencher sur le financement massif d'investissements économiquement rentables ? ", demande Michel t'Kint de Roodenbeke, ancien banquier spécialisé dans les financements structurés auprès de la banque Indosuez Belgique qui est aujourd'hui consultant. Extension de lignes de métro, création de RER, construction d'autoroutes, de viaducs, de tunnels, nouvelles lignes de chemin de fer, énergies renouvelables, infrastructures portuaires ou aéroportuaires... il n'en manque pas qui pourraient générer leur propres recettes (droit de passage pour les tunnels, billets de transport pour les lignes ferroviaires ou le métro, etc.) ce qui ferait de ces projets de véritables investissements, qui ne viendraient donc pas grever le déficit des Etats. " L'Europe, les économistes, les 'eurocrates', ont édicté des règles et des limites d'endettement à ne pas franchir : les fameux critères de Maastricht fixent la limite de l'endettement public à 60 % du PIB et le déficit à 3 %. C'est une erreur, ajoute Michel t'Kint, car on mélange divers types de dépenses, dit-il. Les investissements publics rentables ne devraient pas entrer en ligne de compte. " Pour éviter d'alourdir les finances des Etats membres, ces projets pourraient d'ailleurs être financés par les autorités européennes (la Banque européenne d'investissements, pourquoi pas) qui lèveraient des emprunts. " J'ai organisé de tels financements, poursuit Michel t'Kint. Le financement du centre de contrôle de la navigation aérienne (Canac) à Zaventem par exemple. La garantie de ma banque et de celles que j'avais invitées consistait dans les redevances de route des compagnies aériennes. Il n'y avait donc pas de garantie publique ! Le projet reposait sur les recettes. Et ces dettes pouvaient aussi faire l'objet de titrisation. " Et Michel t'Kint de plaider pour que les hommes politiques brisent ce carcan de vision trop strict. Le carcan est-il en train de se briser ? Voici deux semaines, la commissaire européenne belge Marianne Thyssen a déclaré être " personnellement favorable à une évaluation du Pacte de stabilité et de croissance " et de " ses conséquences sur les investissements ". Un discours très novateur de la part d'un membre de la Commission. Et Jean-Claude Juncker serait prêt lui aussi à assouplir ces règles qui limitent les investissements. Si l'on pouvait faire se rencontrer ces besoins d'investissement et l'argent créé ex nihilo par la BCE, l'Europe disposerait d'un formidable levier pour faire sa croissance et son développement.... Yes we can !