A lire aussi: Goldman Sachs, la banque qui domine le monde
...

A lire aussi: Goldman Sachs, la banque qui domine le mondeLe livre du journaliste Marc Roche sur Goldman Sachs, intitulé La Banque, est un ouvrage incontournable pour ceux qui désirent comprendre le fonctionnement de la première banque d'affaires américaine. Aujourd'hui encore, cet ancien correspondant du quotidien Le Monde à Londres, qui vient de publier un nouvel ouvrage sur la crise de 2008 (Histoire secrète d'un krach qui dure, éditionq Albin Michel), reste captivé par cette institution financière typique. MARC ROCHE. Elle a poussé le capitalisme d'accès jusqu'à l'art. Même avant que Goldman Sachs n'entre en Bourse, lorsque la banque était encore sous forme de partenariat, elle pratiquait déjà abondamment l'entrisme politique, républicain comme démocrate. Robert Rubin, coprésident de Goldman Sachs de 1990 à 1992, est devenu secrétaire d'Etat au Trésor sous l'administration Clinton. Stephen Friedman, CEO de la banque de 1994 à 1998, a ensuite servi George Bush (notamment comme directeur du National Economic Council). Et Henry Paulson, président de la banque entre 1998 et 2005 devient secrétaire d'Etat au Trésor entre 2006 et 2009, période où il sauve Goldman Sachs de la faillite... Oui, le groupe poursuit cette politique revolving door dès qu'il s'installe en Europe dans les années 1980. Il anticipe alors, comme d'autres banques américaines, le big bang qui sera causé par la vague de déréglementation dont bénéficiera la City de Londres. Goldman recrute l'Irlandais Peter Sutherland, qui deviendra de 1995 à 2015 président de Goldman Sachs International et présidera en même temps le groupe pétrolier BP (au moment où Goldman Sachs développe son négoce en matières premières). Peter Sutherland est un ancien commissaire européen à la Concurrence (de 1985 à 1989), il a présidé l'Allied Irish Bank de 1989 à 1993, et a été secrétaire général de l'OMC de 1993 à 1995. Contrairement aux autres banques qui engagent des politiciens ou des diplomates, Goldman Sachs jette son dévolu sur d'anciens gouverneurs de banques centrales, d'anciens commissaires, d'anciens régulateurs. Elle va au coeur du pouvoir, au mépris de tout conflit d'intérêts. Mario Draghi a été un des vice-présidents et un associé de Goldman Sachs Europe avant d'être ensuite propulsé gouverneur de la Banque d'Italie (en 2006) puis président de la Banque centrale européenne (en 2011). On ne s'est pas demandé ce que faisait Mario Draghi chez Goldman Sachs. Or la banque a vraisemblablement vendu à d'autres pays les mêmes produits (les swaps de devises) que ceux qui ont permis de maquiller en toute légalité les comptes de la Grèce. Romano Prodi, avant d'être président de la Commission européenne de 1999 à 2004, a effectué un aller-retour dans la banque (il y a travaillé une première fois de 1990 à 1993 puis de 1997 à 1999) et Mario Monti commissaire européen entre 1995 et 2004, est devenu ensuite conseiller international de Goldman Sachs en 2005. L'ancien Premier ministre grec Lucas Papademos n'a pas été un employé de Goldman Sachs, mais il a travaillé avec elle sur le maquillage des comptes grecs lorsqu'il était gouverneur de la Banque centrale du pays. Mais le summum est le recrutement voici quelques mois de l'ancien président de la Commission européenne José Manuel Barroso. Officiellement, la banque l'a recruté pour la conseiller sur le Brexit. Mais Goldman Sachs a des dizaines d'experts spécialisés sur le sujet ! Elle a en revanche besoin de José Manuel Barroso pour son carnet d'adresses, pour être la première à connaître la réaction de la Commission ou des régulateurs européens sur des sujets sensibles. Deux directions générales l'intéressent particulièrement : la DG Concurrence (une direction stratégique pour les dossiers de fusions et acquisitions) et la DG Stabilité financière et services financiers. Or, Manuel Barroso connaît personnellement les directeurs, sous-directeurs et experts qu'il a nommés pour la plupart. Je ne pense pas. Il y a à Bruxelles un lobby bancaire de 1.700 personnes qui est là pour cela... Mais la banque veut avoir son propre réseau d'influence et possède son propre agenda. Ce n'est pas la seule. Il y a aussi le goût du pouvoir. Manuel Barroso quand il présidait la Commission européenne était un des personnages les plus importants de la planète. Et le voilà ensuite qui se retrouve à faire des conférences occasionnelles à Genève ou Princeton... Etre conseiller ou partenaire de Goldman Sachs, c'est exercer le pouvoir de la finance. A la base, il y a un mode de recrutement totalement méritocratique. La plupart des autres grandes banques ont tendance à favoriser le diplôme, particulièrement ceux des grandes universités anglo-saxonnes (Harvard, Stanford, Oxford, Cambridge, etc.). Goldman Sachs en revanche recrute très largement : la banque est à la pointe de la diversité (ce qui est tout à son honneur). Elle dispose d'un énorme réservoir de personnes désireuses de travailler pour elle. Elle soumet ces candidats à une vingtaine d'interviews, pour être certaine de choisir ceux qui vont pouvoir se couler dans son moule. Il faut faire du sport afin de prouver sa capacité à endurer de longs efforts. Et il vaut mieux aimer jouer collectif : un joueur de tennis sera moins recherché qu'un membre d'une équipe d'aviron... La banque sera aussi particulièrement attentive à ce qu'ont réalisé les étudiants en dehors de leur vie académique. Elle privilégiera quelqu'un de condition modeste, qui a dû payer ses études, qui a été actif dans des oeuvres caritatives, parce qu'il fait partie des gens " qui en veulent " et qui ont une expérience de la société... L'actuel patron Lloyd Blankfein est par exemple fils de postier et vendait des crèmes glacées pendant les matches de base-ball quand il était étudiant. Stephen Bannon, qui a travaillé dans le département fusion et acquisition de la banque et qui sera futur conseiller de Donald Trump représente aussi typiquement ce que recherche Goldman Sachs : un Irlandais d'origine modeste, qui a décroché un diplôme à Harvard... Goldman Sachs a failli sombrer en 2008 et en a été traumatisée. La banque s'est rendu compte qu'il était très dangereux de ne dépendre que d'activités classiques telles que l'immobilier, les fusions et acquisitions, le courtage. Elle a réduit ces activités. Elle a acquis pendant la crise (dans des conditions scabreuses) un statut de holding, qui lui a permis d'avoir accès aux fonds fédéraux, et qui aujourd'hui lui donne la possibilité de se lancer dans la banque de détail (et plus précisément les prêts à la consommation). Elle se développe aussi dans le private equity. Elle adapte donc sa stratégie très rapidement, car elle est peu bureaucratique et que ces associés peuvent prendre des décisions sans tarder. C'est la seule réellement fascinante. Elle a poussé l'entrisme politique jusqu'à en faire un des beaux-arts. Elle a un mode de recrutement unique. Et Goldman Sachs alimente aussi les fantasmes, je l'ai perçu en rédigeant mon livre. Jusqu'à parfois réveiller les relents d'antisémitisme ou la soi-disant menace de complot mondial... Goldman Sachs relance la problématique de l'argent et des religions. A tort évidemment. Goldman Sachs n'est plus une banque " juive " depuis longtemps, comme Morgan Stanley n'est plus une banque " protestante " ou Merrill Lynch une banque " catholique ".