La guerre des talents continue de faire rage, surtout dans le secteur financier, comme le montre le Guide des salaires établi par le bureau de recrutement spécialisé en finance et comptabilité Robert Half, qui publie chaque année un rapport basé sur une enquête indépendante combinée aux milliers de placements et entretiens effectués dans ses différents bureaux en Belgique.

Il ressort notamment de cette enquête, réalisée auprès de 700 cadres (CFO, seniors managers) et plus de 950 employés en Belgique, que trouver les bons profils financiers (comptable, analyste, gestionnaire de trésorerie, etc.) se révèle toujours plus compliqué et plus cher : 62 % des CFO affirment qu'il est en effet aujourd'hui plus difficile de trouver des professionnels de la finance qualifiés qu'il y a cinq ans. Et 68 % d'entre eux disent que cela sera encore plus ardu au cours des cinq prochaines années.

Directeur chez Robert Half, Joël Poilvache commente pour les lecteurs de Trends-Tendances les résultats de cette photographie des salaires des profils financiers en Belgique et décortique les principales tendances du marché en matière de recrutement de ces profils spécialisés.

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1. Des salaires plus élevés

" Le contexte actuel est celui d'une guerre des talents très forte, plante l'expert de Robert Half. La demande de candidats qui possèdent les qualités requises est supérieure à l'offre. Ce déséquilibre, notamment dû au départ à la retraite des babyboomers, se traduit immanquablement par une augmentation sensible des salaires. " Au cours du premier trimestre 2019, près d'un Belge sur quatre (22 %) a ainsi pu bénéficier d'une augmentation, principalement les moins de 35 ans et ceux qui travaillent à Bruxelles. Dans plus de la moitié des cas, l'augmentation s'est élevée à 3 %, voire entre 3 et 7 % pour près d'un quart des répondants. Une tendance générale à laquelle les profils financiers n'échappent pas, les secteurs qui paient le mieux étant la chimie, la pharmacie, l'énergie ainsi que la banque et les assurances. " On constate effectivement une nette hausse des packages de rémunération dans les fonctions financières et comptables, observe Joël Poilvache. La concurrence entre les entreprises pour attirer le bon candidat augmente les salaires de départ. Pour les fonctions les plus demandées, la hausse peut facilement se situer entre 5 % et 10 % sur les 12 derniers mois. " C'est ainsi qu'un comptable expérimenté et hautement qualifié peut, en entreprise, désormais espérer gagner plus de 5.000 euros bruts par mois tandis que le salaire mensuel d'un directeur financier d'une grande société pourra, lui, monter jusqu'à plus de 16.000 euros ( voir le tableau " Salaires mensuels en entreprise "). Et dans le middle management des cabinets de consultance du type Deloitte, BDO, etc., la rémunération d'un senior manager (pas un partner, donc) tournera autour de 7.000 euros bruts par mois ( voir le tableau " Salaires mensuels dans les cabinets de conseil ").

62 % des CFO disent qu'il est aujourd'hui plus difficile de trouver des professionnels de la finance qualifiés qu'il y a cinq ans.

Notons que ces chiffres sont le reflet d'une moyenne nationale. Les conditions salariales varient bien évidemment d'une région à l'autre : comptez ainsi 8 % de plus par rapport au salaire moyen pour ceux qui travaillent à Bruxelles, contre 3 % de moins pour ceux qui travaillent à Liège et dans ses environs.

2. Très attachés à la voiture de société

Si les salaires augmentent, Robert Half constate toutefois que le salaire brut n'est plus le seul critère à peser dans la balance. D'autres paramètres entrent en ligne de compte dans le choix d'un package, à commencer par les avantages extra-légaux. La voiture de société se hisse ainsi en première position de ces avantages, du moins chez les profils financiers et comptables, pas vraiment disposés à y renoncer. " Ce n'est pas nouveau, souligne Joël Poilvache, la voiture a toujours été un avantage extra-légal très apprécié des employés, mais il est intéressant de constater qu'elle le reste, malgré tout le débat autour de cette question. " Des alternatives plus vertes, comme les vélos de leasing, ont également le vent en poupe. De même que des jours de vacances supplémentaires et une certaine flexibilité sur le plan des horaires qui interviennent aussi de plus en plus dans le choix d'un package salarial ou d'un nouvel employeur.

Joël Poilvache (Robert Half) " Pour les fonctions les plus demandées, la hausse peut facilement se situer entre 5 % et 10 % sur les 12 derniers mois. " © PG

3. Chasse aux "soft skills"

A l'heure du digital, la panoplie des compétences s'étend. Communiquer de manière efficace, avoir un bon degré d'empathie, savoir faire preuve de discernement, être capable de s'adapter rapidement aux changements : près de trois quarts des responsables en matière de recrutement évaluent déjà ces compétences au travers d'entretiens spécifiques, souligne le rapport de Robert Half. " En finance comme ailleurs, ce sont en effet des caractéristiques qui sont très recherchées, pointe Joël Poilvache. Pour certains profils, il existe un réel déficit de compétences, créant ici aussi un déséquilibre entre l'offre et la demande. Dans ce contexte, le recrutement sur base des soft skills prend de l'importance, les compétences plus techniques pouvant être acquises grâce à des formations. C'est déjà le cas depuis quelques années mais la tendance se renforce. Les profils qui combinent une bonne expertise technique avec une bonne intelligence émotionnelle et des bonnes facultés d'adaptation sont très recherchés. C'est là qu'on voit le goulot d'étranglement ", explique Joël Poilvache qui ajoute que, dans cet éventail de soft skills, les langues restent très importantes. Les profils qui ont une bonne maîtrise du néerlandais et de l'anglais gardent clairement une longueur d'avance sur leurs concurrents, souligne l'expert.

4. En position de force

Autre constat : les bons profils savent qu'ils se trouvent aujourd'hui en position de force pour négocier. Près de la moitié des personnes interrogées par Robert Half dans son enquête déclarent demander une augmentation après six mois à un an et 14 % déclarent rechercher un nouvel emploi si l'augmentation est refusée. " Plus que jamais, les candidats réalisent qu'ils ont le choix entre plusieurs offres, explique Joël Poilvache. Cela pousse les employeurs à devenir plus créatifs et à proposer des formules salariales sur mesure. C'est une tendance forte qui répond notamment à la demande des jeunes générations, comme les millenials par exemple, qui veulent non seulement davantage de flexibilité (travail à domicile, etc.) mais aussi plus d'individualisation de leur package par rapport à leur situation personnelle ou familiale. " Ils savent qu'ils sont convoités et n'hésitent pas à aller voir si l'herbe est effectivement plus verte ailleurs.

5. Travailler pour le salaire, mais pas uniquement

Paradoxalement, un salaire élevé ne suffit plus pour attirer et retenir les talents, relève le rapport. Seuls trois Belges sur 10 considèrent l'attractivité financière comme l'aspect le plus important du travail. Les 70% restants pointent d'autres priorités, entre autres la culture d'entreprise, les perspectives d'évolution, la possibilité de proposer des idées, etc. " On constate en effet que le côté fidélisation joue plus que par le passé. Auparavant, s'il existait une différence entre les valeurs affichées de l'entreprise et le ressenti réel de l'employé, on s'en accommodait davantage. Aujourd'hui, on attend un alignement entre les deux. Bref, il faut soigner son image mais aussi vivre ses valeurs ", souligne Joël Poilvache.

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6. Miser sur la formation continue

Vu cette forte concurrence sur le marché des profils financiers, Joël Poilvache conseille aux entreprises qui veulent rester attractives de bien évaluer leur politique de rémunération mais aussi de manifester un réel dynamisme dans leur procédures de recrutement : " Quand on pense avoir déniché la perle rare, il faut agir vite et avoir des processus de décision rapide. Et même si ce candidat ne correspond pas à 100 % au profil recherché, retenir qu'il dispose certainement d'une bonne capacité d'apprentissage et qu'il sera toujours possible de le former pour qu'il atteigne le niveau exigé par la fonction. C'est d'autant plus important que les candidats font aujourd'hui très attention aux possibilités de rester à jour, et idéalement à la pointe, dans leur métier. "

7. Les freelances ont la cote

Dernière grande tendance de fond pointée par Robert Half : avec une hausse d'environ 10 % au cours de la dernière année, le recours aux interim managers est de plus en plus fréquent, dans toutes les entreprises. Le besoin de flexibilité dans un monde en mutation constante rend en effet l'attrait pour des collaborateurs externes pour des missions à moyen et long terme encore plus important. Le bureau de recrutement constate ainsi que 58 % des missions qui sont effectuées par des freelances le sont dans le domaine financier.

" C'est une tendance significative du marché qui répond à la demande d'expertise des entreprises. C'est aussi une manière flexible, notamment pour les banques, de gérer son staff général. Et puis, les consultants possèdent une expertise forte dans leur domaine, ce qui tire aussi les salaires vers le haut ", conclut Joël Poilvache.

Comment lire les tableaux

Les chiffres présentés dans le premier tableau ont trait au niveau de salaire mensuel brut des profils financiers travaillant en entreprise, tous secteurs confondus. Le second tableau présente quant à lui les rémunérations obtenues par ces mêmes profils dans les cabinets de consultance. Pour chaque fonction, le niveau de salaire est divisé en quatre " percentiles " (pourcentage de personnes gagnant au moins le montant indiqué dans la colonne). Ainsi, pour la fonction de comptable senior travaillant en entreprise, la quatrième colonne indique que 5 % d'entre eux gagnent au moins 5.187 euros bruts par mois.