Cela fait déjà quelques semaines qu'une atmosphère de panique règne autour de Deutsche Bank, la plus importante banque d'Europe. Le cours de bourse est historiquement bas et les investisseurs craignent un scénario catastrophe. Imaginez-vous: la plus grande banque d'Europe qui risque de se retrouver en faillite. Il y a pourtant peu de chance pour que Deutsche Bank s'effondre. La banque est en réalité too big to fail. Elle pourra toujours faire le plein de capitaux et si cela ne fonctionne pas suffisamment, les autorités allemandes devront, bon gré mal gré, venir à la rescousse.

Deutsche Bank a quelques problèmes spécifiques, comme ses buffers de capitaux trop faibles et l'énorme portefeuille de dérivés. Mais en même temps, la crise de la banque est symptomatique pour l'ensemble du secteur bancaire européen. Un rapport récent du Fonds Monétaire International (FMI) met une fois de plus le doigt sur le point sensible: il y a toujours trop de banques en Europe et de ce fait, beaucoup d'institutions financières, dont Deutsche Bank, ne parviennent pas à atteindre un niveau de rentabilité durable et acceptable.

Coûts du personnel

Bien sûr, les facteurs environnementaux n'aident pas. L'Europe fait face depuis quelques années déjà à une croissance économique en déclin. Et la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne (BCE) mène à des taux d'intérêt très faibles. De ce fait, la marge d'intérêts est sous pression. La marge d'intérêts est la différence entre ce que les banques facturent pour les crédits et ce qu'elles dépensent pour la rémunération de l'épargne.

Les banques qui en souffrent le plus sont celles qui ont un business model classique, qui les coupe d'autres revenus comme les commissions sur la vente de produits d'investissement ou d'assurance. Selon le FMI, les banques d'épargne en Allemagne et en Italie sont les plus fragiles. Mais en Belgique aussi, la marge d'intérêts représente en moyenne trois quarts des revenus.

Que reste-t-il à faire, pour les banques ? Elles peuvent adapter leur business model, pour diversifier les sources de revenus. Dans des pays comme la Suède et la Suisse, les banques sont moins dépendantes de la marge d'intérêts, elles obtiennent de la sorte un rendement plus élevé que la moyenne et résistent mieux aux circonstances de marché difficiles.

Mais l'adaptation d'un modèle de profit, cela exige du temps. À court terme, la plupart des banques cherchent leur salut en diminuant les coûts. Et dans ce cas, c'est surtout le personnel qui devient la cible. Deutsche Bank et Commerzbank veulent chacune éliminer quelque 10.000 postes de travail. Le Crédit Suisse et Barclays envisagent aussi des coupes sombres. Et il y a deux semaines, ING annonçait que 7000 emplois allaient disparaître au cours des quatre prochaines années, dont la moitié en Belgique.

Dans notre pays, en moyenne plus de 40% des coûts des banques sont des coûts de personnel. C'est lié aux salaires élevés et aux conditions de travail favorables. Le directeur du personnel hollandais d'ING, Hein Knaapen, a, la semaine dernière, une fois de plus réprouvé les généreuses conditions de travail de son propre personnel bancaire. Il a plaidé pour l'alignement des salaires sur "ceux des personnes avec des emplois comparables dans d'autres entreprises".

Coûts versus revenus

Selon le FMI, les banques peuvent surtout épargner des coûts en élaguant dans leurs réseaux d'agences. L'organisation estime qu'en Europe, il y a la latitude pour fermer un tiers de l'ensemble des agences bancaires. Dans les pays d'Europe du Nord, cet exercice est déjà derrière le dos. Les banques scandinaves ont de la sorte ramené leur ratio cost/income à 45%. En Europe, il est en moyenne de 60%.

Le ratio cost/income (le rapport entre les coûts et les revenus) est le plus important indicateur de l'efficience d'une banque. Au plus le rapport est petit, au plus une institution est rentable. Les banques les plus inefficaces sont les allemandes, les françaises et les italiennes, avec des ratios de coûts au-dessus ou autour de 70%. Deutsche Bank supporte par exemple un hallucinant ratio de 89%.

La Belgique se situe dans la moyenne du peloton européen avec un ratio cost/income moyen de 58,6%. En 2012, ce ratio de coûts s'élevait encore à 72%. L'amélioration est surtout à attribuer aux efforts d'un grand nombre de banques, qui ont systématiquement mis en place des économies. BNP Paribas Fortis diminue par exemple progressivement son réseau d'agences et son personnel, et ce depuis des années déjà. Belfius et KBC ont été contraints d'assainir leurs activités.

Quelques banques ont toutefois gâché des opportunités. Chez ING, on a bien éliminé des jobs, mais les réseaux d'agences d'ING et de la filiale Record Bank ont continué de fonctionner de manière autonome en parallèle. Crelan aussi, qui est né de la fusion du Crédit Agricole et de Centea, a fait trop peu pour réaliser des synergies et donc des économies au niveau du réseau fusionné et des frais généraux. Ce n'est pas par hasard que ces deux institutions se sont vues contraintes, cette année, de prendre des mesures drastiques.

Problèmes chez Crelan

Crelan annonce un plan tant pour diminuer les coûts que pour augmenter les revenus. Le nombre de membres du personnel doit diminuer, surtout dans les sièges administratifs. Et certains services bancaires deviennent plus chers, de telle sorte que les revenus augmenteront. Le ratio cost/income de Crelan atteignait 79% l'an dernier. Avec ce chiffre, la banque est l'un des plus mauvais élèves de la classe.

D'autres chiffres de Crelan montrent également un problème. La banque a obtenu 40,6 millions d'euros de bénéfice net consolidé, ce qui représente un rendement sur fonds propre (return on equity, ROE) d'à peine 3,4%. L'ensemble du secteur bancaire belge arrivait l'an dernier à 10,1%.

Mais dans le chiffre consolidé de Crelan, il y a les résultats de filiales qui font de bonnes performances, Keytrade et Europabank. Keytrade Bank, qui a entre-temps été vendue au français Fortuneo, a réalisé l'an dernier 17,1 millions d'euros de bénéfice, soit 19,6% de rendement sur fonds propres. Europabank, spécialisée dans le crédit à la consommation, représentait 18,3 millions d'euros de bénéfice net, soit 25,5% de rendement sur fonds propres. Sur ces paramètres, les deux filiales de Crelan sont au top en Belgique.

Ce n'est certainement pas le cas pour la maison mère Crelan SA, qui a enregistré l'an dernier 31 millions d'euros de perte. C'était en grande partie dû à un cas de fraude CEO qui a coûté 44,6 millions d'euros à la banque. Des escrocs étaient parvenus à persuader des employés de la banque de transférer 69 millions d'euros sur des comptes étrangers. Crelan doit encore amortir les 24,5 millions d'euros de perte restants cette année.

Les autres écueils

On pourrait se demander si Crelan est un cas isolé. Des chiffres globaux que la Banque Nationale publie chaque année, il ressort que la rentabilité du secteur bancaire belge s'est considérablement améliorée ces cinq dernières années. Cela provient surtout du fait que les coûts sont bien sous contrôle. Les coûts opérationnels ont à peine augmenté en cinq ans, et les provisions pour mauvais crédits et investissements ont considérablement diminué. Cela résulte en une augmentation du bénéfice net, de 400 millions en 2011 à 6,1 milliards d'euros en 2015. Exprimé en rendement sur fonds propres, c'est une augmentation de 0,7% en 2011 à 10,1% l'an dernier.

Toutes les banques n'ont toutefois pas fait aussi bien. Une étude des comptes annuels statutaires, en collaboration avec Roularta Business Information, met en évidence les acteurs faibles du marché belge. Axa Bank est ainsi déficitaire depuis trois années successives. Ensuite, la Banque Nagelmackers (l'ancienne Delta Lloyd Bank) n'a quasiment pas fait de bénéfice l'an dernier; mais les années antérieures, elle n'a jamais obtenu plus de 2 ou 3% de rendement sur fonds propres. Les autres banques qui font face à un faible ROE sont Crelan, bpost Bank et VDK Spaarbank.

Dans les cercles financiers, on estime qu'une banque doit avoir 7 à 8% de rendement sur fonds propres. Elle peut dans ce cas consolider ses buffers de capitaux, rémunérer les actionnaires, et garder suffisamment d'argent pour permettre une croissance du crédit. Tant VDK Spaarbank que bpost Bank n'ont pas obtenu plus de 5% de ROE ces dernières années.

Dans les grandes banques, Belfius était, ces dernières années, le maillon faible. La banque d'État était confrontée à des chiffres de rentabilité très faibles, mais elle a tout de même atteint 7,5% de ROE l'an dernier. Pas un luxe superflu, vu que l'État belge attend de la banque qu'elle relève son dividende ces prochaines années, pour l'aider à combler le déficit budgétaire, et Belfius va devoir puiser dans ses tiroirs pour rémunérer les coopérateurs d'Arco.

Candidats repreneurs

Parmi les grandes banques, KBC est la banque la plus rentable. En 2015, KBC a enregistré un rendement sur fonds propres de 14%; un an plus tôt, il était même de 16,8%. Dans la catégorie inférieure, Argenta est en tête, avec un rendement qui oscille entre 11 et 14%. Ensuite, il y a quelques banques de niche, comme Europabank, capables de présenter de beaux ratios. La combinaison de Beobank et BKCP semble aussi disposer d'une solide base de rentabilité.

S'il est vrai qu'il y a trop de concurrence, ce qui entraîne la difficulté pour les banques de faire un bénéfice stable et durable, la consolidation pourrait être une solution. Une trop grande consolidation n'est pas indiquée, car cela mène en général à des grandes banques encore plus grandes. Trop peu de consolidation peut toutefois affecter la capacité bénéficiaire. En Belgique, il y a déjà eu, cette année, deux fusions internes: Beobank a absorbé sa filiale BKCP, et ING Belgique a la même intention avec sa filiale Record Bank. Si on en arrive à des acquisitions externes, vous connaissez déjà les noms des candidats-repreneurs et de leurs cibles potentielles.