Inenvisageables, puis symboliques, les taux négatifs deviennent de plus en plus concrets. Les investisseurs sont en première ligne puisque pas moins de 15.000 milliards de dollars d'obligations affichent un rendement négatif. Les épargnants arrivent en seconde ligne.

Les premiers épargnants victimes des taux négatifs sont ceux de la périphérie " huppée " de la zone euro, à savoir la Suisse et le Danemark. Les banques centrales locales ont adopté des taux encore plus négatifs que la Banque centrale européenne (BCE) dont le taux de dépôt est de -0,5%. Elles veulent ainsi éviter une envolée de la couronne danoise et du franc suisse, deux monnaies recherchées par les investisseurs en quête d'alternatives à l'euro.

Les prestigieuses banques suisses UBS et Credit Suisse appliquent ainsi des taux négatifs allant jusqu'à -0,75% pour les importants dépôts de particuliers et -0,85% pour les entreprises. Jyske Bank, première banque danoise, a annoncé que tous les dépôts de plus de 750.000 DKK (100.000 euros) seraient sujets à un taux négatif de -0,75% à partir du 1er décembre. Cela marque un net durcissement de sa politique puisque, jusqu'à ce jour, seuls les dépôts de plus de 7,5 millions DKK (1 million d'euros) étaient pénalisés d'un taux de -0,6%.

En Allemagne et en Belgique

Dans la zone euro aussi, la situation se gâte pour les épargnants. En Allemagne, une trentaine de caisses régionales appliquent déjà des taux négatifs, dès 100.000 euros pour les seuils les plus bas. Deutsche Bank et Commerzbank, les deux premières banques du pays, affirment observer attentivement la situation. Comprenez qu'elles examinent l'impact en termes de clientèle mais envisagent sérieusement aussi de faire payer les épargnants. Comme les premiers établissements belges l'ont aussi annoncé. Selon une enquête de nos confrères de L'Echo/De Tijd, Puilaetco Dewaay est la première banque à appliquer des taux négatifs aux particuliers en Belgique. Cela ne concerne toutefois qu'une petite partie de la clientèle avec un contrat de gestion conseil et ayant plus de 5 millions en cash.

L'ardoise devient assez importante pour les banques de la zone euro qui ont déboursé près de 7,5 milliards d'euros en taux négatifs.

Cette " première " belge masque toutefois bien d'autres cas. Le courtier en ligne De Giro a annoncé appliquer un taux négatif sur les positions en cash de plus de 2.500 euros dès le 15 novembre. Et des grandes entreprises disposant d'importantes réserves de liquidités sont déjà pénalisées par des taux négatifs comme nous le confirme Luk Lammens, porte-parole de la Banque J. Van Breda.

Taux stables

Il peut paraître surprenant que les banques semblent tout à coup pressées d'appliquer des taux négatifs à leurs clients alors que les taux de référence n'ont plus tellement baissé ces derniers temps. La BCE n'a, par exemple, baissé qu'une fois son taux de dépôt appliqué aux banques au cours des trois dernières années. La diminution de -0,4% à -0,5% était de plus limitée et compensée par la mise en place d'un système de tiering. Ce dernier permet globalement aux banques d'échapper aux taux négatifs pour une partie de leurs réserves. Le constat est à peu près identique si l'on regarde les rendements de référence sur les marchés obligataires. Le rendement de l'OLO belge (obligation linéaire) à cinq ans est au même niveau qu'il y a trois ans:

Mais ce qui a changé, ce sont les perspectives. Jusqu'il y a encore 12 mois, le consensus était que la reprise économique permettrait aux banques centrales d'arrêter les " mesures de crise " et de progressivement remonter les taux. Le ralentissement économique mondial est toutefois passé par là et plus personne n'ose s'engager sur des perspectives de remontée des taux.

La BCE a relancé son programme de rachats d'obligations souveraines et la Réserve fédérale américaine (Fed) a entrepris de rebaisser ses taux. Celle-ci a dû aussi se résoudre à de nouveau racheter des bons du trésor américains en raison d'une pénurie de liquidités sur les marchés monétaires.

Les épargnants italiens aussi affectés

Jean Pierre Mustier, CEO d'Unicredit et président de la Fédération bancaire européenne, a ainsi déclaré que les " taux négatifs de la BCE doivent être répercutés sur les clients finaux ". L'ardoise devient, il est vrai, assez importante pour les banques de la zone euro qui ont déboursé près de 7,5 milliards d'euros en taux négatifs.

Le Français ciblait tout particulièrement les particuliers et entreprises ayant plus de 100.000 euros en dépôts. Ce seuil symbolique n'est pas choisi au hasard puisqu'il correspond au montant de la garantie des dépôts en Europe. Au-delà de cette somme, les montants en compte pourraient être utilisés par une banque en difficulté pour renforcer ses fonds propres. Unicredit, la première banque italienne, a annoncé dans la foulée que les clients ayant plus d'un million d'euros de dépôts subiraient désormais des taux négatifs.

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Qui sont les prochaines victimes ?

Serez-vous la prochaine victime des taux négatifs ? Trends-Tendances a fait le tour des banques.

1. Les particuliers

  • Le taux légal de 0,11% rediscuté

Si vous placez votre épargne sur un livret réglementé, vous avez la garantie de bénéficier du taux minimum légal de 0,11%. Cela fait toutefois plusieurs années que Febelfin demande que ce minimum soit rediscuté. Dans le cadre de notre enquête, peu de banques ont souhaité réagir, préférant réserver leur réponse ou nous renvoyant vers Febelfin. Les quelques réactions que nous avons obtenues ne laissent toutefois pas planer le doute, le sujet est bel et bien discuté au sein du secteur bancaire. Mais un changement de législation n'est pas pour tout de suite, a fortiori en l'absence de gouvernement de plein exercice.

ING : " Le taux d'intérêt minimum légal de 0,01% de taux de base et 0,10% de prime de fidélité est déterminé par le législateur. Le contexte global de taux d'intérêt négatifs et de pression sur les marchés financiers constitue peut-être une opportunité de rediscuter cela avec les parties concernées, l'ensemble du secteur bancaire et les autorités publiques en tête. "

Crelan : " Nous suivons la discussion avec intérêt, mais nous sommes conscients qu'il s'agit d'un équilibre difficile entre la gestion des liquidités des banques et l'intérêt du petit épargnant. "

Banque J. Van Breda : " Dans le contexte actuel de taux à court terme négatifs, un taux de 0,11% pour des dépôts immédiatement disponibles est difficilement défendable avec la réalité des marchés. Nous ne pensons toutefois pas que la loi sera adaptée à court terme. "

ING s'était déjà prononcée en faveur d'un taux minimum de 0% au lieu de 0,11%. Avec plus de 278 milliards dormant sur les comptes d'épargne, selon les chiffres du mois d'août de la BNB, cela représenterait potentiellement une économie de plus de 300 millions d'intérêts par an pour le secteur. Cela compenserait une bonne partie des 400 millions payés en 2018 par les banques belges à la BNB au titre de taux négatif sur leurs dépôts.

Est-ce que les épargnants retireraient en masse leur épargne si le taux sur le livret était de 0% ? Cela paraît peu probable tant le taux de 0,11% est déjà perçu comme dérisoire et symbolique. Pourtant, les livrets des Belges n'ont jamais été aussi bien garnis, tout comme les comptes à vue. Ces comptes qui ne rapportent absolument plus rien (et coûtent quelques menus frais) hébergeaient près de 90 milliards fin juin, un montant qui a quasiment doublé en sept ans.

  • Des taux négatifs pour les gros dépôts

Pour les petits épargnants, aucune des banques que nous avons interrogées n'envisage d'aller plus loin, c'est-à-dire appliquer des taux négatifs, même si cela était autorisé. Mais la possibilité de pénaliser les plus gros dépôts serait à n'en pas douter le principal enjeu d'une révision de la loi sur les livrets, comme on peut d'ailleurs déjà le constater dans les pays où il n'existe pas de rendement légal pour l'épargne. Les banques tendent ainsi à dupliquer la politique de la BCE. En septembre, elle a décidé d'immuniser des réserves " de précaution " tout en augmentant la pénalité à -0,5% sur les réserves jugées réellement excédentaires. Même sans changement de la loi, les titulaires d'importants dépôts peuvent d'ailleurs être sanctionnés. Les conditions générales de la Deutsche Bank prévoient, par exemple, qu'en cas de versement de plus de 500.000 euros, vous devez prévenir la banque... qui a le droit de le refuser. Cette condition n'est pas neuve mais elle prend un tout autre sens dans le contexte actuel.

  • Rendement réel (quasi) toujours négatif

Désormais, quasiment tous les produits de taux vous font perdre du pouvoir d'achat, le rendement ne compensant pas l'inflation. Cette dernière est actuellement de 0,8% dans la zone euro et de 0,6% en Belgique. Une faible inflation au regard de l'objectif de 2% de la BCE mais qui continue à grignoter votre capital. Face à la persistance des taux négatifs ou bas, même les établissements spécialisés dans le haut rendement ont en effet revu leur offre. Parmi toutes les banques interrogées, J. Van Breda offre le meilleur taux à 0,85% pour un compte à terme à 10 ans. En déduisant le précompte mobilier (30%) et l'inflation, le rendement réel net demeure négatif. Sur le marché élargi, seul Izola Bank, banque maltaise faisant partie du groupe Van Marcke, s'illustre encore par des taux plus élevés.

Les entreprises ne profitent pas d'un taux minimum garanti sur leurs dépôts. Obtenir un taux positif est quasiment devenu mission impossible.

  • Vous inciter à investir

Globalement, l'objectif des banques est d'orienter leurs clients avec d'importants dépôts vers d'autres solutions, c'est-à-dire les investissements. Cela vous permet d'espérer un rendement réel positif alors que les banques peuvent ainsi réduire leur exposition aux taux tout en générant des revenus de commissions ( lire l'encadré " La stratégie des banques pour rester rentables ").

BNP Paribas Fortis : " Pour ceux qui le peuvent, nous conseillons la case investissement. Face à la faiblesse des taux d'intérêt couplée à des rendements obligataires 'chagrins', nos clients investisseurs montrent une volonté de plus en plus affirmée pour un rendement plus élevé. Nous observons qu'à la suite de la volatilité sur les marchés financiers, fin de l'an dernier et en ce début d'année, de nombreux clients ont lissé leurs investissements sur plusieurs mois en essayant d'obtenir un meilleur prix d'achat moyen. "

Nagelmackers : " Les produits de dépôts ont certainement toute leur utilité pour conserver des liquidités afin de faire face à tout imprévu. Pour une épargne dont les clients peuvent se passer plus longtemps, nous leur proposons d'autres produits plus intéressants comme des produits structurés, des fonds ou une offre de 'private banking' afin de concrétiser leurs objectifs de moyen et long terme. "

2. Les entreprises

  • Taux zéro ou négatif

Contrairement aux particuliers, les entreprises ne profitent pas d'un taux minimum garanti sur leurs dépôts d'épargne. Obtenir un taux positif est ainsi quasiment devenu mission impossible.

Banque J. Van Breda : " Les grandes entreprises qui disposent de très importantes liquidités en compte sont déjà confrontées aux rendements négatifs dans de nombreuses banques. Dans le cas des PME avec lesquelles la Banque J. Van Breda coopère, cela n'est pas le cas jusqu'à présent, mais il n'est impossible que cela change à l'avenir. "

Belfius : " Face à la faiblesse persistante des taux et aux perspectives toujours négatives sur les marchés internationaux, Belfius Banque a décidé de ramener le taux de base et les primes sur sa gamme de comptes d'épargne (Business) non réglementés à 0% à partir du 1/10/2019. "

ING : " ING applique actuellement un taux d'intérêt négatif exclusivement à certaines grandes entreprises ou clients institutionnels dont les avoirs sur certaines catégories de comptes présentent des soldes très élevés. Nous ne pouvons pas fournir de détails (entre autres en matière de taux d'intérêt et de solde à partir duquel la mesure est applicable), car il s'agit d'une clause spécifique à prendre en considération dans le cadre de la relation client dans sa globalité. "

La plupart des banques interrogées affirment appliquer un taux de zéro sur les comptes d'épargne des petites et moyennes entreprises (PME). Pour les plus grandes, c'est au cas par cas comme l'explique Belfius : " un tarif spécifique s'applique en fonction du profil du client et de l'intensité de sa relation commerciale avec la banque ". Les perspectives pour les PME sont assez similaires que celles des particuliers. Les banques continueront à appliquer un taux zéro, tout en les incitant à réduire le montant de leurs dépôts en optant pour d'autres placements.

  • Peu de solutions

Pas facile, toutefois, d'investir quand on est une PME. L'achat d'un bien immobilier en société est découragé par les professionnels du chiffre. Le fisc a en effet durci les règles, la valeur de l'avantage en nature a été relevée et surtout, la présence des biens immobiliers peut poser problème en cas de revente de la société, cession de parts ou à la liquidation.

A moins d'acquérir une participation d'au moins 10% ou 2,5 millions d'euros (ce qui est impossible pour une PME qui investit en Bourse), les plus-values sur actions sont désormais taxées. Et les moins-values non déductibles... Les PME peuvent contourner le problème en passant par des sicav RDT, mais attention aux frais d'entrée et de gestion qui peuvent parfois être assez élevés.

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3. Les taux des crédits ne baisseront plus

Si la chute des taux pénalise les particuliers et entreprises ayant d'importants dépôts, elle réjouit ceux qui ont contracté des crédits. Le message unanime des banques que nous avons sondées est toutefois que la baisse des taux est finie pour les crédits. Même si les rendements de référence continuent à baisser sur les marchés obligataires.

BNP Paribas Fortis : " Nous estimons que les taux sur les crédits hypothécaires sont probablement à leur niveau le plus bas, car même si les taux de marché venaient à encore baisser, d'autres facteurs importants sont à prendre en considération. Le taux client est la somme de différents composants : le coût du funding lié aux taux de référence, le coût du risque nécessaire pour couvrir le risque de défaut de remboursement de leurs clients et les coûts opérationnels des banques. Même dans l'hypothèse où le premier composant venait à encore baisser, les deux autres devraient encore être couverts. La Banque nationale est particulièrement attentive à ces éléments ainsi qu'à l'évolution globale des taux et des transactions immobilières afin d'anticiper toute bulle immobilière. Les interactions entre la BNB et les banques se sont vraiment intensifiées au cours de ces dernières années. "

Les taux des crédits pourraient même remonter à l'avenir.

Argenta : " Selon nous, les taux des prêts hypothécaires ont atteint un plancher. Comme le souligne la BNB, la rentabilité de la production hypothécaire en Belgique est préoccupante. Pour les clients, nous nous attendons plutôt à ce que les taux hypothécaires augmentent progressivement. "

ING : " Après une période où les taux longs sont poussés vers le bas par une moins bonne conjoncture (ce sera le cas jusqu'à la mi-2020), nous pensons que les taux à long terme devraient se relever légèrement avec le reste de l'économie. Cela ne devrait pas impacter sensiblement les taux hypothécaires directement. Cependant, d'autres facteurs comme la régulation pourraient accentuer cet effet haussier. "

La stratégie des banques pour rester rentables : investissements, assurances et restructurations

Pour faire face aux taux négatifs, les banques agissent essentiellement sur deux leviers. Le premier est de réduire leur dépendance aux taux. Pour ce faire, elles encouragent les particuliers et entreprises à investir plutôt qu'à épargner. Une tendance que l'on observe aussi au niveau de placements en assurances. Les assureurs privilégient la branche 23 (parts de fonds de placement) à la branche 21 (assurance épargne), ce qui leur permet de ne pas devoir garantir le capital ou le rendement. Le bancassureur KBC est ainsi déjà quasiment parvenu à équilibrer ses sources de revenus entre intérêts et autres. " Les revenus d'intérêts ne représentent plus que 53% de l'ensemble des revenus de KBC, le reste provenant des revenus de commissions (essentiellement liés à l'activité de gestion d'actifs) et d'assurances ." Dans ce contexte, il n'est donc guère surprenant de constater que la plupart des campagnes marketing des banques vantent désormais les investissements, tout particulièrement les fonds durables, et les assurances.

Le second levier qu'utilisent les banques est celui des coûts. Le rythme de la numérisation s'est accéléré, tout comme les restructurations. KBC, ING, Belfius BNP Paribas Fortis, pour ne citer que celles-là, ont ainsi annoncé/procédé à de vastes réorganisations récemment. On assiste parallèlement à une recomposition du paysage bancaire parmi les plus petits acteurs comme l'illustrent la disparition de Record (ING) et l'annonce récente du rachat d'Axa Banque par Crelan.

Ont participé à notre enquête :

Banque J. Van Breda, Nagelmackers, Crelan, Argenta, ING, KBC, Belfius, Triodos, Axa Bank, Beobank, KBC/CBC, BNP Paribas Fortis et Hello Bank.