Lors du Forum de l’éducation à la citoyenneté numérique organisé à Louvain-la-Neuve, Yves Deville, professeur d’informatique spécialisé en intelligence artificielle à l’UCLouvain, a démonté les mécanismes de Chat GPT et mis en garde contre les dérives pour les jeunes générations.
“Mon ami Patrick est toujours d’accord avec moi.” C’est avec cette phrase, aussi anodine qu’inquiétante, que le professeur Yves Deville a entamé sa présentation de l’IA générative. Patrick n’existe pas. C’est un chatbot, un ami virtuel créé sur mesure grâce à l’IA. “Imaginez cet outil dans les mains d’un adolescent entre 12 et 16 ans, en pleine construction sociale”, alerte le professeur d’informatique de l’UCLouvain. “Que se passera-t-il quand il rencontrera de vraies personnes ? Il préférera quelqu’un qui est toujours d’accord avec lui. Mais la vraie vie, ce n’est pas comme ça.” Cette mise en garde ouvre une présentation sans concession sur les promesses et les périls de l’IA générative, cette technologie qui fascine autant qu’elle inquiète, et qui s’immisce désormais dans tous les aspects de nos vies.
L’illusion de la compréhension
Pour démystifier ces outils que des millions d’utilisateurs emploient quotidiennement, Yves Deville recourt à une métaphore ludique : le langage Schtroumpf. “Nous, êtres humains, essayons d’imaginer la signification du mot ‘Schtroumpf’ par rapport au contexte”, explique-t-il. L’IA fait exactement cela, mais de manière purement statistique. Le mécanisme est plus simple qu’on ne l’imagine. Chat GPT ne “comprend” pas les mots. Il génère simplement le terme le plus probable en fonction de milliards de phrases glanées sur Internet. “Chaque mot généré n’est basé que sur des probabilités. L’IA invente tout le temps”, insiste le chercheur. Ces outils n’ont pas le bon sens humain.” Cette absence de compréhension réelle explique ce qu’on appelle pudiquement les “hallucinations” de l’IA. Un terme qu’Yves Deville récuse : “Je n’aime pas ce mot. Derrière, on a l’impression que si ce n’est pas une hallucination, c’est donc vrai. En réalité, l’IA ne sait pas si c’est vrai ou faux. Si Internet dit majoritairement que la Terre est plate, Chat GPT dirait que la Terre est plate.”
L’entraînement de ces systèmes repose sur un “pillage” massif de contenus : Wikipédia, livres, réseaux sociaux, forums. Des milliards de données aspirées sans toujours demander l’autorisation. Le résultat ? Des IA qui reproduisent fidèlement les biais d’Internet. “Internet est-il biaisé ? Totalement. Donc c’est normal que l’IA générative soit biaisée, constate Yves Deville, non sans une pointe de fatalisme. L’anecdote racontée par Tanguy Goretti, fondateur de Cowboy, illustre les dérives potentielles. En demandant à l’IA de traduire des notices en chinois, il découvre que l’un des documents traduits n’a aucun rapport avec l’original. Explication de l’IA : “Le document que tu m’as donné était vide pour moi. Mais pour te faire plaisir, j’ai inventé du contenu lié aux autres documents.” Sans vérification humaine, l’erreur serait passée inaperçue.
L’ère des deepfakes et de la créativité synthétique
Au-delà du texte, l’IA générative produit désormais des images, de la musique et des vidéos d’un réalisme troublant. Yves Deville présente une démonstration où sa voix est traduite en temps réel en anglais, néerlandais, espagnol et vietnamien, avec des mouvements de lèvres parfaitement synchronisés. “J’ai toujours été nul en langues. Si j’avais eu ça pendant mes études, ma vie aurait été tellement différente”, plaisante-t-il, avant d’ajouter plus gravement : “Vous voyez les applications possibles, mais aussi les dérives. On peut faire jouer n’importe quel rôle à quelqu’un à partir d’une simple photo.” Les deepfakes représentent “l’outil ultime en termes de dépravation”, selon le chercheur. “Aujourd’hui, en quelques clics, on peut détruire la vie d’une personne uniquement à partir d’une photo.” Dans le domaine musical, un groupe totalement artificiel accumule trois millions d’écoutes sur Spotify. Pas de musiciens, pas de studio, juste des algorithmes et des comptes Instagram et Facebook créés de toutes pièces. “Spotify accepte de plus en plus de musique générée par IA. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de droits d’auteur à payer”, déplore l’expert. “Souhaitons-nous vivre dans un monde où la créativité sera prise en main par des algorithmes ?”
Chat GPT ne vous aide pas par bonté d’âme. Sa structure de réponse est soigneusement calibrée pour vous garder captif : d’abord, il vous flatte (“Quelle bonne question !”), puis répète votre question, répond, fait une synthèse, et termine par “Veux-tu que j’aille plus loin pour toi ?” “Pourquoi fait-il ça ? Pour vous rendre service ? Non. Pour créer une addiction à l’IA générative et vous faire cliquer davantage”, décrypte Yves Deville. Microsoft annonce d’ailleurs l’intégration d’agents IA directement dans Windows. “Vous n’aurez plus le choix. Toutes vos données vont être aspirées. Quelle est ma liberté face à ça ?” L’expert identifie d’ailleurs deux risques majeurs pour l’avenir de l’IA. D’abord, une bulle financière. “Les investissements exorbitants ne rapportent pas assez vite. Si ça éclate, il y aura des conséquences dramatiques sur les marchés et l’emploi.” Ensuite, cette bulle de l’adoption forcée. “Les grands opérateurs mettent une pression énorme pour nous obliger à utiliser l’IA dans notre quotidien. Le danger est là.”
Conseil d’usage d’un utilisateur averti
Yves Deville n’est pas un technophobe. Lui-même utilise l’IA quotidiennement, “surtout pour le bricolage”, mais aussi professionnellement pour du brainstorming. “Il me donne des suggestions, j’en rejette la moitié, un quart je le connaissais déjà, et un ou deux éléments m’inspirent.” Son conseil ? Éviter les versions gratuites qui aspirent vos données. Privilégier des versions payantes avec contrat, ou mieux encore, des solutions européennes comme Mistral qui garantissent le respect du RGPD. Et surtout, garder un regard critique. Car derrière les prouesses technologiques se cachent des choix de société : acceptons-nous que la créativité soit déléguée aux machines ? Que nos données soient la monnaie d’échange de notre confort numérique ? Que des adolescents se construisent avec des amis virtuels qui ne les contredisent jamais ? “La vraie vie, ce n’est pas ça”, rappelle Yves Deville. Un message qui, à l’ère de l’IA générative, résonne comme un appel à préserver notre humanité.