Avec sa star-up Advanced Machine Intelligence (AMI Labs), Yann LeCun veut dépasser les limites des grands modèles de langage en développant des IA capables de comprendre le monde réel.
Fin novembre 2025, une annonce a marqué un tournant discret, mais significatif dans le paysage mondial de l’intelligence artificielle. Yann LeCun, figure centrale du deep learning et responsable historique de la recherche en IA chez Meta, a officialisé son départ pour lancer sa propre structure de recherche. Après douze ans à la tête du laboratoire IA du groupe américain, le chercheur français a choisi de poursuivre une trajectoire qu’il défend depuis longtemps, parfois à contre-courant.
Au cœur de ce nouveau projet se trouve le développement de « modèles monde », des systèmes d’IA capables de comprendre le fonctionnement du monde physique à partir de données multimodales comme des images, des vidéos, des signaux continus, et non plus uniquement de texte. Une orientation cohérente avec les critiques répétées de Yann LeCun à l’égard des grands modèles de langage (LLM), jugés puissants, mais structurellement limités, notamment en matière de raisonnement, de fiabilité et de compréhension du réel. Selon lui, l’avenir de l’IA passe par des architectures dotées de mémoire persistante, capables de planifier, de simuler et d’agir dans des environnements complexes.
Un partenariat stratégique avec Nabla
Cette vision a trouvé une première traduction concrète quelques semaines plus tard. Mi-décembre, Yann LeCun a annoncé sur sa page linkedin la création à Paris de sa start-up Advanced Machine Intelligence, ainsi qu’un partenariat stratégique exclusif avec Nabla, spécialiste des assistants IA pour les soins cliniques. L’accord prévoit un accès privilégié de Nabla aux technologies émergentes de « world models », avec une ambition clairement affichée : ouvrir la voie à des systèmes d’IA agentiques certifiables sur le plan réglementaire, notamment par les autorités sanitaires américaines.
L’enjeu est loin d’être anecdotique. Dans le secteur de la santé, les limites actuelles des LLM — hallucinations, raisonnement non déterministe, difficulté à traiter des flux continus comme l’audio médical ou l’imagerie — constituent un frein majeur à l’autonomie des systèmes. Les modèles du monde promettent, à l’inverse, une prise de décision déterministe, auditable, fondée sur la simulation et l’analyse de scénarios. Autrement dit, une IA capable de raisonner avant d’agir, dans un cadre compatible avec les exigences cliniques et réglementaires.
Annoncé dans un communiqué, le partenariat s’accompagne d’un mouvement de gouvernance révélateur. Alex LeBrun, cofondateur et CEO de Nabla, est appelé à devenir directeur général d’Advanced Machine Intelligence, tout en conservant un rôle clé de pilotage scientifique chez Nabla. Une transition pensée comme un alignement stratégique, visant à arrimer durablement la feuille de route industrielle de Nabla aux travaux de recherche menés par l’équipe de Yann LeCun.
Derrière ces annonces se dessine une ligne de fracture de plus en plus nette dans l’IA contemporaine. D’un côté, la course à la taille et à la performance linguistique des modèles. De l’autre, une approche plus structurelle, centrée sur la compréhension du monde, la simulation et l’action. En quittant Meta pour fonder Advanced Machine Intelligence, Yann LeCun ne change pas seulement de cadre institutionnel, mais parie sur une autre définition du progrès en intelligence artificielle. Pour rappel, le Francilien a reçu, en 2018, le prix Turing, co-attribué à Yoshua Bengio et Geoffrey Hinton, considéré comme l’équivalent du Nobel en informatique.