“Croire à un cloud européen Amazon vraiment souverain serait naïf”, met en garde Damien Ernst

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Jennifer Mertens

Amazon annonce le lancement d’un cloud européen totalement indépendant, avec pour objectif affiché : répondre aux exigences de souveraineté numérique et aux préoccupations croissantes de l’Union européenne en matière de protection des données sensibles. Mais derrière ces belles promesses, une réalité plus complexe se dessine.

Alors que l’Europe martèle la nécessité de renforcer son indépendance numérique, Amazon emboîte le pas à Microsoft en annonçant la construction d’une infrastructure cloud présentée comme entièrement autonome. Avec son AWS European Sovereign Cloud, le groupe américain affiche une ambition claire : garantir aux acteurs européens un contrôle renforcé sur leurs données, hébergées et opérées exclusivement au sein de l’Union européenne.

« C’est vraiment un nouveau cloud indépendant, construit pour l’Europe », souligne Barbara Baeyens, responsable du secteur public pour la Belgique et le Luxembourg chez AWS, dans les colonnes de L’Echo. « Physiquement et logiquement, il n’est pas connecté à nos autres régions. C’est une entité séparée », insiste-t-elle, un point clé pour répondre aux exigences des régulateurs européens.

Une démarche saluée par le vice-Premier ministre David Clarinval (MR), d’autant plus que le projet profitera à la Belgique : “Nous saluons cet investissement dans l’infrastructure numérique européenne. L’extension du cloud souverain européen d’AWS à la Belgique représente une avancée majeure pour les entreprises et les organismes du secteur public.”

Pourtant, pour Damien Ernst, professeur à l’ULiège et entrepreneur actif dans l’intelligence artificielle appliquée à la défense, il est naïf de croire en un découpage pur et simple des services cloud Amazon en Europe avec la maison mère aux États-Unis.

Une première région en Allemagne, une zone locale à Bruxelles

La première région de l’AWS European Sovereign Cloud ouvrira en Allemagne, dans le Brandebourg. Amazon y prévoit un investissement massif de 7,8 milliards d’euros, illustrant l’ampleur du projet. En parallèle, le groupe américain prévoit le déploiement de “Local Zones” dans plusieurs pays, dont la Belgique, les Pays-Bas et le Portugal. Bruxelles figure ainsi sur la carte des investissements stratégiques d’AWS.

Ces zones locales seront reliées à la région allemande via un réseau privé à très haut débit. Elles proposeront une offre limitée – principalement du calcul et du stockage – tout en garantissant un accès rapide, sécurisé et fluide à l’ensemble des services AWS.

Une gouvernance et une exploitation 100 % européennes

Amazon affirme aller au-delà des simples annonces marketing. « L’Europe sera opérée de manière totalement indépendante par des résidents de l’UE, et à terme par des citoyens européens à 100 % », assure Barbara Baeyens. « Vous avez réellement besoin d’un passeport européen pour faire partie du management », précise-t-elle.

Cette gouvernance européenne s’accompagne d’une autonomie technique complète. AWS affirme qu’il n’existe aucune dépendance critique à une infrastructure non européenne, avec pour objectif de garantir la continuité du service, y compris en cas de crise majeure. Les éléments clés seront localisés et accessibles dans l’UE.

Des promesses pour le moins alléchantes, qu’il faut tout de même tempérer, selon Damien Ernst.

Un contexte géopolitique tendu

L’annonce d’Amazon s’inscrit dans un contexte géopolitique particulièrement tendu. D’un côté, les géants américains du cloud font face à une montée en puissance de la concurrence européenne, portée par la volonté affichée de l’UE de renforcer sa souveraineté numérique, et adaptent leur stratégie pour consolider leur présence sur le Vieux Continent. De l’autre, les relations transatlantiques se sont sensiblement détériorées depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, notamment sur le terrain commercial, avec les droits de douane.

« Le climat actuel a mis en lumière à quel point l’Europe est dépendante des États-Unis, et combien cette dépendance la fragilise », analyse Damien Ernst. « Les États-Unis disposent d’un pouvoir considérable. Ils peuvent, en théorie, restreindre très rapidement l’accès à des services numériques critiques. »

Selon lui, des mécanismes indirects subsisteraient dans l’infrastructure cloud européen d’Amazon, permettant un accès aux données depuis les États-Unis en cas de pression gouvernementale. « Qu’il soit qualifié de souverain ou non, un cloud Amazon resterait exposé aux décisions de Washington », prévient-il. Plusieurs lois américaines permettent aux autorités de demander, sous certaines conditions, d’avoir accès à des données détenues par des entreprises américaines, y compris lorsqu’elles sont hébergées hors des États-Unis. En cas d’escalade des tensions, Bruxelles pourrait ainsi se voir privée de certaines données, de logiciels ou de mises à jour critiques.

Un cloud souverain “made in Europe”…

La panne mondiale d’Amazon Web Services, survenue en octobre dernier, a mis en lumière le niveau de dépendance des entreprises à l’échelle mondiale. Elle a surtout offert un aperçu très concret des conséquences d’une perte d’accès aux services d’Amazon, qu’ils soient hébergés aux États-Unis ou en Europe.

Damien Ernst établit un parallèle avec les avions de chasse américains F-35 : « Vous pouvez acheter les appareils, mais sans accès aux pièces de rechange ni aux mises à jour, ils deviennent inutilisables en un ou deux ans. » Le risque est, selon lui, strictement le même dans le numérique. Sans une véritable souveraineté technologique européenne, l’Union continuerait à s’exposer à la possibilité d’être privée de logiciels, de mises à jour essentielles et de données stratégiques. D’où son appel à poursuivre les efforts en faveur d’un cloud souverain “made in Europe”.

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