Pierre-Henri Thomas

Edito : La Wallonie préfère les héritiers aux industriels

Pierre-Henri Thomas Journaliste

Un édito à retrouver ce jeudi dans votre magazine Trends-Tendance.

On avait beau se douter que le budget wallon serait un exercice de funambulisme, on ne s’attendait pas à ce que le trapèze soit scié sous les pieds des industriels. Fin décembre, en catimini ou presque, le gouvernement a décidé de laisser mourir l’exonération de précompte immobilier sur les investissements en matériel et outillage neufs, une mesure qui était pourtant comprise dans le fameux plan Marshall et qui, depuis 2006, structure la fiscalité industrielle wallonne. Cette exonération disparaît donc complètement pour les investissements réalisés entre 2006 et 2020, et l’avantage fiscal est réduit à 5 ans pour ceux réalisés ensuite.

Interrogé par nos confrères de L’Écho, le ministre wallon des Pouvoirs locaux, François ­Desquesnes, l’avoue : “Je ne dis pas que (cette exonération) n’est pas importante pour les entreprises, mais nous étions dans une situation budgétaire intenable”. Et il ajoute que ce coup de pouce à l’industrie coûtait une centaine de millions d’euros par an au budget, et que la facture irait en s’alourdissant chaque année d’une dizaine de pour cent.

Ce n’est pas un secret : pour avoir une dette soutenable, la Wallonie doit revenir à l’équilibre en 2029. L’effort budgétaire demandé cette année est de plus de 270 millions d’euros, et il ira en augmentant car l’objectif est, sur quatre ans, d’économiser structurellement 500 millions. Il y aura donc encore d’autres coupes à venir.

Mais on cherche désespérément une cohérence dans cette mesure-là, qui touche précisément ce dont les industriels ont le plus besoin : investir dans la robotisation, dans de nouvelles lignes de production, dans de l’outillage neuf, pour compenser ­l’indexation automatique des salaires et la pénurie de main-d’œuvre. Des études montrent que ­l’indexation a poussé les entreprises belges à se doter d’un équipement plus moderne, afin d’aller chercher dans la productivité de quoi payer la hausse des coûts salariaux. En désactivant un incitant important touchant à l’investissement matériel, on place donc l’industriel wallon dans une situation plus désavantageuse encore. Un industriel qui se débat déjà avec des prix de l’énergie stratosphériques, une réglementation qui s’empile, des chocs géopolitiques à répétition. Et cela, alors que la réindustrialisation indispensable de l’Europe est dans tous les discours, car on sait que l’activité manufacturière reste le principal moteur de création de richesse, d’emplois qualifiés, d’innovation et est la garante d’une indispensable autonomie stratégique.

L’économie décidée par le gouvernement ­wallon est d’autant plus incompréhensible que l’on se souvient qu’une des premières annonces de la coalition Azur (MR-Engagés) a concerné les droits de succession, qui devraient être réduits à partir de janvier 2028, créant un manque à gagner de 375 millions d’euros par an. Oui, les droits de succession sont très élevés en Région wallonne. Mais la priorité est-elle de récompenser le patrimoine accumulé ou la capacité à en générer du nouveau ?

La question est simple, et elle est générationnelle : privilégie-t-on la création de futures richesses ou la préservation de l’ancien patrimoine ? Préférer l’industrie, c’est miser sur nos enfants et petits-enfants. Préférer un allègement sur les successions, c’est conforter un ancien patrimoine, en espérant que ses miettes ruissellent un jour sur l’économie. Alors bien sûr, on sait que dans une société qui vieillit, la thématique successorale est électoralement porteuse. Mais dans un contexte budgétaire très difficile, où 1 euro doit être tourné quatre fois dans sa paume avant d’être dépensé, il faut se donner des priorités. Et privilégier les héritiers au détriment de l’avenir industriel de la Région et de sa capacité à créer de la richesse dans le futur est exactement ce qu’il ne fallait pas faire.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Expertise Partenaire