Londres livre-t-elle les clés de la City à Pékin? Bientôt une méga-ambassade chinoise malgré les risques d’espionnage

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Muriel Lefevre
Muriel Lefevre Journaliste multimédias

Malgré les risques d’espionnage, le gouvernement britannique a approuvé mardi la construction de la plus grande ambassade chinoise d’Europe. Une décision qui témoigne de la priorité accordée aux relations commerciales avec Pékin.

La décision met fin à des années de débats houleux sur ce projet de 290 millions d’euros, situé dans l’ancien bâtiment de la Royal Mint, face à la Tour de Londres. Le complexe de 20.000 mètres carrés regroupera les sept sites diplomatiques chinois actuellement dispersés dans la capitale britannique et accueillera environ 200 collaborateurs, tous citoyens chinois conformément à la politique de Pékin.

Les intérêts commerciaux priment sur les préoccupations sécuritaires

L’autorisation intervient à quelques jours du départ de Keir Starmer pour Pékin, première visite d’un Premier ministre britannique en Chine depuis 2018. Le timing n’est pas anodin : le gouvernement travailliste fait du renforcement des liens économiques avec la deuxième économie mondiale un pilier de sa stratégie de croissance post-Brexit.

Pour Londres, refuser le projet aurait constitué un camouflet diplomatique majeur susceptible de compromettre les relations commerciales bilatérales. Les échanges sino-britanniques représentent des dizaines de milliards de livres annuellement, et le Royaume-Uni cherche activement à compenser les pertes liées à sa sortie de l’Union européenne par de nouveaux partenariats économiques.

“Le gouvernement travailliste place la croissance économique au cœur de son programme. Cette décision, aussi controversée soit-elle, s’inscrit dans cette logique de pragmatisme commercial”, analyse un observateur de la diplomatie britannique.

Un site stratégique qui inquiète

Le projet cristallise pourtant les inquiétudes sécuritaires depuis son lancement. Pékin a acquis le terrain en 2018 avec l’ambition d’y établir sa plus prestigieuse représentation diplomatique en Europe. Mais le choix de cette localisation n’a cessé de soulever des objections de la part des services de renseignement, des élus locaux et de l’opposition conservatrice.

Le bâtiment se trouve en effet au-dessus d’un nœud névralgique de câbles à fibre optique reliant The City aux Docklands, les deux principaux centres financiers londoniens. Cette infrastructure assure les communications critiques entre banques internationales, compagnies d’assurance et autres institutions financières qui font de Londres l’une des principales places financières mondiales.

Les 208 locaux souterrains dont la destination reste confidentielle alimentent particulièrement les craintes. Pékin a systématiquement refusé la transparence habituellement exigée pour un permis de construire, noircissant ces espaces sur les plans officiels. Selon des documents divulgués par The Daily Telegraph, une vaste salle se situe à proximité immédiate des câbles, avec un projet de modification du mur existant côté infrastructure.

Un calcul risqué face aux États-Unis

Pour Keir Starmer, l’équation était délicate. Accepter, c’était ignorer les objections explicites de Washington et d’une partie de son propre camp travailliste. La décision avait d’ailleurs déjà été reportée de six mois l’an dernier en raison des pressions américaines. Le dossier illustre la difficile équation de la diplomatie britannique post-Brexit : maintenir l’alliance atlantique tout en développant des relations pragmatiques avec Pékin.

La pression diplomatique chinoise s’était considérablement intensifiée ces derniers mois. Pour Pékin, un refus aurait constitué une humiliation, d’autant que la demande initiale, rejetée en 2022 par le gouvernement conservateur pour raisons de sécurité, avait été redéposée à l’identique en 2024.

Les services de renseignement britanniques, étroitement consultés dans le processus de décision aux côtés des ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères, jugent les risques “gérables” sans pouvoir les éliminer totalement. Dans leur évaluation transmise au gouvernement, ils admettent qu'”il n’est pas réaliste d’attendre que chaque risque potentiel soit complètement éliminé”.

Le gouvernement mise sur un argument de rationalisation sécuritaire : mieux vaut surveiller toutes les activités diplomatiques et, potentiellement, d’espionnage chinoises sur un site unique plutôt que dispersées sur sept localisations difficiles à contrôler simultanément. “Cette centralisation offre de nets avantages sécuritaires”, affirme Downing Street dans le document officialisant la décision.

Le pari de la normalisation des relations

Le Royaume-Uni, confronté à des défis économiques majeurs – inflation persistante, croissance atone, déficits commerciaux –, montre aussi qu’il mise sur une diplomatie économique pragmatique pour redynamiser son économie.

Cette approche britannique contraste avec la ligne plus ferme adoptée par certains partenaires européens et par les États-Unis, qui considèrent la Chine comme un rival stratégique. Londres fait le pari que le dialogue et l’engagement économique constituent une meilleure stratégie que la confrontation pour gérer les risques liés à la montée en puissance chinoise. Reste à savoir si ce pari paiera.

Les riverains, opposés au projet depuis l’origine, ont eux annoncé qu’ils étudiaient toutes les options de recours juridiques disponibles. C’est désormais leur seule possibilité de contester une décision que le gouvernement présente comme définitive, sauf annulation par voie judiciaire.

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