Le fiasco d’i-Police, le projet de digitalisation de la police belge, continue de faire des remous. Le parquet de Bruxelles ouvre une enquête tandis que les anciens ministres de l’Intérieur devront s’expliquer devant le Parlement. Un cas d’école ? L’affaire illustre surtout les défaillances structurelles de l’État belge en matière de grands projets IT.
Le fantôme d’i-Police risque de hanter encore quelques temps les couloirs du pouvoir belge. Ce mardi, le procureur du Roi de Bruxelles, Julien Moinil a annoncé l’ouverture d’une enquête pour détournement potentiel de fonds publics et conflit d’intérêts dans ce projet de digitalisation de la police. Une décision qui intervient après l’arrêt brutal du programme en décembre dernier par le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin (MR).
Un projet pharaonique qui n’a jamais abouti
Lancé en 2017 par Jan Jambon (N-VA), alors ministre de l’Intérieur, i-Police visait à créer une plateforme numérique unique permettant de croiser et d’exploiter les données de quelque 80 applications et bases de données de la police. Un projet jugé crucial après les attentats terroristes de Bruxelles pour améliorer le partage d’informations entre services.
La genèse remonte toutefois à 2016. Pendant plusieurs années, le projet a été préparé et négocié avec des partenaires privés potentiels et de nombreux consultants IT externes. Selon des sources policières proches du dossier, cette phase préparatoire aurait coûté entre 100 et 200 millions d’euros entre 2016 et 2020. Le contrat avec l’entreprise française Sopra Steria a finalement été signé en 2021 sous la ministre Annelies Verlinden (CD&V), pour un montant total de 299 millions d’euros jusqu’en 2027.
Cinq ans plus tard, le bilan est accablant : 75,8 millions d’euros déjà versés entre 2021 et 2025 pour des prestations de conseil et des licences logicielles, mais “aucun résultat tangible”, selon les termes d’un rapport interne confidentiel de 2024 et révélé par l’Echo samedi. Ce document pointe plusieurs dysfonctionnements majeurs : achat coûteux de licences logicielles inadaptées ou inutiles, soupçons de surfacturation, et surtout un “cruel manque de pilotage” tant du côté du prestataire que de la police fédérale.
Une facture qui explose
Au-delà des 75,8 millions déjà payés, la police a commandé pour 63,9 millions d’euros supplémentaires de services et de licences auprès de Sopra Steria, mais ne les a pas encore réglés. La justice devra déterminer si ce montant reste dû.
L’échec d’i-Police a par ailleurs engendré une cascade de dépenses imprévues. Le projet devait remplacer la Base de données nationale générale (BNG), principale base de données de la police, pour fin 2024. Faute de réalisation, environ 13 millions d’euros sont nécessaires chaque année depuis 2025 pour maintenir ce fichier en état de fonctionnement, selon des documents internes. À défaut de solution, le compteur continuera de tourner. L’absence d’i-Police a également nécessité l’acquisition d’un nouveau serveur pour le fichier BNG devenu totalement obsolète, pour un coût de plusieurs dizaines de millions d’euros.
S’ajoutent les économies promises qui ne seront jamais réalisées. Le budget prévoyait qu’i-Police entraînerait une réduction de 15% au niveau du personnel administratif, soit 12,1 millions d’euros en 2025 et 30 millions d’ici 2028. De nombreux autres gains d’efficacité, tels que des recherches et enquêtes plus rapides, sont également perdus.
Conclusion ? Personne ne sait exactement combien a été dépensé au total pour i-Police. Selon la reconstruction de l’Echo, les coûts réels pourraient tout de même dépasser 200 millions d’euros.
Sopra Steria reste engagée pour 222 millions supplémentaires
Le dossier prend une dimension encore plus inquiétante avec la révélation du Soir et du Standaard que l’État belge reste lié à Sopra Steria par huit contrats-cadres gérés par le SPF Stratégie et Appui (Bosa), pour un montant global d’au moins 222,7 millions d’euros. Six de ces contrats courent jusqu’en 2027 ou 2029.
En 2025 seulement, plus de 100 contrats spécifiques ont été signés via ces contrats-cadres pour un total de 12,5 millions d’euros. “Ce n’est pas un montant payé, mais des fonds réservés selon les besoins des différents SPF”, précise le cabinet de la ministre de la Modernisation publique Vanessa Matz (Les Engagés).
Cette dernière a indiqué qu’elle passerait en revue toutes les collaborations avec Sopra Steria et prendrait “si nécessaire, les mesures appropriées”. Une position jugée trop timide par le député écologiste Matti Vandemaele : “Les problèmes rencontrés laissent craindre des difficultés dans d’autres contrats fédéraux. Tous les signaux d’alarme devraient être activés.”
Un échec parmi d’autres
Car c’est un fait, i-Police s’inscrit dans une série de fiascos numériques de l’administration belge. Avec comme preuve la plus éclatante le ministère de la Justice qui peine depuis quinze ans pour digitaliser ses services, avec des résultats tout aussi décevants.
Selon Lieselot Danneels, professeure en digitalisation publique à l’Université de Gand, quatre projets IT publics sur cinq échouent en Belgique. “L’État et les prestataires parlent souvent des langues différentes. Les consultants promettent parfois des choses qu’ils ne peuvent pas tenir car ils ne connaissent pas suffisamment le contexte spécifique”, explique-t-elle dans De Standaard.
Un rapport de la Cour des comptes de novembre dernier révélait déjà que l’État fédéral belge dépense 2,5 milliards d’euros en consultance entre 2020 et 2022, sans avoir “d’inventaire centralisé, fiable et complet” de l’efficacité de ces dépenses.
Tempête politique en vue ?
Le Parlement belge prépare une série d’auditions qui s’annoncent houleuses. Outre les représentants de la police et de Sopra Steria, trois ministres de l’Intérieur successifs devront s’expliquer : Jan Jambon, qui a lancé le projet, Annelies Verlinden, qui a signé le contrat, et Pieter De Crem, qui était en charge du dossier en affaires courantes entre 2018 et 2020. La convocation de ce dernier a de quoi surprendre. Ancien poids lourd du CD&V, De Crem a quitté le parti en septembre après un scandale de discrimination dans sa commune d’Alost, où les non-Belges devaient attendre neuf fois plus longtemps pour leur inscription administrative.
En attendant, les tensions montent au sein de la coalition Arizona. La N-VA, qui réclamait déjà l’abandon du projet avant les élections et durant la formation du gouvernement, pointe du doigt Verlinden. Le CD&V dénonce pour sa part une “pure opération de démolition” visant Verlinden, aujourd’hui ministre de la Justice. L’intéressée a fait savoir qu’elle était prête à “tout mettre sur la table” devant le Parlement.
Bernard Quintin a, de son côté, annoncé qu’il souhaitait désormais digitaliser les forces de police par étapes, et non plus d’un seul coup. “Mais nous devrons pendant au moins les prochaines années composer avec des systèmes archaïques”, admet-on du côté de la police.
Un aveu d’impuissance qui illustre à lui seul l’ampleur du gâchis.