L’information a un coût que personne ne veut plus assumer. Une étude inédite révèle l’impasse financière des médias français, pris entre publicité captée par les plateformes et lecteurs rétifs à l’abonnement. Un constat qui interroge directement le modèle belge.
Commandé par l’Arcom (le régulateur de l’audiovisuel et du numérique en France) et la DGMIC (Ministère de la Culture) au cabinet PMP Strategy, une étude inédite dresse un état des lieux financier précis de la « fabrique de l’info ». Produire de l’information a un coût. En France, il s’élève à 2,9 milliards d’euros en 2024, répartis entre télévision (35%), presse (38%), radio (11%), agences de presse (14%) et services en ligne (2%). Derrière ces chiffres, une réalité préoccupante car plus de 80% des médias interrogés affichent une marge opérationnelle inférieure à 6%, et 56% sont déficitaires.
Le principal défi ? L’effondrement des revenus traditionnels. Entre 2019 et 2024, la part des médias classiques dans les recettes publicitaires est passée de 46% à 33%, au profit des plateformes numériques. La presse imprimée paie le plus lourd tribut avec une baisse de 5% par an de ses revenus publicitaires. Parallèlement, ses ventes ont chuté de moitié en dix ans. Et les tentatives de conversion au numérique se heurtent à la réticence des Français avec 80% de ceux-ci qui déclarent ne pas être prêts à payer pour de l’information en ligne.
Cette faible disposition à payer n’est pas propre à la France et se retrouve dans de nombreux pays européens. La Belgique apparaît même légèrement mieux placée, avec 75 % des Belges qui déclarent ne pas être prêts à payer pour des contenus d’information en ligne. Petite consolation, ils sont 14% a se dire prêt à payer mensuellement 10 euros pour s’informer.

L’IA, menace ou opportunité ?
L’intelligence artificielle redéfinit les règles du jeu. Aux États-Unis, les éditeurs ont constaté une baisse de 10% de leur trafic depuis le lancement de Google AI Overview. En France, 15% des moins de 25 ans utilisent déjà l’IA pour s’informer. Une part croissante des jeunes s’informent donc via des outils conversationnels, faisant de l’IA une nouvelle porte d’entrée vers l’information, susceptible de court-circuiter les médias producteurs et leur relation directe avec les lecteurs. Paradoxalement, 74% des médias ont commencé à intégrer ces technologies pour optimiser leurs coûts, avec des gains de productivité attendus de 5 à 10% d’ici trois ans.
Les médias tentent de monétiser leurs contenus auprès des géants de l’IA – Le Monde a signé avec OpenAI – mais ces accords restent l’apanage de quelques acteurs majeurs. A ce stade, les dépenses à l’IA restent encore marginales dans les comptes, mais elles sont appelées à augmenter. Surtout, l’IA est perçue comme un outil d’assistance, pas comme un substitut au journalisme. Le rapport souligne qu’automatiser excessivement la production reviendrait à affaiblir la crédibilité même de l’information.
L’étude identifie également les médias les plus vulnérables : les radios et journaux régionaux privés, dépendants d’une base d’audience restreinte, les médias nationaux indépendants sans économies d’échelle, et les agences de presse dont le modèle repose sur la vente de contenus à des médias eux-mêmes fragilisés. Seules les chaînes généralistes adossées à de grands groupes et certains éditeurs ayant réussi leur diversification numérique affichent une stabilité économique.
Une photographie française, aux échos belges
L’étude indique clairement que ses conclusions s’appliquent au seul cas français. Les données mobilisées, les acteurs interrogés et le cadre réglementaire analysé relèvent exclusivement de la France. Il est toutefois difficile de ne pas établir de parallèles avec la situation belge, en particulier en ce qui concerne la presse écrite et en ligne. Pression persistante sur le marché publicitaire, réticence du lectorat à payer pour l’information numérique, poids élevé des coûts journalistiques et fragilité des médias locaux sont autant de constats qui se font écho de part et d’autre de la frontière. Sans chercher à opérer une transposition automatique, le rapport fournit ainsi une grille de lecture utile pour appréhender les tensions à l’œuvre dans les écosystèmes médiatiques francophones.
Tout au long du rapport, un constat s’impose de manière transversale. L’information n’est ni gratuite ni immatérielle. Elle repose sur des femmes et des hommes, sur du temps, des enquêtes, une présence sur le terrain et des compétences spécifiques. En objectivant son coût, l’étude remet en lumière une réalité souvent reléguée au second plan dans le débat public. Reste alors une question centrale, largement laissée ouverte, celle de savoir qui est prêt à assumer ce coût et selon quelles modalités, afin de garantir une information indépendante, pluraliste et de qualité. Une interrogation qui dépasse le seul cadre français et concerne tout autant la Belgique.
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