Amid Faljaoui

Pourquoi acheter le Groenland plutôt que de le louer ?

Une chronique d’Amid Faljaoui.

Chacun sait que Donald Trump voudrait bien acheter à l’amiable ou de force le Groenland, à la fois pour sa position stratégique et pour ses ressources minières. Mais pourquoi acheter le Groenland plutôt que le louer ?

La question posée par l’agence d’informations financières Bloomberg paraît évidente. Et c’est précisément pour cela qu’elle est trompeuse.

Si l’on raisonne comme un gestionnaire, louer suffit largement pour les États-Unis. Pourquoi ? Parce que les États-Unis peuvent déjà obtenir presque tout ce qu’ils veulent sans posséder le territoire.

Concrètement, ils peuvent déjà :

  • financer des projets miniers en versant de l’argent public pour aider les entreprises américaines à lancer l’exploitation minière,
  • garantir à l’avance un prix minimum pour les minerais afin de sécuriser la rentabilité des projets,
  • s’engager à acheter une partie de la production sur le long terme,
  • ou même entrer au capital des entreprises minières pour influencer leurs décisions.

Vu sous cet angle, acheter le Groenland semble inutile et beaucoup trop cher. En tout cas, c’est la thèse de l’agence Bloomberg.

Mais ce raisonnement repose sur une erreur fondamentale : il confond accès et contrôle. Louer, c’est utiliser quelque chose tant que les règles ne changent pas. Alors que contrôler, c’est décider des règles.

Tant que les États-Unis “louent” le Groenland, ils restent dépendants d’un autre État pour toutes les décisions clés : par exemple, qui reçoit les licences minières, qui peut investir, qui peut s’installer, qui doit être exclu. Et surtout : comment empêcher durablement la Chine d’entrer dans le jeu si elle propose de meilleures conditions que les Etats-Unis.

Acheter le Groenland, ce n’est donc pas seulement acheter des terres rares. C’est acheter le pouvoir de dire “non”.

Dire non aujourd’hui. Dire non demain. Dire non quand cela deviendra vraiment critique. Je me mets ici à la place de Donald Trump, si tant est que ce soit possible.

Même logique sur le plan militaire. Le Groenland n’est pas seulement une mine de terres rares : il faut aussi le voir comme un porte-avions immobile au cœur de l’Arctique. Un point de surveillance, de défense antimissile et de contrôle des futures routes maritimes polaires. Aucun contrat de location ne garantit ce niveau de maîtrise sur vingt ou trente ans.

Et donc, oui, Bloomberg raisonne comme un analyste financier : comment dépenser le moins possible maintenant. Alors que Trump raisonne comme une puissance : comment éviter toute dépendance plus tard.

On peut trouver cela brutal ou excessif. Mais c’est la logique du monde qui vient.

Dans un monde globalisé, où la règle du droit international joue encore, on loue, on optimise, on contractualise. Mais dans un monde qui se durcit et se fragmente, on cherche le contrôle. La vraie question n’est donc pas : “Pourquoi acheter le Groenland plutôt que le louer ?”

La vraie question est plus inconfortable : combien vaudra, dans vingt ans, le fait de ne pas avoir contrôlé un territoire stratégique quand il en était encore temps ? Vous vous doutez bien que c’est la question que s’est déjà posée Donald Trump.

Et surtout : avons-nous vraiment compris (nous Européens) que le monde ne fonctionne plus comme un marché, mais comme un rapport de force ?

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Expertise Partenaire