Une chronique d’Amid Faljaoui.
Il existe une fable géopolitique que Washington adore raconter et que l’Europe adore croire : celle d’un Donald Trump incontrôlable, un “madman” guidé par ses seules pulsions. Cette fable est commode, mais elle est fausse.
Un an après son retour, le mode opératoire du président américain n’a rien de chaotique. Il obéit à une mécanique que les salles de marché ont baptisée d’un acronyme cruel : TACO – Trump Always Chickens Out (“Trump se dégonfle toujours”).
La règle est simple : Trump cogne et menace. Mais dès que la courbe des taux d’intérêt américains se cabre, il recule. Ce n’est pas seulement la diplomatie qui a sauvé l’Europe des droits de douane punitifs sur l’affaire du Groenland cette semaine. C’est aussi le rappel brutal venu du marché obligataire.
L’aveu de faiblesse du 22 janvier
Ce jeudi marque un tournant. En menaçant explicitement l’Europe de “grosses représailles” si elle osait vendre de la dette américaine, Donald Trump a commis une erreur stratégique majeure : il a révélé sa peur.
L’Amérique est une superpuissance militaire, certes, mais c’est un colosse aux pieds d’argile financière. Avec une dette publique dépassant les 38 000 milliards de dollars, l’Oncle Sam ne vit que grâce à la confiance de ses créanciers.
Et qui est le premier d’entre eux ? Ni la Chine, ni le Japon. C’est nous.
Les investisseurs européens détiennent près de 8 000 milliards de dollars d’actifs américains, et bien davantage si l’on élargit le périmètre. Nous sommes, collectivement, les banquiers de la prospérité américaine.
Le banquier et le promoteur
Jusqu’ici, utiliser ce levier était tabou. Toucher aux bons du Trésor, c’est l’option nucléaire financière : possible en théorie, dangereuse pour tout le monde en pratique. Mais le simple fait qu’un fonds de pension danois évoque publiquement cette possibilité a suffi à créer la panique à la Maison-Blanche.
Pourquoi ? Parce que Trump, en bon promoteur immobilier, sait qu’une vente massive – ou même la menace crédible d’une réduction de l’appétit européen – ferait grimper les taux d’emprunt. Pour les ménages américains, cela signifie des crédits immobiliers beaucoup plus chers. Pour un président en campagne, c’est un quasi-suicide électoral.
La leçon est brutale mais salvatrice. Le vrai contre-pouvoir face à l’unilatéralisme américain ne se trouve pas seulement a l’ONU, mais aussi dans la gestion de nos portefeuilles d’actifs.
L’Europe ne dispose pas de “bouton rouge” militaire face à Washington. Mais elle détient une partie du code du coffre-fort. Et Trump ne peut pas insulter son banquier indéfiniment sans que celui-ci ne commence à revoir, même à la marge, les conditions du prêt.
Il ne s’agit pas de jouer aux pyromanes, ni de déclencher une crise obligataire qui frapperait aussi l’épargne européenne. Il s’agit de réaliser que le rapport de force n’est pas à sens unique.
Comme on dit à Wall Street : Money talks.