Une chronique d’Amid Faljaoui.
Donald Trump a fini par le dire lui-même : s’il s’est attaqué au Venezuela, c’est pour le pétrole. Au moins, c’est clair. Et cela a eu un effet immédiat : couper l’herbe sous le pied des théories les plus fumeuses.
Dans les médias, deux accusations reviennent sans cesse pour justifier l’éviction de Nicolás Maduro. Première accusation : le narcotrafic. Deuxième accusation : le pétrole que le régime vénézuélien aurait “vole” aux États-Unis.
Pris de loin, cela peut sembler cohérent. Mais dès qu’on regarde les faits de près, ces arguments posent problème. Commençons par la drogue. La première cause de décès par overdose aux États-Unis n’est pas la cocaïne, mais le fentanyl, une drogue de synthèse. Et la Drug Enforcement Administration elle-même explique que ce fentanyl est principalement produit à partir de composants venant de Chine, transformés au Mexique, parfois en Inde. Le Venezuela n’est pas au centre de cette chaîne.
Si l’objectif principal avait été la lutte contre la drogue, il aurait été plus logique de s’attaquer à d’autres pays que le Venezuela. Autrementd it, Trump aurait du kidnapper le president chinois ou mexicain !
Passons donc au pétrole. On entend souvent que le Venezuela possède les plus grandes réserves pétrolières du monde. Ce chiffre circule partout, mais il faut comprendre ce qu’il vaut réellement. Les réserves de pétrole ne sont pas auditées de manière indépendante. Ce sont des chiffres déclarés par les États eux-mêmes et que Jean-Marc Jancovici, l’un des grands spécialistes de l’énergie, rappelle à juste titre dans l’un de ses blogs. L’Energy Institute, qui publiait chaque année les statistiques de référence du secteur, a d’ailleurs cessé de publier ces chiffres depuis 2021, précisément parce qu’ils sont trop peu fiables.
Un exemple cité par Jancovici permet de comprendre le problème. L’Arabie saoudite a déclaré pendant des décennies des réserves quasiment inchangées, autour de 260 milliards de barils, alors qu’elle a produit environ 100 milliards de barils sur la période, sans découverte majeure. Cela montre bien que ces chiffres sont avant tout politiques, pour ne pas dire bidons.
Le cas du Venezuela est encore plus problématique.
Le pétrole qui s’y trouve est pour l’essentiel de l’extra-lourd. Concrètement, ce n’est pas un liquide fluide, mais une matière très visqueuse, proche du goudron. Pour l’extraire, il faut le chauffer, disposer de grandes quantités de gaz, construire des gazoducs, des infrastructures lourdes, souvent en pleine jungle. Tout cela coûte extrêmement cher comm le rappelle encore Jean-Marc Jancovici. À prix actuels du baril, ce pétrole n’est tout simplement pas rentable. Rystad Energy, l’un des cabinets de référence du secteur, parlait encore récemment d’une des plus grandes exagérations de réserves pétrolières au monde à propos du Venezuela.
Alors, si ce n’est ni vraiment la drogue, ni vraiment un eldorado pétrolier immédiatement exploitable, pourquoi Trump a-t-il décidé de frapper fort ?
C’est ici que le raisonnement devient plus simple, mais aussi plus brutal. Trump ne cherche probablement pas à exploiter rapidement le pétrole vénézuélien. Il cherche à contrôler le terrain. Une chose est indiscutable : si l’on additionne les États-Unis, le Canada et l’Amérique latine, on arrive à près de 40 % de la production mondiale de pétrole. Ce bloc est aujourd’hui le plus important au monde. Dans ce cadre, le Venezuela n’est pas tant une mine à exploiter qu’un verrou stratégique à ne pas laisser aux autres.
En enlevant Maduro, Trump coupe plusieurs options à ses adversaires. Il prive Cuba de son principal soutien énergétique. Sans pétrole vénézuélien à prix préférentiel, l’économie cubaine se retrouve rapidement étranglée. Il empêche aussi la Russie, l’Iran ou la Chine de renforcer leur présence énergétique et politique dans les Amériques. Même si le pétrole reste sous terre, l’important est que ces pays n’y aient pas accès. Autrement dit, ce n’est pas un coup pétrolier classique.
C’est une stratégie de blocage. Empêcher les autres d’exploiter une ressource, même si soi-même on ne l’exploite pas tout de suite.
Ce raisonnement a aussi des conséquences pour les alliés.
Un marché pétrolier de plus en plus influencé par les Amériques affaiblit l’OPEP et réduit la capacité de l’Arabie saoudite à peser sur les prix comme avant. Le centre de gravité du pétrole mondial se déplace, lentement mais sûrement. Au fond, la vraie question n’est donc pas : “Le Venezuela est-il assis sur un trésor pétrolier ?”
La vraie question est beaucoup plus simple et beaucoup plus froide : qui décidera, demain, de ce qu’on fait – ou de ce qu’on ne fait pas – de ce pétrole ?
Et sur ce point, Trump a été remarquablement clair.