Au sol, le gouvernement taliban peine à remplir ses caisses. Mais, dans les cieux, une manne juteuse s’est ouverte en Afghanistan, qui fait pleuvoir les dollars.
Pendant les décennies de guerre qui ont déchiré le pays, les compagnies aériennes prenaient soin d’éviter son espace aérien. Mais en 2023, deux ans après la reprise de Kaboul par les talibans, l’Autorité américaine de l’aviation a assoupli ses restrictions sur le survol de l’Afghanistan.
Depuis, de plus en plus d’avions se sont mis à traverser le ciel afghan –stratégiquement aux confins des deux énormes hubs aériens du Golfe et de l’Asie. La Banque mondiale notait même que la légère croissance en 2024 était en partie due au passage de ces aéronefs. Chaque survol est facturé 700 dollars à la compagnie, selon des sources issues du secteur aérien.
En mai, environ 50 avions passaient chaque jour au-dessus de l’Afghanistan, selon le site de suivi des vols FlightRadar24 –soit environ 35.000 dollars de revenus quotidiens. Ce chiffre a explosé le 13 juin et est passé à environ 280 avions, alors que débutait la guerre entre l’Iran voisin et Israël.
Téhéran a en effet fermé son espace aérien, rapidement suivi de l’Irak, tandis qu’au Moyen-Orient les compagnies devaient composer avec des annonces aléatoires d’ouverture et de fermeture des cieux de différents pays. Plus de 200 avions traversent depuis le ciel afghan en moyenne, selon FlightRadar24 –l’équivalent de près de 140.000 dollars qui tomberaient chaque jour dans les caisses de Kaboul, bien que ce chiffre soit difficile à confirmer, les autorités ne publiant pas leur budget et n’ayant pas voulu commenter.
“Source de revenus utile”
“Il n’y a pas de risque sol-air en Afghanistan”, affirme à l’AFP Xavier Tytelman, consultant en sécurité aérienne. “Le trafic aérien est redevenu normal au-dessus de l’Afghanistan parce qu’ils ont des équipements qui fonctionnent et qu’il y a des avions qui se posent tous les jours à Kaboul”, note-t-il.
Turkish Airlines, Flydubaï, Airarabia desservent en effet la capitale afghane avec des vols quasi quotidiens. D’autres, comme Singapore Airlines, Air France, Aeroflot ou Swiss Air, survolent Kaboul, Mazar-e-Sharif ou Kandahar, estimant visiblement que la sécurité aérienne l’emporte sur les risques à terre.
“Si on se pose en urgence technique en Afghanistan, c’est plus compliqué de repartir car il faut trouver les pièces détachées” désormais rares avec des importations limitées, relève M. Tytelman. Selon l’expert, il y a aussi une question de “saturation du ciel”: “passer de 50 à 280 vols par jours, c’est une question de capacité”, explique-t-il. “Est-ce qu’il y a un moment où les talibans vont devoir refuser des avions en disant qu’ils n’ont pas les capacités, (avec) leurs tours de contrôles particulièrement vétustes?”
Pour les talibans, dont le gouvernement n’est reconnu que par la Russie, “il s’agit d’une source de revenus utile”, souligne Suleiman Ben Shah, ancien ministre adjoint à l’Industrie et au Commerce de la République déchue. L’Afghanistan est englué dans une grave crise économique, alors que les avoirs afghans sont gelés en Occident et que des dirigeants talibans sont sous le coup de sanctions internationales.
“Des dizaines de millions d’euros”
D’après des acteurs du secteur, qui préfèrent parler sous couvert d’anonymat, Kaboul reçoit les redevances des compagnies aériennes via des intermédiaires, notamment la société émiratie GAAC Holding qui gère les aéroports afghans. Car certains de ces transporteurs sont encore frileux à l’idée de commercer avec Kaboul ou d’en parler: de nombreuses compagnies contactées par l’AFP n’ont pas souhaité indiquer comment elles payaient leurs redevances.
Pourtant, “les entreprises n’ont pas d’interdiction formelle de commercer avec l’Afghanistan, les sanctions américaines pesant uniquement sur certains responsables talibans. Certaines s’abstiennent par peur d’être assimilées au pouvoir en place”, explique à l’AFP un expert de la Banque mondiale, sous couvert d’anonymat.
M. Ben Shah, fondateur de la société de conseil Catalysts Afghanistan, s’aventure à estimer les recettes à “des dizaines de millions d’euros par an”. Sollicitées à plusieurs reprises par l’AFP, des responsables du secteur de l’aviation en Afghanistan n’ont pas souhaité détailler le montant des redevances perçues, ni le mécanisme de perception. Mais pour M. Ben Shah, les redevances n’ont pas qu’un avantage financier: le contrôle de l’espace aérien “renforce la mainmise (du gouvernement) sur les fonctions régaliennes de l’Etat et renforce son image d’autorité opérationnelle, même sans (large) reconnaissance internationale”.