Amid Faljaoui

Bienvenue dans l’ère de la prédation décomplexée, où les complotistes sont au chômage technique

Une chronique d’Amid Faljaoui.

Nous savons tous qu’il existe une vieille règle tacite dans la diplomatie internationale, une sorte de convenance bourgeoise que les grandes puissances respectaient scrupuleusement jusqu’à présent : l’art du prétexte noble. Pendant près d’un siècle, lorsque les États-Unis ou d’autres puissances décidaient d’intervenir militairement, l’opération était toujours soigneusement enveloppée dans un storytelling impeccable.

On ne parlait jamais de prendre brutalement de ressources minières, pétrolières, diamantaires. On parlait de restauration de la démocratie, de la protection des peuples opprimés, ou d’imposer le respect des droits de l’homme.

Bien sûr, c’était hypocrite, mais au moins cela maintenait une forme d’ordre moral, une apparence de droit international.

Or, nous vivons une rupture historique que l’humoriste américain Jon Stewart a parfaitement identifiée dans sa dernière émission du Daily Show. En décortiquant la communication de l’administration américaine actuelle sur le dossier vénézuélien, il nous force à regarder une réalité stupéfiante : le scénariste hollywoodien chargé d’écrire la légende, le fameux storytelling a visiblement été viré, licencié, remplacé sans préavis par un comptable.

D’ailleurs, les extraits vidéos diffusés sont d’une brutalité fascinante. On y entend le président américain balayer d’un revers de main les questions conventionnelles  des journalistes sur les droits de l’homme, sur le sort des dissidents au Venezuela ou sur la libération des prisonniers politiques. À la place, Donald Trump déclare avec une franchise qui frise l’indécence diplomatique qu’ils y vont “pour le pétrole”, pour le faire “couler comme il se doit” et “extraire une quantité énorme de richesse du sol”. Si ça c’est pas clair, que faut-il d’autre ?

Normalement, une nation comme les USA fondée sur l’autodétermination et la liberté ne kidnappe pas un chef d’État étranger et n’investit un pays souverain que sous couvert de grands principes moraux. Non, ici, pour le Venezuela, le masque tombe avant même que la pièce ne commence. Même le sénateur Lindsey Graham, un vétéran de la vieille école néoconservatrice, a tenté désespérément de sauver les apparences en parlant de “narco-terrorisme” et de sécurité régionale pour justifier l’opération au Venezuela, mais il est resté inaudible à l’écran car il a immédiatement été contredit par Donald Trump qui ramène tout, inlassablement, aux barils de brut et à la reconstruction des infrastructures d’extraction par les compagnies pétrolières.

D’ailleurs, à un moment donné, Howard Lutnick, le secrétaire au Commerce, qui lui aussi est dans l’avion qui ramène tout ce bon monde à Washington, au lieu de tenir le discours d’un diplomate soucieux de stabilité régionale. Non, non, il énumère froidement : au Venezuela, ils ont de l’acier, ils ont des minéraux critiques, ils ont de l’aluminium. Bref, pour lui le Venezuela est un entrepôt qu’il faut vider.

Cette nouvelle transparence pose un problème existentiel inattendu : elle met au chômage technique tous les théoriciens du complot et toutes les analystes critiques. Pendant trente ans, lors de la guerre en Irak ou des interventions en Afrique, le sport national consistait à décoder les non-dits, à affirmer avec un air entendu que derrière les grands discours démocratiques se cachaient en réalité des intérêts pétroliers. Aujourd’hui, ce décodage est devenu inutile. L’administration américaine répond par l’affirmative avant même qu’on ne l’accuse. Oui, c’est pour le pétrole. Et pour quelle autre raison voulez-vous qu’on fasse ça ?

En clair, le message envoyé au monde, et particulièrement à l’Europe pour le dossier du Groenland, est glacial. Nous sommes entrés dans l’ère de la prédation décomplexée C’est brutal, c’est amoral, mais au moins, la note d’intention est claire.

Et vous, vous en pensez quoi ?

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