Donner 1000 euros à chaque citoyen, l'idée controversée de la BCE

21/03/16 à 11:53 - Mise à jour à 15:14

Source: Afp

Et si la Banque centrale européenne distribuait de l'argent directement aux ménages pour faire repartir l'inflation ? Hérésie pour beaucoup, l'idée aussi connue sous la notion d'"hélicoptère monétaire" est perçue comme "très intéressante", par le président de la BCE, Mario Draghi. Il remet au goût du jour un vieux débat lancé par l'économiste américain Milton Friedman en 1969.

Donner 1000 euros à chaque citoyen, l'idée controversée de la BCE

Image d'illustration. © Reuters

En 1969, l'économiste américain Milton Friedman imaginait une méthode radicale pour lutter contre la déflation : un hélicoptère larguant depuis les airs des montagnes de billets sur les villes, afin de gonfler le portemonnaie des consommateurs et les inciter à dépenser plus, faisant ainsi remonter les prix. Ainsi était née la notion d'"helicopter money" ou "hélicoptère monétaire".

De plus en plus d'économistes réfléchissent à cette possibilité de verser de l'argent frais directement à chaque citoyen européen afin de relancer l'économie. L'économiste belge Paul De Grauw déclare au Nieuwsblad : "La baisse continue des taux n'a pas l'effet escompté. Si j'étais Mario Draghi, je prendrais cette mesure. Pour le moment, on essaie d'injecter de l'argent dans le système via les banques, mais elles sont trop conservatrices que pour que cet argent parvienne dans l'économie. Simplement donner de l'argent aux citoyens serait beaucoup plus efficace". Peter Praet, l'économiste en chef de la BCE est d'avis aussi que donner 1000 euros à chaque Européen serait bénéfique pour rebooster l'économie.

Peter Vanden Houte, économiste en chef chez ING, se montre enthousiaste, mais avec quelques réserves. "Cela permet de donner un coup de pouce à l'économie, mais il faut aussi bien sûr veiller à ce que cet argent ne soit pas thésaurisé", prévient-il. Parallèlement, il estime la mesure peu réaliste: "J'imagine mal que des pays comme l'Allemagne, la Finlande ou les Pays-Bas sautent à pieds joints dans cette politique. Ils pensent déjà que la BCE outrepasse son mandat".

"C'est un concept très intéressant (...), mais nous ne l'avons pas encore vraiment étudié", a déclaré de son côté, et contre toute attente Mario Draghi la semaine dernière en conférence de presse. Hétérodoxe et controversé, l'hélicoptère monétaire n'a encore jamais été utilisé à grande échelle dans l'histoire moderne.

Les propos de M. Draghi ont suffi à enflammer les spéculations autour de l'usage d'un tel outil, au moment où, partout, les doutes grandissent quant à l'efficacité des politiques monétaires pour faire grimper les prix.

'175 euros par mois par citoyen'

"L'hélicoptère monétaire fait actuellement l'objet d'intenses réflexions dans les milieux académiques et les banques centrales", estime pour sa part Marcel Fratzscher, président de l'institut économique allemand DIW. "Ce serait toutefois vraiment un instrument de dernier recours, si plus rien d'autre ne fonctionnait".

Prêts géants gratuits pour les banques, achats massifs de dettes sur les marchés via le programme "QE", taux au plus bas, la BCE, comme sa consoeur japonaise d'ailleurs, a multiplié les efforts ces deux dernières années pour tenter de faire remonter les prix.

En abreuvant les banques d'argent frais, la BCE espère stimuler l'octroi de prêts aux ménages et entreprises, et relancer la croissance. En Europe, le financement de l'économie passe presque exclusivement par le crédit bancaire.

Mais depuis trois ans, l'inflation est systématiquement sous la cible d'un taux "proche, mais inférieure à 2%", définition pour la BCE de la stabilité des prix. Lestés par l'effritement des cours du pétrole, les prix ont même reculé sur un mois en février.

L'octroi de prêts ne progressant que très lentement, une grande partie de l'argent déversée par la banque centrale reste coincée dans les tuyaux du circuit financier, sans parvenir aux consommateurs.

Le recours à l'hélicoptère monétaire permettrait de contourner les banques pour verser de l'argent directement dans la poche des ménages.

Si les sommes actuellement injectées par la BCE "étaient réparties entre tous les habitants de la zone euro, chaque citoyen pourrait recevoir jusqu'à 175 euros chaque mois", fait valoir le collectif "QE for people", un regroupement d'associations et d'économistes favorables à cette mesure.

Difficultés légales

En pratique, l'hélicoptère monétaire peut recouvrir d'innombrables formes : distribution de coupons aux citoyens à dépenser dans les magasins, programme d'investissement, ou baisse d'impôts, le tout financé par la banque centrale.

Michaël Malquarti, économiste de la banque helvétique SYZ, plaide quant à lui depuis plusieurs années pour que la Banque nationale suisse (BNS) puisse verser de l'argent directement aux citoyens via le système d'assurance-maladie du pays. "J'aimerais voir la Suisse comme une pionnière dans ce domaine. Cela pourrait faire tomber une barrière psychologique", déclare à l'AFP M. Malquarti.

Mais en zone euro, où cohabitent 19 Etats et systèmes fiscaux différents, la mise en oeuvre d'une telle mesure se heurte à d'importantes difficultés techniques, logistiques et éthiques. Sans parler des obstacles légaux : si rien n'empêche en principe la BCE de verser de l'argent aux citoyens, les traités européens lui interdisent en revanche formellement de financer directement les gouvernements.

"Jusqu'à présent, pour avoir de l'argent, il fallait normalement le gagner. Si la BCE se mettait à distribuer de l'argent sans contrepartie, cela constituerait un énorme bouleversement des habitudes économiques et mettrait l'économie de marché en danger", pointe également Jörg Krämer, économiste de Commerzbank.

Mais "si tout le reste échoue, le débat autour de l'hélicoptère monétaire va passer à l'étape supérieure", juge son collègue Christophe Rieger.

Pour Jonathan Loynes, économiste de Capital Economics, "la leçon des dernières années, c'est que des politiques qui semblaient inimaginables peuvent devenir réalité".

"L'hélicoptère monétaire" n'est "pas une manne qui tombe du ciel"

Le président de la Bundesbank allemande a mis en garde samedi contre l'hypothèse que la Banque centrale européenne (BCE) distribue de l'argent directement aux ménages pour faire repartir l'inflation, arguant que cette solution, surnommée "hélicoptère monétaire", "n'était pas une manne".

"L'hélicoptère monétaire n'est pas une manne qui tombe du ciel, au contraire elle ferait des trous gigantesques dans les bilans des banques centrales. Au final, les Etats de la zone Euro et les contribuables devraient supporter les coûts", a mis en garde Jens Weidmann, le gouverneur de la banque centrale allemande, dans un entretien aux journaux du groupe Funke Mediengruppe.

Donner de l'argent aux citoyens "est une décision hautement politique qui doit être prise par les gouvernements et les politiques", a-t-il encore estimé.

"Les banques centrales n'en ont pas le mandat, notamment parce que cela entraînerait une redistribution massive. Ca ne serait rien d'autre que le mélange de la politique monétaire et de la politique fiscale et ça ne serait pas compatible avec l'indépendance des banques centrales", a-t-il déclaré.

"En lieu et place d'expérimentations de politique monétaire téméraires, il serait intéressant de faire une pause", a-t-il estimé, jugeant que "la politique monétaire n'est pas la panacée".

"Elle ne remplace pas les réformes nécessaires dans les pays et ne résout pas les problèmes de la croissance en Europe", a estimé M. Weidmann, notoirement critique des politiques de soutien des prix et de l'économie mises en oeuvre par la BCE.

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