Ces agriculteurs qui ont fait le choix de la grande distribution

Béatrice de Lamine, éleveuse à Tinlot: “Le prix fixé à l’avance permet de démarrer sur des bases solides.” © PG
Camille Delannois Journaliste Trends-Tendances  

Trends-Tendances est parti à la rencontre de ces producteurs qui ont fait le choix de s’associer aux “retailers”. Ici avec Carrefour… Un partenariat qui met en avant les acteurs locaux et le respect du métier, mais à certaines conditions et contre un certain prix.

Un ciel bleu azur, un relief vallonné, des terrains à perte de vue, sans haies ni clôtures pour les délimiter. Au loin, du vert synonyme de prairies où les vaches – laitières ou viandeuses – pâturent. Plus près, une terre ocre, parsemée de cultures de céréales: du blé la plupart du temps, de l’épeautre parfois. Et surtout, des agriculteurs et producteurs passionnés.

Béatrice, Claude et Jean-Marc sont leur prénom. Eleveur, meunier et fromager sont leur activité. Viande de bœuf, farine et fromage, leur produit. Ces producteurs ne vous disent sans doute pas grand-chose. Pourtant, vous les avez probablement déjà vus. En photos du moins, dans les rayons des supermarchés où sont vendus leurs produits.

Ce qui distingue ces agriculteurs, c’est un de leurs clients: la grande distribution. Un secteur qui, avec la standardisation de ses produits, semble très éloigné de la réalité de leur métier. “Tant du côté des agriculteurs que des distributeurs, il y a des préjugés”, pointe Béatrice de Lamine, éleveuse de bovins à Tinlot, en région liégeoise. “Nous autres agriculteurs sommes perçus comme des personnes avec qui il est toujours compliqué de discuter…”

C’est à l’occasion d’un sommet des éleveurs à Libramont que Béatrice de Lamine décide un jour d’approcher la grande distribution. L’éleveuse, également présidente de la coopérative En direct de mon élevage, connaît tout le monde dans le milieu. Tout le monde ou presque, se dit-elle, parce que ce Bertrand Moreau, responsable de l’atelier boucherie chez Carrefour en train de présenter cette fois-là un exposé sur le porc, elle ne le connaît pas. “Ni une ni deux, je suis allée me présenter pour lui proposer un partenariat”, se souvient-elle.

Un contrat en direct

Cette rencontre a lieu en 2019, après le scandale Veviba qui a mis en lumière une fraude à la viande surgelée de grande ampleur. “A l’époque, nous étions au bord du gouffre”, se souvient Béatrice de Lamine qui décide alors de s’associer avec d’autres éleveurs de la région, créant une coopérative. “Cette coopérative a été une véritable force de négociation, elle nous a donné l’opportunité de discuter directement avec des éleveurs organisés qui proposaient un savoir-faire innovant”, se remémore aujourd’hui Bertrand Moreau. Maïs, orge, betterave, lin: chez Béatrice de Lamine, on promeut en effet l’autonomie fourragère. Les aliments destinés au troupeau sont pour la plupart directement cultivés sur place. “Les vaches naissent et sont élevées à la ferme où elles pâturent en plein air minimum 150 jours par an”, précise celle dont la volonté est de produire de la nourriture artisanale de qualité, le tout dans une exploitation à taille humaine.

« Moins de déplacement, c’est aussi moins de stress pour l’animal. »

Avantage de ce partenariat direct entre éleveur et retailer: il permet de réduire le nombre d’intermédiaires mobilisés habituellement dans un circuit de distribution indirect. Un circuit dans lequel on retrouve habituellement des producteurs, des grossistes, des centrales d’achats, des distributeurs et enfin des détaillants. Le premier acteur n’étant en contact qu’avec le second, et ainsi de suite jusqu’au consommateur final. Dans un circuit plus court, on limite en outre le transport des animaux, ce qui améliore le bilan carbone de l’entreprise et contribue à obtenir une viande de meilleure qualité. “Moins de déplacement, c’est aussi moins de stress pour l’animal”, analyse l’éleveuse.

En direct de mon élevage, coopérative de vente de viande, rassemble plus de 150 éleveurs partout en Wallonie, ce qui représente des milliers de bovins, issus de races différentes. Béatrice en possède près de 350, principalement des Blanc Bleu Belge. “Une force qui permet d’assurer une sécurité d’approvisionnement pour Carrefour”, souligne-t-elle.

En plus des boucheries avec lesquelles elle travaille, et bien que certains éleveurs de la coopérative fonctionnent avec plusieurs distributeurs, Béatrice a fait le choix de collaborer avec la Filière qualité Carrefour (FQC), marque historique du groupe du même nom. “C’est une marque spécifique qui propose des produits qui répondent à un cahier des charges strict où sont consignés à la fois exigences de goûts, durabilité et respect du bien-être animal et du producteur”, explique Gabrielle Chauvet, responsable des Filières Qualité Carrefour en Belgique.

Cahier des charges très précis

Dans le groupe, la première filière du genre (celle des taurillons) a été créée en 1992 en France à la suite de la crise de la vache folle. Une manière pour Carrefour de répondre à la demande croissante de traçabilité et de garantie de sécurité alimentaire. Dix ans plus tard, le concept était étendu à notre pays. Depuis, le groupe y a développé 33 filières locales, parmi les 70 disponibles aujourd’hui dans ses supermarchés belges. Citons les fraises, les asperges, les œufs ou encore le poulet. “Tout ce qui peut être produit en Belgique”, poursuit Gabrielle Chauvet.

« On recherche des partenariats sur le long terme mais pas question d’exclusivité. »

Un autre critère inscrit au cahier des charges est l’obligation pour le producteur de travailler avec d’autres clients que Carrefour. On recherche des partenariats sur le long terme mais pas question d’exclusivité”, souligne la responsable. Une aubaine pour Claude Bodson, meunier et propriétaire du moulin Bodson dans le village de Villers-l’Evêque (Awans), qui livre aussi bien des restaurants étoilés que des boulangeries. “Mais plus de la moitié de mes récoltes sont destinées à Carrefour”, explique le meunier qui collabore avec le groupe depuis 2008.

Le moulin est en Hesbaye, considérée comme le grenier à grain de la Belgique. Il existe depuis 1810, avant même l’indépendance de la Belgique donc. Une “terre d’exception”: un limon profond, recouvert d’argile perméable au-dessus d’une importante nappe phréatique, tel est le sol dans lequel Claude plante ses céréales. “C’est bien simple, nous autres en Hesbaye, on cultive dans du beurre”, assure fièrement Claude Bodson. Dans son cahier des charges, rédigé en collaboration avec le distributeur, le moulin garantit des céréales sans additif ou pesticide, que ce soit dans les champs ou dans les silos où sont stockés les grains. “Cette terre possède un potentiel nourricier sans égal, il faut donc en prendre grand soin”, poursuit le meunier.

Depuis ses 25 ans, Claude, septième génération de moulin familial, ne cesse d’étudier son sol “à défaut d’avoir beaucoup étudié à l’école”, rappelle-t-il. La richesse de sa terre lui permet de cultiver différentes variétés de grains, aujourd’hui au nombre de sept. Car ce qui anime Claude par-dessus tout, c’est la recherche du goût et d’une farine de qualité totalement différenciée. Chaque céréale est cultivée dans des sols différents, recueillie et stockée indépendamment. Ce procédé permet aux clients de personnaliser leurs farines, et donc leurs produits. “Je livre des notes de musique pour que chaque client compose sa propre chanson”, partage-t-il.

Claude Bodson, meunier à Awans. “Plus de la moitié de mes récoltes sont destinées à Carrefour.”
Claude Bodson, meunier à Awans: “Plus de la moitié de mes récoltes sont destinées à Carrefour.” © PG

La farine de Claude est donc livrée à Carrefour qui le transforme en pain via l’intermédiaire d’un atelier boulanger. “On étudie d’autres alternatives pour valoriser cette matière première”, affirme Gabrielle Chauvet qui prend l’exemple d’un atelier de pâtes fraîches ou de viennoiseries. “En revanche, impossible de commercialiser directement la farine de Claude car la DLC (date limite de consommation, Ndlr) serait trop courte.”

Exigences nationales

Les agriculteurs qui participent à la Filière qualité Carrefour sont soigneusement sélectionnés. Ils doivent en effet répondre à certains critères de durabilité, mais aussi être capables d’assurer un certain volume. Une condition indispensable puisque la marque est distribuée au niveau national. C’est dans cette optique que Jean-Marc Cabay, producteur fromager et administrateur délégué de l’entreprise Terre de Fromages, au cœur du pays de Herve, a entamé son partenariat avec le distributeur. “Nous aurions pu faire de la vente en direct comme certains producteurs locaux, mais l’objectif est de valoriser notre terroir sur toute la Belgique”, précise-t-il. Une allusion au comptoir de produits locaux que l’on peut retrouver chez les retailers mais qui présente la contrainte de devoir être produit dans un périmètre de 40 kilomètres autour du magasin.

A contrario des autres fromagers qui proposent habituellement juste un ou deux produits et automatisent leur processus, Jean-Marc Cabay a décidé de travailler un maximum de variétés. Brie, fromage d’abbaye, meule de plateau, sans oublier le fromage de Herve. “Le seul bénéficiant d’un label AOP en Belgique, assure-t-il. Nous testons également régulièrement de nouvelles recettes en changeant la température des salles, en prolongeant le temps d’affinage ou en trempant le fromage dans la bière comme pour le Herve FQC à la bière de l’abbaye de Val-Dieu, par exemple. Les possibilités sont infinies.”

« Le principal avantage de s’associer aux distributeurs, c’est la possibilité d’écouler de grands volumes. »

Jean-Marc Cabay fabrique 2.300 tonnes de fromages par an et transforme 18 millions de litres de lait à l’année. “Notre force est de pouvoir aussi bien gérer les petits que les grands volumes”, explique le producteur qui propose 45 recettes différentes qui sont elles-mêmes déclinées en différents formats. “Le principal avantage de s’associer aux distributeurs est sans aucun doute la facilité avec laquelle vous écoulez de grands volumes”, confirme le fromager, qui consacre 48% de sa production au commerce de détail.

Jean-Marc Cabay, producteur fromager à Herve “Le principal avantage est la facilité avec laquelle vous écoulez un grand volume.”
Jean-Marc Cabay, producteur fromager à Herve: “Les possibilités sont infinies.” © PG

Des volumes qui ne sont cependant pas chiffrés dès le départ dans le cahier des charges. “Ils sont commandés sur base d’estimations faites en magasin”, poursuit Gabrielle Chauvet qui rappelle que le producteur peut aussi faire face à des situations exceptionnelles. “Je conserve une partie de mes récoltes de céréales chaque année. Cela implique une certaine organisation et un certain coût mais c’est nécessaire pour garantir une production dans le temps”, assure Claude Bodson, qui a ainsi pu affronter sans trop de dommages les récentes inondations et autres épisodes de sécheresse.

« Les négociations sont très différentes de celles menées avec une marque nationale. »

Pour le distributeur, travailler en direct avec des producteurs offre certains avantages. Cela facilite, par exemple, les négociations de prix. “Elles sont très différentes des négociations menées avec une marque nationale, souligne Pascal Léglise, directeur du développement durable de Carrefour, insistant sur leur transparence. Les producteurs peuvent aisément démontrer l’ensemble de leurs coûts et prouver dans quelle mesure ceux-ci ont augmenté.”

Promesse de juste rémunération

A la table des négociations? L’agriculteur, le transformateur et le category manager dont la mission est de trouver une juste équilibre dans la rémunération pour ne mettre aucun des acteurs dans l’embarras. “Nous ne sommes pas dans un système classique de négociation mais d’une prise en compte des coûts des producteurs”, explique Gabrielle Chauvet. Et l’objectif est le rapport qualité/prix. “La baguette FQC est vendue plus cher que la baguette bio puisqu’on utilise une farine différenciée”. Cette promesse de juste rémunération et de stabilité des prix, c’est le critère qui permet de convaincre les agriculteurs qu’il faut prospecter. “Le prix fixé à l’avance permet de démarrer sur des bases solides, ajoute Béatrice de Lamine. Ce partenariat est très positif à mes yeux, on sent que notre agriculture est respectée et mise en avant.”

Garantir une juste rémunération n’est cependant pas de tout repos. Il faut parfois rivaliser d’ingéniosité pour maintenir les ventes d’un produit. Les hausses de prix du lait et des fromages ont donné de véritables sueurs froides à Kevin Knop, category manager fromage de Carrefour. Celui-ci a observé une diminution de ses ventes en raison de la baisse du pouvoir d’achat. “J’ai dû adapter certains formats de fromages qui ne se vendaient plus, explique-t-il. L’une de mes responsabilités est de défendre ces produits afin de garantir le développement de la filière.”

“L’enjeu est de faire comprendre au client que la qualité se paie”, poursuit Gabrielle Chauvet. Un message qui est parfois difficile à faire passer en période d’inflation mais qui ne semble pas complètement inaudible, du moins à en croire les chiffres de la filière bovine. “Nous avons enregistré 13% de volume supplémentaire en FQC”, confirme Bertrand Moreau qui se réjouit que le consommateur privilégie la qualité de ses produits.

Reste maintenant à poursuivre le développement de ses filières et à ancrer les nouveaux partenariats sur le long terme. “Avec 700 partenaires partout en Belgique, on peut consolider nos filières”, ajoute Gabrielle Chauvet. Et ce n’est pas Béatrice, Claude et Jean-Marc qui diront le contraire. Tous les trois travaillent déjà sur de nouveaux produits pour Carrefour. “Les échantillons sont prêts à être envoyés…”

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