Une table immense sur laquelle on aperçoit, à côté de dessins de bijoux colorés à l'aquarelle, des bagues classiques aux pierres précieuses étincelantes de couleurs. Et derrière laquelle se tient leur créatrice, Laurence Ardies (27 ans), dont les mains sont elles aussi garnies de bijoux - une grande bague ornée d'un saphir rose orangé, de petites alliances colorées, et une bague sobre garnie de diamants qu'elle tient de sa grand-mère. "Au début des années 1960, à l'âge de 24 ans, ma grand-mère, Clara Van Meerbeek, a commencé à vendre des bijoux, à la table de la cuisine de la maison de ses parents. Auparavant, elle avait travaillé dans le quartier diamantaire à Anvers où elle triait des diamants taillés en fonction des 4 C (pour carat, colour, clarity et cut). Auprès de son père, qui possédait sa propre usine de taille de diamants en Campine, elle a appris les aspects techniques du diamant. Son mari - mon grand-père - était également tailleur de diamants, et je me rappelle qu'elle racontait combien les murs paraissaient noirs, le diamant étant un composé de carbone. Plus tard, elle a acheté une maison dans la même rue, où elle a aménagé un bureau séparé, puis un magasin sur rendez-vous, baptisé de son prénom et où ma mère travaille toujours. Je n'ai jamais entendu aucune des deux parler de la domination masculine dans ce secteur. Elles la considéraient comme normale. Or il s'agit aussi d'un métier dangereux en raison de la valeur du produit traité. J'ai conscience d'avoir la chance de travailler à une époque où davantage de femmes s'affirment dans le secteur."
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Une table immense sur laquelle on aperçoit, à côté de dessins de bijoux colorés à l'aquarelle, des bagues classiques aux pierres précieuses étincelantes de couleurs. Et derrière laquelle se tient leur créatrice, Laurence Ardies (27 ans), dont les mains sont elles aussi garnies de bijoux - une grande bague ornée d'un saphir rose orangé, de petites alliances colorées, et une bague sobre garnie de diamants qu'elle tient de sa grand-mère. "Au début des années 1960, à l'âge de 24 ans, ma grand-mère, Clara Van Meerbeek, a commencé à vendre des bijoux, à la table de la cuisine de la maison de ses parents. Auparavant, elle avait travaillé dans le quartier diamantaire à Anvers où elle triait des diamants taillés en fonction des 4 C (pour carat, colour, clarity et cut). Auprès de son père, qui possédait sa propre usine de taille de diamants en Campine, elle a appris les aspects techniques du diamant. Son mari - mon grand-père - était également tailleur de diamants, et je me rappelle qu'elle racontait combien les murs paraissaient noirs, le diamant étant un composé de carbone. Plus tard, elle a acheté une maison dans la même rue, où elle a aménagé un bureau séparé, puis un magasin sur rendez-vous, baptisé de son prénom et où ma mère travaille toujours. Je n'ai jamais entendu aucune des deux parler de la domination masculine dans ce secteur. Elles la considéraient comme normale. Or il s'agit aussi d'un métier dangereux en raison de la valeur du produit traité. J'ai conscience d'avoir la chance de travailler à une époque où davantage de femmes s'affirment dans le secteur." Néanmoins vous n'avez jamais voulu devenir joaillière. "Il était hors de question que j'exerce le même métier que ma grand-mère et ma mère. J'avais le projet de travailler dans une galerie d'art moderne et contemporain. Après trois ans et demi d'études en sciences de l'art à la KU Leuven, j'ai réalisé que je n'aurais pas envie de vendre toute ma vie durant le travail d'autrui, que ce soit dans le secteur de l'art ou dans celui de la joaillerie. Je ressentais le besoin de créer par moi-même et j'ai commencé une formation en orfèvrerie à Anvers. Par ailleurs, j'ai obtenu des diplômes spécifiques portant sur les perles et les diamants auprès du Conseil supérieur du diamant et j'ai également suivi un cursus de courte durée en design joaillier à Florence. Cela me permet désormais de combiner l'héritage des générations précédentes avec ma propre identité." Comment avez-vous trouvé un style propre à l'intérieur de cet héritage? "Il y a trois ans, ma voisine m'a demandé de créer une bague de fiançailles dont la pierre centrale serait un saphir rose fluo non chauffé. Cela équivalait à chercher une aiguille dans une botte de foin, car dans cette couleur, les saphirs sont presque toujours chauffés. J'ai contacté plusieurs fournisseurs et c'est ainsi qu'est né mon intérêt pour l'artisanat exclusif. Auparavant, je créais de petites boucles d'oreilles ornées de pierres de couleur, mais pas encore les grands bijoux sur lesquels je travaille aujourd'hui. Il m'est difficile de définir exactement le moment où ce déclic s'est produit, mais c'est principalement parce que ma mère m'a toujours dit qu'elle ne connaissait rien aux pierres précieuses de couleur que j'ai décidé que je pourrais compléter ainsi l'entreprise familiale. A côté du diamant, il existe au moins 500 autres variétés de pierres précieuses." Quelle est votre plus grande force en tant que créatrice? "Elle réside dans les combinaisons de couleurs et le recours à des pierres de couleur peu utilisées en joaillerie classique. Les plus excentriques et inédites me plaisent davantage qu'un saphir bleu royal traditionnel ou qu'un rubis sang de pigeon, par exemple. L'aspect artisanal est, lui aussi, très important. D'autant que, en raison d'une production exigeant beaucoup de main-d'oeuvre, et d'un coût salarial élevé, le travail manuel constitue plutôt l'exception que la règle. Nous forgeons le métal et soudons ensuite les éléments entre eux, ce qui prend plus de temps que de dessiner une pièce en 3D et de la couler ensuite. Le travail artisanal débouche sur un bijou plus beau, plus solide, plus durable et plus résistant aux rayures. Et dans la mesure où les bijoux sont souvent achetés pour symboliser un événement spécial de la vie d'une personne, il est bien qu'ils puissent être transmis à la génération suivante et durer. Un grand bijou - bague, collier, bracelet - exige deux à trois mois de travail, de la recherche des pierres à la production et au sertissage... Et il passe par plusieurs mains - il n'est pas pris en charge par une seule personne." D'où proviennent les pierres précieuses? "Je travaille beaucoup avec le label Constantin Wild, fournisseur de pierres de couleur depuis plus de 175 ans et implanté à Idar-Oberstein en Allemagne - une ville connue pour ce type d'industrie. Au 14e siècle déjà, on y avait trouvé de l'agate et du quartz. Ce label est aussi le fournisseur de grandes maisons joaillières telles que Bvlgari et Chopard. J'aime ses collections. Je travaille également avec la jeune entreprise Taymans Fine Gems. Tous deux se focalisent sur des pierres très haut de gamme et peuvent me fournir la qualité que je recherche." Vous ne travaillez qu'avec des pierres naturelles, éthiques - éventuellement chauffées afin d'en intensifier la couleur. "Ce sont précisément les différentes propriétés de chaque pierre et les traitements leur permettant parfois de changer complètement de couleur, qui m'intriguent. Seul un très faible pourcentage de corindon - variété minérale dont font partie le rubis et le saphir - n'est pas chauffé. Les pierres non chauffées sont plus rares et ont donc plus de valeur. La plupart des pierres précieuses sont chauffées à l'état brut, principalement pour obtenir une couleur plus intense ou une teinte différente - la tanzanite, par exemple, ou la tourmaline paraiba bleu turquoise électrique. Je travaille avec des pierres ayant subi un chauffage minimal. Et je n'utilise pas de pierres traitées au béryllium ou par la technique d'irradiation - qui peuvent être portées en toute sécurité parce qu'elles reposent suffisamment longtemps pour que la radioactivité retombe sous une certaine norme, mais qui restent des pierres bon marché de qualité inférieure." L'an prochain paraîtra le prestigieux ouvrage 100 Women of Jewelry. Comment se fait-il que vous soyez la seule Belge à y figurer? "L'inspiratrice du projet, Linda Kozlof-Turner, est elle-même créatrice de bijoux et artiste. Elle m'a invitée à participer à une table ronde sur le projet de livre à Vincenzaoro, un salon dédié à l'or et aux bijoux se tenant à Vincenza. L'ouvrage relate l'histoire de quelques femmes évoluant dans le secteur de la bijouterie. On accorde encore trop peu d'attention au fait que le commerce des diamants et des pierres précieuses soit dominé par des hommes, alors que l'on continue de voir des vendeuses présenter les bijoux dans les boutiques. Le monde en amont de ces femmes, dans les quartiers diamantaires, est un monde dur et très mystérieux pour qui y est étranger. Il y est question de grosses sommes d'argent et sans doute est-ce pour cette raison que les affaires s'y transmettent de père en fils. A moins que ce ne soit parce que la visite des mines et ce commerce sont associés à certains dangers? J'ignore pourquoi si peu de femmes s'engagent dans ce secteur. Personnellement, ce monde m'a toujours attirée. J'ai appris à le connaître selon un point de vue féminin. C'est ce qui rend mon histoire particulière. Le lancement de l'ouvrage en 2023 s'accompagnera d'une exposition au Fashion Institute of Technology (FIT) à New York. Chacune des créatrices évoquées y exposera quelques-uns de ses bijoux, lesquels seront ensuite vendus aux enchères chez Sotheby's." Vous avez été également sollicitée par de grandes maisons de mode. Pourquoi avoir toujours refusé de travailler pour elles? "J'ai réalisé très vite que je refuserais de ne représenter qu'une facette du processus de production. Dans ma propre entreprise, je peux m'occuper de tout - de la recherche des pierres à la création, la production et la manutention." Vous avez lancé votre entreprise le 10 mars dernier, mais aucune banque n'accepte de vous ouvrir un compte à vue. Cela paraît assez fou, non? "Mon capital de départ provient d'un portefeuille d'actions que j''ai vendu. Il s'agit donc d'un capital propre. Mais jusqu'ici, toutes les banques en Belgique m'ont refusé un compte à vue. Généralement sans motivation aucune - les risques du secteur, par exemple. Et il n'y a rien dans mon passé qui puisse s'y opposer. Je savais que le problème existait dans le commerce des diamants, mais d'autres jeunes entrepreneurs du secteur joaillier m'ont appris que c'est désormais devenu la norme. La plupart des bijoutiers reprennent une entreprise familiale et n'ont pas ce problème. Mais la création indépendante d'une entreprise semble en être un. La situation en Ukraine n'a pas donné une vision positive du secteur du diamant mais le problème existe depuis plusieurs années déjà - il a trait à la législation contre le blanchiment d'argent. Cela étant, la jeune génération désire précisément améliorer les choses. Une loi concernant le droit à un service bancaire de base a été votée en 2020 (stipulant que si l'on exerce une profession légitime, on conserve le droit à un compte à vue après trois refus) mais elle n'est toujours pas en application. Un compte bancaire s'avère pourtant essentiel pour faire des affaires."