Bien que la mort de Karl Lagerfeld en 2019 ait mis brutalement un terme à une certaine ère de la mode, l'homme aux lunettes solaires et aux cheveux poudrés de blanc continue d'enflammer les imaginations. Mais qui était-il en réalité? Le "Mohamed Ali de la mode", peut-on lire dans Ça va, cher Karl?, la récente biographie de son garde du corps et assistant personnel Sébastien Jondeau, qui, durant deux décennies, a évolué dans l'ombre de l'icône de la mode. "Au départ, je n'avais pas l'intention d'écrire un livre. Mais plusieurs éditeurs m'ont incité à le faire. Je pense que Karl serait satisfait de ce témoignage, même s'il n'était pas très porté sur le passé. Il s'agit d'une réflexion sans fioritures sur divers passages de ma vie avec et sans lui. Il y réagirait sans doute par une boutade, afin de ne pas avoir à en parler. Son humour était contagieux."
...

Bien que la mort de Karl Lagerfeld en 2019 ait mis brutalement un terme à une certaine ère de la mode, l'homme aux lunettes solaires et aux cheveux poudrés de blanc continue d'enflammer les imaginations. Mais qui était-il en réalité? Le "Mohamed Ali de la mode", peut-on lire dans Ça va, cher Karl?, la récente biographie de son garde du corps et assistant personnel Sébastien Jondeau, qui, durant deux décennies, a évolué dans l'ombre de l'icône de la mode. "Au départ, je n'avais pas l'intention d'écrire un livre. Mais plusieurs éditeurs m'ont incité à le faire. Je pense que Karl serait satisfait de ce témoignage, même s'il n'était pas très porté sur le passé. Il s'agit d'une réflexion sans fioritures sur divers passages de ma vie avec et sans lui. Il y réagirait sans doute par une boutade, afin de ne pas avoir à en parler. Son humour était contagieux." Sébastien Jondeau a grandi à la périphérie de Paris. Son attitude de petit gars des banlieues - il ne dédaignait ni vol à l'étalage, ni bagarre, ni course de motos - contrastait fortement avec le style de vie aristocratique et excentrique de Karl Lagerfeld. Les généreux pourboires qu'il recevait de "M. Chanel" lorsque, adolescent, il travaillait pour la société de transport de son beau-père, mais aussi la vie dudit monsieur - dans des châteaux et des villas regorgeant d'art, de livres et d'objets design - ont eu tôt fait de piquer sa curiosité. En 1998, lors d'un énième déménagement pour Karl Lagerfeld, il s'est décidé à franchir le pas et à lui demander s'il n'avait pas un travail pour lui. Alors âgé 23 ans, il a fait ses débuts comme garçon de courses et chauffeur, avant de s'élever au rang de garde du corps et d'homme de confiance de Karl Lagerfeld. Après quelques années, il a même fini par gérer ses dépenses personnelles, réserver des jets privés aux quatre coins du monde et faire en sorte que tous les voyages que le créateur souhaitait entreprendre se passent de la manière la plus confortable qui soit. En 2015, lorsque Karl Lagerfeld a connu des problèmes de santé, Sébastien Jondeau a fait enregistrer les examens médicaux à son nom afin de taire le fait que le créateur était atteint d'un cancer de la prostate. Et celui-ci a continué de travailler comme si de rien n'était. "Je suis un boxeur amateur mais Karl était le "Mohamed Ali de la mode", tombé K.-O. debout. Il s'est battu jusqu'à la fin - il était un vrai Allemand, et les Allemands sont ainsi faits: ils se montrent forts et tiennent bon quoi qu'il arrive. Qu'il ait été en vacances à Saint-Tropez ou se soit trouvé à New York pour l'inauguration d'une boutique, il n'arrêtait jamais de travailler. C'était sa vie, et c'est ainsi qu'il l'appréciait. Il était accro au travail. En été, pendant que ses hôtes profitaient de la mer et du soleil, il dessinait, photographiait... Il me disait qu'il avait déjà tout vécu."Aux yeux du monde, la vie d'assistant personnel de Karl Lagerfeld apparaissait comme un ticket pour le paradis. Pour ses amis, la générosité du créateur était spectaculaire, pour le monde extérieur, elle relevait de la décadence. Cette vie de luxe, il l'a également partagée avec Sébastien Jondeau. "Ce qu'il trouvait simple, nous le considérions comme exubérant ou fou. J'ai reçu de lui nombre de livres, de photographies et de bijoux. Aujourd'hui encore, je garde toujours sur moi des photos et des lettres de lui, ainsi que la première Rolex qu'il m'a offerte - il achetait souvent des montres de prix pour ses amis. Lui-même ne recevait jamais de beaux cadeaux, sous prétexte qu'il était difficile de lui en trouver un qui lui convienne. En 2005, j'ai pris donc pris la décision de lui en offrir un chaque année. En 2018, je lui ai acheté une montre en céramique rouge de Hublot. Grâce à mes contacts avec le patron de LVMH, Bernard Arnault, j'ai pu obtenir le tout premier exemplaire, de sorte que Karl a été le premier à Paris à porter cette montre. Il en a été ravi et ne l'a plus jamais enlevée. Peu de temps après, il m'a donné son Audemars Piguet. Je l'ai apportée au siège de la marque parce qu'elle devait être réparée mais je ne l'ai jamais reçue en retour." Ecrire un livre sur sa relation personnelle avec Karl Lagerfeld n'est l'apanage que de très peu de personnes. Bien sûr, il ne faut pas attendre d'un boxeur qu'il produise de la très grande littérature. Le fossé entre son milieu modeste et un univers de luxe, foisonnant d'histoire, de littérature et de design est saisissant. Les phrases courtes, comportant souvent une touche d'argot, rendent cette biographie plus vraie que nature. Le monde du glamour et de la fantaisie contraste avec les flash-backs crus de la jeunesse éprouvante de Sébastien Jondeau. Sans autocensure aucune, il révèle ses premières expériences sexuelles d'adolescent, décrit ses relations parfois infructueuses avec ses premières petites amies, et la manière dont sa mère a perdu son combat contre le cancer. Entre les lignes, on peut lire comment, tel un chien fidèle, il a protégé Karl Lagerfeld dans les bons comme dans les mauvais jours. Et, de même qu'il a toujours partagé ses cadeaux et privilèges avec ses camarades de la banlieue, il est demeuré loyal envers son patron. "Je n'ai pas eu une enfance heureuse avec mon père. Karl était pour moi une sorte de figure paternelle, et cela rendait parfois les choses compliquées. A un père, on peut en dire davantage qu'à un patron." Mais c'est bien à Sébastien Jondeau que Karl Lagerfeld a confié ses derniers mots sur son lit d'hôpital. "C'est quand même con d'avoir trois Rolls et de finir dans une chambre pourrie comme ça."Tout comme Karl Lagerfeld qui ne consommait ni drogues ni alcool, Sébastien Jondeau conserve un esprit sain dans un corps sain, ne dédaignant pas de temps à autre une dose d'adrénaline. "Je continue de faire du sport, mais moins. J'aime le surf, le vélo et la boxe, mais je sens, bien sûr, que je vieillis. J'ai besoin de plus de temps pour récupérer." Pour s'affirmer dans la jungle parisienne, il s'est mis à pratiquer la boxe à l'âge de 16 ans. Et durant sa carrière de garde du corps, il a pris part à divers combats. Ce n'est donc pas un hasard si Karl Lagerfeld a conçu en collaboration avec Louis Vuitton une paire de gants de boxe et un sac de boxe en cuir exclusifs - le cadeau parfait pour son garde du corps. Lequel a lancé avec succès en 2018, pour le label Karl Lagerfeld, une première collection pour hommes inspirée par sa passion pour la boxe.En janvier dernier, Sébastien Jondeau a été nommé consultant en produits de ce label. En collaboration avec le directeur créatif Hun Kim, il propose cet été une collection masculine sportive experte, qui constitue la réponse parfaite à toutes les exigences des amateurs de mode et de sport. De la parka unisexe en version longue ou courte, aux T-shirts, hoodies ou shorts dotés de poches supplémentaires, chaque article exhibe le logo de la ligne masculine - 21, rue St. Guillaume - égayé çà et là par une note jaune fluo. Et l'élève a retenu la leçon. Tout comme Karl Lagerfeld peaufinait ses croquis pour les équipes de Fendi et de Chanel, Sébastien Jondeau réalise lui aussi des dessins détaillés afin de préciser ses idées. "D'une certaine façon, je fais comme Karl. Bien sûr, je ne suis pas un styliste de formation mais, enfant, je dessinais beaucoup et je suis allé à l'académie durant un certain temps. Je note aussi mes intentions sur mes croquis - l'équipe travaille à partir d'eux. Je me rends ensuite régulièrement dans les ateliers afin de suivre le processus de production. Le résultat doit pouvoir se porter, être confortable et durable." La collection, conçue en matériaux organiques et recyclés, étincèle désormais dans les boutiques. Karl Lagerfeld en aurait été fier au point, peut-être, de sortir l'une de ses saillies. "Je ne veux pas étinceler, je veux être brillant".