"On verra bien qui, de Philippot ou Delusinne, a le plus d'influence sur Elio di Rupo. " Le 15 mars dernier, à quelques heures d'un vote crucial au conseil d'administration de la RTBF, un observateur aguerri du monde des médias nous glissait cette confidence singulière. Traduction : le président du parti socialiste allait-il soutenir l'administrateur général de la RTBF ou satisfaire plutôt les doléances du CEO de RTL Belgique - tous deux étiquetés PS - dans le délicat dossier TF1 ? L'enjeu : accorder ou non à la RMB (la régie publicitaire du service public) le privilège de remettre une offre à la chaîne privée française pour monétiser son audience en Belgique.
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"On verra bien qui, de Philippot ou Delusinne, a le plus d'influence sur Elio di Rupo. " Le 15 mars dernier, à quelques heures d'un vote crucial au conseil d'administration de la RTBF, un observateur aguerri du monde des médias nous glissait cette confidence singulière. Traduction : le président du parti socialiste allait-il soutenir l'administrateur général de la RTBF ou satisfaire plutôt les doléances du CEO de RTL Belgique - tous deux étiquetés PS - dans le délicat dossier TF1 ? L'enjeu : accorder ou non à la RMB (la régie publicitaire du service public) le privilège de remettre une offre à la chaîne privée française pour monétiser son audience en Belgique. Au petit jeu du lobbying politique, c'est Philippe Delusinne qui l'a finalement emporté : sur les 13 membres du CA de la RTBF (six PS, cinq MR et deux cdH), le jury a compté sept voix contre le désir de Jean-Paul Philippot de prendre TF1 en régie, six abstentions et pas un seul vote favorable à l'administrateur général. Séduit par les arguments du CEO de RTL Belgique, Elio di Rupo avait, dit-on, bien pris soin de contacter les autres présidents de parti pour éviter que le loup TF1 n'entre dans la bergerie RTBF via son enclos RMB. Avec quelle promesse en retour ? Mystère. Mais il est clair que le champagne a coulé, la semaine dernière, dans les couloirs de RTL-TVI... Pour comprendre la complexité du dossier et les obscurs jeux de pouvoir, un petit retour en arrière s'impose. Depuis des années, TF1 occupe la troisième place des audiences télévisées en Fédération Wallonie-Bruxelles avec une moyenne de 15,5 % de parts de marché (juste derrière RTL-TVI et La Une RTBF). Or, ces bonnes statistiques ne sont absolument pas valorisées sur le plan publicitaire et, surtout, les derniers résultats annuels du groupe français ne sont pas excellents. Certes, le chiffre d'affaires de TF1 a augmenté de 3 % en 2016, mais le bénéfice net a, quant à lui, chuté de près de 60 %, tout comme les recettes publicitaires qui ont également baissé de 1,6 %. D'où l'idée de la chaîne privée d'aller chercher de l'argent frais sur d'autres territoires, notamment en organisant des décrochages publicitaires en Belgique, comme elle le fait déjà en Suisse depuis quatre ans. Concrètement, TF1 souhaite donc diffuser aujourd'hui des pubs spécifiquement belges autour de certains programmes plébiscités chez nous (Koh Lanta, Danse avec les stars, etc.) via un système de décrochage géographique comme cela se fait par exemple en radio. Objectif : obtenir sa part du gâteau publicitaire télévisuel détenu à près de 90 % par le groupe RTL et la RTBF en Fédération Wallonie-Bruxelles. Une envie somme toute " légitime " et qui pourrait rapporter à TF1 entre 20 et 30 millions par an, au nez et à la barbe des grands acteurs belges. " Une véritable catastrophe pour tout l'écosystème audiovisuel belge francophone ", ne cesse de répéter Philippe Delusinne, qui perdrait de 15 à 22 millions dans l'aventure avec des répercussions inévitables sur l'emploi des 740 personnes qui travaillent chez RTL Belgique. Pour parvenir à ses fins, TF1 est donc à la recherche d'une régie publicitaire en Belgique depuis quelques mois. Si les groupes flamands Medialaan (VTM) et SBS (Vier et Vijf) ont déclaré forfait, l'outsider Transfer - spécialisé dans les décrochages publicitaires de chaînes étrangères en Belgique (Cartoon Network, Viceland, MTV, etc.) - a, quant à lui, remis une offre au groupe français. Craignant que cet autre acteur du nord du pays ne vienne casser les prix du marché pour séduire les annonceurs, la régie publicitaire de la RTBF a fini par opter, elle aussi, pour un scénario visant à prendre TF1 dans son portefeuille de clients. Quitte à perdre de l'argent, autant en perdre le moins possible en empochant une commission sur les espaces publicitaires vendus aux annonceurs pour le compte de la chaîne française bien décidée à réclamer sa part du gâteau belge. Petit à petit, le scénario d'une offre de la RMB a donc germé au boulevard Reyers, au grand dam du patron de RTL Belgique qui a alors activé ses leviers politiques pour étouffer ce désir commercial dans l'oeuf. Car pour avoir le champ libre, la RMB doit en effet obtenir le feu vert du conseil d'administration de la RTBF et donc le vote d'hommes et de femmes politiques qui suivent généralement les instructions de leur parti respectif. Convaincu par le scénario du " moindre mal ", l'administrateur général de la RTBF a longuement ferraillé pour convaincre le CA du bien-fondé d'une collaboration nécessaire avec TF1. " Jean-Paul Philippot nous a présenté un plan chiffré avec les deux options, révèle un des 13 administrateurs de la RTBF. Si la RMB avait pris TF1 dans son portefeuille, la perte aurait été initialement de 5 à 8 millions d'euros, compensée par 2 millions de commissions de régie, ce qui restait gérable, d'autant plus que cet accord était l'occasion rêvée de nouer de nouveaux partenariats au niveau des productions belges entre la RTBF et TF1. Mais en rejetant ce scénario, le service public entre dans une spirale négative. Si TF1 est représentée par une régie flamande qui n'a aucun scrupule, la RMB perdra alors entre 9 et 13 millions d'euros à cause d'une guerre de prix exacerbée. Ce sera donc moins de rentrées pour la RTBF, mais aussi la fin des accords de primo-diffusion avec TF1 (le fait de diffuser un film sur la RTBF quelques jours avant la chaîne française, Ndlr). On va alors assister à un appauvrissement de la programmation sur le service public et à une perte globale pour la RTBF qui est estimée entre 24 et 38 millions d'euros par son directeur financier. " Pour combler ce trou budgétaire, la RTBF n'aura d'autre choix que de jouer sur quatre variables. Soit il faudra revoir sa dotation à la hausse et/ou permettre au service public d'augmenter son volume publicitaire sur ses chaînes - cela pourrait se discuter lors des négociations imminentes pour le prochain contrat de gestion - mais il y a peu de chances que la Fédération Wallonie-Bruxelles fasse ce cadeau à la RTBF en ces temps de restriction budgétaire. Soit l'entreprise publique devra réduire la voilure au niveau de ses programmes et/ou de son personnel. Dans ce dernier scénario catastrophe, Jean-Paul Philippot a évoqué, devant son conseil d'administration, " une perte de 80 à 120 emplois " selon les salaires concernés. Mais cela n'a visiblement pas ému les 13 administrateurs du CA de la RTBF... " Je suis outré et dégoûté, réagit vertement Yves Gérard, directeur général de la RMB. Car je ne connais pas beaucoup de sociétés où les administrateurs votent contre les intérêts de leur entreprise et en faveur d'un acteur qui appartient à un groupe allemand et qui a une licence luxembourgeoise. C'est bien la preuve que les politiciens n'ont plus aucune crédibilité dans la monde économique ! D'autant plus que le refus des membres du conseil d'administration s'est fait sans aucune motivation, ni argumentation. En tant que citoyen, ça pose question. " Présent au moment du vote, l'un des 13 administrateurs qui s'est abstenu nous confirme cet état de fait : " On a vécu un grand moment de tragédie pendant trois heures, précise-t-il. Jean-Paul Philippot a tenté un dernier baroud d'honneur avec une note de synthèse, mais le vote était déjà joué et il s'est déroulé dans un silence glacial. Mais ce qui a mortifié le plus l'administrateur général, c'est que les membres du CA n'ont pas justifié leur décision. Il a dû vraiment insister pour qu'on lui donne de vagues arguments sur les missions de service public et des principes moraux visant à contenir TF1. C'était assez pathétique. " " Pour que les partis politiques agissent à l'encontre des intérêts du service public, il doit y avoir du très lourd promis par RTL Belgique, s'insurge cet autre observateur. Peut-être a-t-on promis un numéro de la série Les orages de la vie à Di Rupo, ironise-t-il. A ce rythme-là, il ne faudrait pas s'étonner que Philippe Delusinne écrive lui-même le prochain contrat de gestion de la RTBF. Au point où on en est... " Contacté par nos soins, le CEO de RTL Belgique n'a pas souhaité faire le moindre commentaire sur le dossier TF1, même si l'on sait que ses enjeux retiennent toute l'attention de Philippe Delusinne. Au lendemain du vote à la RTBF, il a d'ailleurs adressé une note à son personnel, précisant : " C'est avec détermination et confiance que nous préparons, pour cet été au plus tard, un plan d'actions pluriannuel qui nous permettra de faire face à cette éventuelle nouvelle concurrence sur le marché publicitaire ". Chacun appréciera la portée du mot " actions "... Pour TF1, rien ne change ou presque, finalement. Certes, Philippe Delusinne a peut-être remporté une victoire, mais elle est éphémère car la chaîne française débarquera bel et bien dans le paysage publicitaire belge d'ici quelques mois - au plus tard en 2018 - et les conséquences seront tout aussi dramatiques pour RTL Belgique en termes de revenus publicitaires. Avec le désistement forcé de la RMB, deux scénarios se présentent désormais au groupe TF1 : la vente de ses espaces publicitaires par la régie flamande Transfer (qualifiée de " petite bande de ploucs sympas " dans les couloirs de RTL mais qui appartient quand même à 70 % au puissant groupe américain Fox Networks) ou la mise en place plus fastidieuse et plus coûteuse de sa propre régie en Fédération Wallonie-Bruxelles. " Avec les derniers événements, cette option d'une nouvelle régie fondée par TF1 reprend du poil de la bête, analyse cet expert médias. Car il faut arrêter de penser qu'une régie publicitaire coûte cher à mettre en place, surtout pour TF1 ! Cela dit, d'autres acteurs pourraient revenir à la charge. A la place des grosses régies flamandes Medialaan et SBS, je réfléchirais à deux fois avant d'abandonner totalement le projet. " Selon nos informations, le groupe IPM (La Libre, La DH, etc.) s'intéresserait aussi désormais à ce dossier. Dossier hyper-sensible sur le plan économique, l'arrivée de TF1 sur le marché publicitaire belge prend aujourd'hui une tournure politique. Méchamment refroidi, Jean-Paul Philippot n'a toujours pas avalé la pilule, mais il refuse toutefois de blâmer le conseil d'administration : " Une décision a été prise. En tant qu'administrateur général, je n'ai pas à la commenter publiquement, donc je m'abstiendrai. " En privé, il aurait pourtant confié : " On me fait payer un certain traitement de l'actualité. " Les esprits les plus aiguisés feront le lien avec le scandale Publifin où le PS en prend pour son grade. Ironie du sort (ou pas) : chez Publifin comme au conseil d'administration de la RTBF, la grande majorité des mandataires publics votent sagement les points à l'ordre du jour selon les injonctions de leur président de parti, sans se préoccuper le moins du monde des tenants et aboutissants de dossiers qu'ils ne maîtrisent absolument pas. Et cela aussi, ça pose question.