C'est une solide partie de bras de fer qui est en train de se jouer outre-Quiévrain. Un affrontement où les rapports de force auront peut-être évolué entre le moment où nous écrivons ces lignes et l'instant où vous les lirez. Mais quelle que soit l'issue de ce conflit audiovisuel, la problématique mérite déjà, à elle seule, que l'on s'y attarde, étant donné les intérêts en jeu.

En France, il y a quelques jours à peine, l'opérateur Canal+ - qui diffuse aussi la chaîne du même nom - a en effet décidé de couper brutalement le signal de TF1 et des autres chaînes du groupe éponyme (TMC, TFX, LCI et TF1 Séries Films) sur son réseau de distribution, au risque de fâcher ses abonnés. Toute proportion gardée, c'est un peu comme si, subitement, Proximus ou VOO s'aventuraient à stopper net la diffusion de RTL-TVI ou d'AB3 en Belgique francophone. Grosse colère en perspective...

Certes, Canal+ n'est qu'un des opérateurs qui diffusent TF1 sur le territoire français et parmi lesquels on compte des acteurs puissants comme Orange, Free, SFR et Bouygues Telecom, mais cette coupure a eu des répercussions significatives sur l'audience de la chaîne le week-end dernier. L'émission The Voice a ainsi perdu près d'un million de fidèles, tout comme le JT de TF1 qui a sérieusement encaissé le coup. Les plaintes de téléspectateurs ne se sont pas fait attendre.

Divergences financières

Déjà problématique, la situation est d'autant plus préoccupante que deux autres opérateurs, Free et Orange, menacent eux aussi de couper le signal de TF1 sur leur réseau si la chaîne privée ne revoit pas ses prétentions à la baisse. Car le nerf de la guerre est évidemment financier. Depuis plusieurs mois, le groupe audiovisuel négocie en effet avec les opérateurs le paiement d'une contribution pour pouvoir diffuser TF1 et ses autres chaînes sur leur réseau respectif. C'est une demi-surprise : avec l'apparition de nouveaux acteurs sur le marché (YouTube, Netflix, Amazon, etc.) et le bouleversement des modes de consommation audiovisuelle, les chaînes " traditionnelles " subissent une lente érosion de leurs audiences - ce qui signifie moins de revenus publicitaires - et doivent donc trouver de nouvelles sources de revenus.

En tant que groupe média, vouloir valoriser ses contenus en faisant payer les opérateurs qui les distribuent peut donc sembler légitime. A titre comparatif, la RTBF révèle, dans son dernier rapport annuel, que 3 % de ses revenus proviennent ainsi des opérateurs, soit 10,6 millions d'euros sur les 348 millions de recettes en 2016 ; les dotations (249 millions) et la publicité (74 millions) étant les principales sources de revenus de l'entreprise de service public.

Mais là où le bât blesse chez nos voisins français, c'est que le groupe TF1 a nettement revu ses prétentions à la hausse pour accorder aux opérateurs le droit de diffuser ses chaînes à l'avenir. Certains ont accepté la nouvelle facture, comme SFR et Bouygues Telecom, mais les autres refusent aujourd'hui de payer. Avec la décision spectaculaire de Canal+, c'est donc l'effet domino qui guette à présent le groupe audiovisuel puisque Free et Orange menacent à leur tour de couper le signal de TF1. Ce qui serait évidemment catastrophique pour la chaîne française, à moins que d'ici là, le groupe TF1 ne revienne à la table des négociations pour diminuer raisonnablement le coût de sa facture.