A lire aussi: RTL: la direction veut licencier 30 membres de la rédaction
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A lire aussi: RTL: la direction veut licencier 30 membres de la rédactionLe couperet est tombé. Dans les prochaines semaines, une centaine de personnes vont quitter, contraintes et forcées, les bureaux de RTL Belgique. " Ce sont des fonctions qui vont disparaître, rectifie d'emblée Philippe Delusinne, CEO de l'entreprise privée. Nous employons au quotidien près de 800 personnes dont un peu plus de 500 salariés et de nombreux pigistes. Les 105 fonctions concernées se trouvent dans ces deux groupes de collaborateurs. Il n'y a donc pas encore de noms précis pour l'instant ". Surprenante, cette volonté (inconsciente ? ) de déshumaniser le propos passe mal dans les couloirs de RTL Belgique où tout le monde se regarde désormais en chiens de faïence. " Et toi, tu es sur la liste ? ", plaisante cette employée dans un ascenseur bondé qui, comme tous les salariés, a reçu ce mail daté du 14 septembre et signé par le grand patron himself. Dans une longue lettre qui commence par " Chers tous ", Philippe Delusinne y détaille le plan de transformation de l'entreprise baptisé #evolve et qui " vise à permettre à RTL Belgium de faire face à l'évolution qu'a connue le secteur audiovisuel au cours de ces dernières années ". Sont épinglés dans un ordre d'importance visiblement hiérarchique : l'arrivée de TF1 sur le marché publicitaire belge ; la maturité du marché pub en télévision qui se traduit par " une trop faible progression des investissements annuels en Belgique " ; la multiplication des financements publics et l'assouplissement des règles dont bénéficie la RTBF " qui faussent la concurrence sur un marché étriqué " ; l'arrivée d'opérateurs télécoms locaux (Proximus, Telenet, Voo) et de puissants groupes sur le marché de la consommation audio et vidéo ; et, enfin, la modification des modes de consommation médias du public. Pour le CEO de RTL Belgique, ces cinq paramètres impactent directement la rentabilité de l'entreprise et menacent donc son avenir à court terme si aucune mesure concrète n'est prise rapidement. Pourtant, la société se porte très bien : depuis quelques années déjà, l'opérateur privé dégage un Ebita d'environ 45 millions d'euros sur un chiffre d'affaires de quelque 200 millions. Mais voilà : le marché publicitaire recule et, pour le premier semestre de cette année, les montants investis par les marques belges en télévision ont chuté de 6,6 % par rapport à la même période en 2016. Pessimiste, Philippe Delusinne table sur une baisse de revenus de 10 millions d'euros en 2017, montant qui pourrait être au moins deux fois supérieur en 2018, lorsque TF1 aura pleinement atteint sa vitesse de croisière sur le marché publicitaire belge. D'où l'existence de ce plan de transformation #evolve et sa mise en application douloureuse pour " pérenniser durablement les activités du groupe ", rendre la structure " plus agile " et " maintenir sa position d'acteur fort sur le marché belge ". Si la menace de TF1 sur les revenus publicitaires de RTL Belgique est bien réelle (lire aussi l'encadré intitulé " Le séisme TF1 " plus bas), c'est surtout l'évolution des moeurs médiatiques qui forcent aujourd'hui les chaînes traditionnelles à se réinventer. Habitués à regarder des vidéos sur Facebook avec leur smartphone et des séries sur Netflix avec leur ordinateur portable, les ados et les jeunes adultes nés avec le numérique ne sont en effet plus en phase avec " la télévision de papa " et, lorsqu'ils la consomment, ils choisissent volontiers l'option du différé où ils peuvent aisément zapper la publicité. En 2017, la " délinéarisation " triomphe et certains addicts du GSM poussent même le raisonnement jusqu'à l'extrême : " Si je peux regarder les séries et les émissions qui me plaisent sur mon smartphone où je veux, quand je veux, à quoi bon payer encore la redevance et un abonnement télé ? ". Aujourd'hui, le triomphe du digital est tel que les annonceurs reconsidèrent la répartition de leurs budgets publicitaires sur les différents médias. L'année dernière, les marques ont ainsi consacré 34 % de leurs dépenses pub aux canaux numériques sur le territoire belge, si l'on en croit l'étude Matrix de l'Interactive Advertising Bureau (IAB) menée auprès de 433 acteurs de la sphère médiatique en Belgique (annonceurs, agences et médias). Certes, la télévision reste toujours la reine du marché publicitaire, mais elle est désormais talonnée de très près par le digital en termes d'investissements.Le constat est d'autant plus alarmant que la plupart de ces canaux numériques sont aux mains des géants du Net (Facebook pour le social, Google pour le search et YouTube pour la vidéo) et que plus de la moitié des investissements consentis par les annonceurs belges dans le digital remplit aujourd'hui les caisses de grosses firmes américaines au détriment des acteurs locaux. Cerise sur le gâteau fiscal : les recettes publicitaires de Facebook et Google en Belgique (plus de 300 millions d'euros) sont directement rapatriées en Irlande et échappent donc à l'imposition. Un coup dur pour l'économie belge... Inquiétant pour les patrons des chaînes de télévision, ce bouleversement des moeurs médiatiques n'est pas près de s'arrêter puisque les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) font désormais tout pour maintenir l'utilisateur au coeur de leur écosystème, avec une préférence affichée pour la production de contenus originaux. Face à la montée en puissance de Netflix (plus de 100 millions d'abonnés à travers le monde), Apple va ainsi investir, dès l'année prochaine, un milliard de dollars dans la production de films et de séries originales que la société productrice de l'iPhone écoulera directement sur sa propre plateforme. C'est une évidence : le streaming attise de plus en plus la convoitise des géants du Net mais aussi d'autres producteurs de contenus qui vont développer leur propre service (Disney, 21 st Century Fox, etc.) et qui voient, dans la vidéo à la demande, une source de revenus prometteuse, tant sur le plan des abonnements qu'au niveau publicitaire. Ainsi, après Google qui s'est offert YouTube il y a 10 ans déjà et Amazon qui a lancé sa propre plateforme Video peu de temps après, l'incontournable Facebook a récemment lancé Watch, son nouveau service de vidéos, pour l'instant réservé au marché américain. Plus ambitieux que jamais, le réseau social aux 2 milliards de fans veut désormais marcher sur les plates-bandes de YouTube et de Netflix - mais aussi des chaînes de télévision traditionnelles - en proposant une nouvelle offre de contenus audiovisuels originaux que sa communauté peut déjà regarder aux Etats-Unis via un onglet spécifique et surtout liker, partager et commenter à loisir. Résolument différente des vidéos amateurs que chaque utilisateur peut déjà poster sur son mur, cette nouvelle fonctionnalité s'inscrit davantage dans une logique professionnelle de diffusion à la carte, avec des contenus de qualité présentés sous la forme de productions léchées (séries, émissions quotidiennes, documentaires, etc.) mais aussi de programmes diffusés en direct comme, par exemple, des matchs de la ligue américaine de base-ball dont Facebook a décroché certains droits de retransmission. Depuis plusieurs mois déjà, les géants du Net marquent un intérêt croissant pour les compétitions sportives, grignotant là aussi l'hégémonie historique des chaînes de télévision classiques sur ce marché singulier. Mais avec l'explosion tarifaire des droits de retransmission et, surtout, les réserves de cash dont disposent aujourd'hui les GAFA, il se pourrait bien que la Champions League ou le tournoi de Roland Garros soient, un jour, exclusivement réservés aux utilisateurs de Facebook ou aux membres Premium du leader de l'e-commerce Amazon. Le sport et le pouvoir émotionnel du direct représentent en effet de magnifiques leviers pour permettre aux géants du Net de gonfler leur nombre d'abonnés ou leur " vendre " toujours plus de publicités. Dans ce contexte éminemment concurrentiel, est-on en train d'assister à la mort lente de " la télévision de papa " ? Autrement dit, les chaînes belges peuvent-elles vraiment résister à ce rouleau compresseur mondialisé ? " Si la 'télé de papa', ce sont quelques chaînes linéaires qui trustent le temps de visionnage du téléspectateur belge francophone, alors je dirais que l'on est effectivement devant de profonds bouleversements, répond Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF (lire l'encadré intitulé " Ce ne sont plus les concurrents d'hier qui doivent être le point de référence " plus bas). Mais si 'la télé de papa', ce sont des productions de fictions, des séries locales, des programmes de divertissement fédérateurs et de l'information dans des formats audiovisuels, alors je ne pense pas qu'il y ait une menace. On continue à regarder énormément la télévision en Belgique. Certes, la consommation du temps de télé s'érode lentement. On assiste à une érosion de l'ordre de 1 % du temps par an, mais elle reste très substantielle. Donc, si le rôle de la RTBF consiste à produire des contenus originaux ancrés localement sur de nombreuses plateformes, dont la radio et la télévision linéaire qui vont rester encore longtemps des acteurs et des intermédiaires privilégiés, alors je dirais que oui, il y a encore un avenir assez prometteur ". Ce discours rassurant de Jean-Paul Philippot n'empêche pas la RTBF d'avoir pris les devants numériques. L'année dernière, la radio-télévision de service public a ainsi lancé Auvio, son service d'offre non linéaire qui connaît une forte croissance (de 200.000 à 300.000 visiteurs par jour) et qui s'est récemment enrichie d'une application mobile. A côté de cette nouvelle marque dynamique qui s'est peu à peu installée dans les réflexes médiatiques du grand public, la RTBF a aussi inauguré cet été Tarmac, une nouvelle offre digitale dédiée à la culture hip-hop et qui se décline en une série de programmes audio et vidéo, à la demande ou en direct, via une plateforme autonome et les réseaux sociaux. Attentive aux nouveaux modes de consommation médiatiques, l'entreprise publique vient également de produire une série, PLS, qui sera exclusivement diffusée sur Snapchat, le réseau social préféré des 14-18 ans, et elle inaugurera aussi, ce 2 octobre, une nouvelle offre d'info baptisée Vews (mot-valise qui mixe les mots vidéo et news), à savoir des vidéos d'actualité sous-titrées et destinées en priorité au Web. Objectif avoué : séduire la cible des 18-35 ans qui consomme l'info autrement sur les réseaux sociaux afin de pérenniser la marque RTBF dans cet environnement digital en ébullition. A côté de ces innovations made in RTBF , l'offre digitale de RTL Belgique paraît bien pâle. Mais c'est précisément pour combler ce retard numérique que l'entreprise privée a mis en place son plan #evolve. Celui-ci prévoit non seulement la fusion de ses régies publicitaires télé, radio et digitale " pour offrir des solutions intégrées aux annonceurs ", mais aussi " une nouvelle offre non linéaire large " qui se caractérisera notamment par " le lancement d'une nouvelle plateforme de catch-up TV (télévision dite de rattrapage), gratuite et financée par la publicité ciblée ". Confiant, son patron Philippe Delusinne espère combler ainsi son retard sur la RTBF dans les prochains mois, notamment grâce aux synergies développées au sein du groupe RTL qui veut désormais se positionner comme une entreprise total video , accessible partout, tout le temps, sur tous les écrans. Dans les couloirs de RTL House, on déplore cependant cette regrettable perte de temps. " L'ancien directeur Freddy Tacheny s'était engagé dans cette voie digitale bien avant la RTBF, raconte ce cadre désabusé, mais Philippe Delusinne a préféré tout arrêter pour protéger son Ebita et ne pas fâcher ses actionnaires. RTL Belgique a désinvesti au mauvais moment, Freddy Tacheny n'a jamais été remplacé et depuis, beaucoup regrettent son départ. Car le résultat est un manque criant de vision et de compréhension des changements en cours dans les habitudes de consommation du public. RTL a complètement raté son virage digital ". Un constat qui, paradoxalement, n'a pas dû échapper non plus aux actionnaires. En coupant, sans état d'âme, 105 têtes au sein de RTL Belgique, Philippe Delusinne a peut-être réussi aujourd'hui à sauver la sienne.