L'union fait la force. La devise est belge, mais c'est pourtant la France qui, aujourd'hui, se l'approprie sur le terrain médiatique. Il y a quelques jours à peine, les concurrents TF1, M6 et France Télévisions ont en effet décidé de s'unir contre la montée en puissance du géant américain Netflix dans les foyers français. Avec leur projet baptisé Salto, les frères ennemis de la télévision privée et du service public enterrent la hache de guerre et libèrent les fonds nécessaires pour " proposer une réponse ambitieuse aux nouvelles attentes du public ", dixit le communiqué qui officialise l'alliance inédite.
...

L'union fait la force. La devise est belge, mais c'est pourtant la France qui, aujourd'hui, se l'approprie sur le terrain médiatique. Il y a quelques jours à peine, les concurrents TF1, M6 et France Télévisions ont en effet décidé de s'unir contre la montée en puissance du géant américain Netflix dans les foyers français. Avec leur projet baptisé Salto, les frères ennemis de la télévision privée et du service public enterrent la hache de guerre et libèrent les fonds nécessaires pour " proposer une réponse ambitieuse aux nouvelles attentes du public ", dixit le communiqué qui officialise l'alliance inédite. Concrètement, l'idée est de créer une plateforme commune de vidéos à la demande qui sera accessible, via Internet, sur les smartphones, tablettes, PC et autres ordinateurs portables. Une espèce de " Netflix à la française ", en quelque sorte, avec tous les contenus des chaînes de France Télévisions, de TF1 et de M6 rassemblés sur une seule et même application. Fini la télé de papa qui se consomme dans le salon avec les horaires imposés par les chaînes : la plateforme Salto proposera les différents programmes, en direct ou en mode replay, sur les écrans fixes et mobiles, moyennant un abonnement qui devrait être inférieur à 5 euros par mois. Le message est clair : pour les acteurs traditionnels du paysage audiovisuel français, il s'agit de s'adapter non seulement aux nouveaux modes de consommation prisés des millenials - " je regarde ce que je veux, quand je veux, comme je veux " - mais surtout de faire cause commune pour affronter au mieux les GAFAN (Google, Apple, Facebook, Amazon et Netflix) dont le pouvoir ne cesse de grandir dans la sphère médiatique et publicitaire en Europe. En proposant un service " tout un un " flexible et mobile, France Télévisions, TF1 et M6 reviennent dans la course à l'audience et se donnent les moyens de leurs ambitions. Le projet Salto a été accepté par les différents conseils d'administration - chaque partenaire détiendra un tiers de la nouvelle société créée - et la plateforme devrait voir le jour à l'horizon 2019. Certes, la riposte à la menace des GAFAN aurait pu être plus rapide si les partenaires avaient directement racheté Molotov.tv, un service français similaire qui regroupe plus de 80 chaînes sur sa plateforme elle aussi connectée au Web, mais les trois propriétaires-fondateurs de Molotov.tv - Pierre Lescure (ex-Canal+), Jean-David Blanc (ex-Allociné) et Jean-Marc Denoual (ex-TF1) - en demandaient 100 millions d'euros. Un investissement beaucoup trop important pour France Télévisions, TF1 et M6 qui préfèrent investir ensemble la moitié de cette somme dans un nouveau projet plus cohérent à leurs yeux. Immanquablement, le lancement de Salto en France induit cette question légitime : qu'en est-il de la faisabilité d'un tel projet en Belgique ? Peut-on imaginer une union sacrée entre les télévisions de service public et les opérateurs privés sur notre territoire pour contrer l'influence grandissante des GAFAN en général et de Netflix en particulier ? " L'initiative lancée par TF1, M6 et France Télévisions fait sens, analyse Bernard Cools, chief intelligence officer à l'agence média Space. Nul ne sait s'ils vont réussir, mais c'est clairement la bonne attitude à adopter face à des acteurs très puissants qui bouleversent le marché. Les éditeurs locaux ont une énorme carte à jouer au niveau de l'attractivité, de la visibilité et de la sécurité des contenus. Malheureusement, il y a un réel manque de vision chez nous. On reste dans le particularisme et chacun préfère agir dans son coin. " Ancien patron des chaînes flamandes VIER et VIJF de 2009 à 2013, le Wallon Thierry Tacheny en sait quelque chose. Il y a trois ans déjà, le consultant médias avait en effet lancé l'idée d'une plateforme en ligne 100 % belge proche de la philosophie de Salto et avait d'ailleurs pris son bâton de pèlerin numérique pour convaincre les différents acteurs du paysage médiatique. Inédit, son projet dépassait même le cadre strictement télévisuel pour inclure aussi les chaînes de radios et les titres de la presse belge. " J'avais développé le concept d'une librairie des temps modernes avec des émissions télé, des programmes radio et des articles à la demande via une application baptisée KatchApp qui présentait l'avantage d'offrir un seul meeting point à l'utilisateur, se souvient Thierry Tacheny. Malheureusement, à l'époque, le projet n'a pas séduit car chaque grand acteur préférait développer sa propre idée en interne. Il ne s'agit pas d'un manque d'ambition car la plateforme Auvio de la RTBF, par exemple, est un projet ambitieux, mais on est loin d'une vraie plateforme commune qui permettrait de mutualiser les dépenses et de gagner en visibilité. " Au nord du pays, pourtant, l'idée a fait son chemin et le service de télévision en ligne Stievie fait aujourd'hui partie du paysage médiatique flamand. Depuis moins d'un an, la version améliorée Stievie Premium propose ainsi 18 chaînes qui émanent des trois grands concurrents traditionnels que sont la VRT, Medialaan et SBS, mais aussi d'opérateurs étrangers comme Discovery et Fox qui diffusent entre autres les canaux Eurosport et National Geographic. Les programmes peuvent être regardés sur tous les écrans (smartphones, tablettes, ordinateurs et télévisions connectées), en direct ou en différé pendant une semaine, pour la somme de 9,99 euros par mois. Cerise sur le gâteau des annonceurs : la publicité y est adaptée au profil de l'utilisateur. " La proposition est qualitative et très attractive en termes de ciblage, précise Bernard Cools de l'agence média Space, mais les prix sont dès lors plus chers, ce qui refroidit les annonceurs. Il n'empêche qu'il faudrait aujourd'hui un équivalent francophone et, pourquoi pas, une fédération des médias belges pour avoir une réelle force de frappe face aux concurrents étrangers. " Le projet de Thierry Tacheny pourrait-il être exhumé ou, du moins, inspirer une nouvelle dynamique groupée du côté francophone ? Pour l'administrateur général de la RTBF, la situation devient urgente et il est temps de se mettre autour de la table. " Le projet Salto en France est une démarche intelligente qui est la seule voie possible si on ne veut pas démissionner de la compétition avec les plateformes déployées par les GAFAN et les nouveaux acteurs chinois, réagit Jean-Paul Philippot. On doit concentrer nos moyens et notre efficacité. Je l'ai déjà dit et répété : nos concurrents de demain et même d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'hier et il faut construire des propositions porteuses d'ambition et de développement. " En coulisses, on sait pourtant que les rapports sont plus que tendus entre l'administrateur général de la RTBF et le CEO de RTL Belgium depuis l'arrivée de TF1 sur le marché publicitaire belge et la négociation du nouveau contrat de gestion de l'entreprise de service public. Dans La Libre Belgique du 16 juin dernier, Philippe Delusinne se disait d'ailleurs " outré " ( sic) que Jean-Paul Philippot puisse demander un mécanisme de compensation financière à la Fédération Wallonie-Bruxelles pour faire face à une perte de recettes publicitaires, ajoutant qu'il suivait le dossier avec " une vigilance absolue ". Une ingérence dans les affaires publiques qui a le don d'irriter le patron de la RTBF... Ce climat électrique entre les deux hommes serait-il dès lors un obstacle insurmontable à un éventuel projet de type Salto en Belgique francophone ? " Monsieur Philippot et moi-même sommes des professionnels et nous savons passer outre ce qui peut nous opposer à un moment, dès lors que cela sert les intérêts de nos entreprises respectives, répond Philippe Delusinne. La seule question qu'il convient de se poser est de savoir si un tel projet de plateforme commune fait nécessairement sens en Communauté française. Dire que j'en doute est un euphémisme. " Si, pour le CEO de RTL Belgique, l'initiative française est intéressante étant donné la spécificité de ce marché - " 65 millions d'habitants et un attachement à l'exception culturelle française qui garantit le succès des productions locales " -, sa transposition sur notre territoire se révèle en revanche problématique à ses yeux en raison notamment des plateformes existantes. " A l'échelle de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les acteurs francophones en présence disposent d'ores et déjà de leur propre plateforme digitale dont les stratégies de développement sont très différentes, rappelle Philippe Delusinne. Il serait difficilement imaginable que nous nous lancions, RTL Belgium et la RTBF, dans un projet commun qui viendrait directement concurrencer nos projets spécifiques. " Malgré la réticence affichée de son concurrent cathodique, Jean-Paul Philippot ne ferme pas la porte et voit même sa propre plateforme de contenus en ligne s'ouvrir progressivement à d'autres acteurs du paysage francophone belge. Les programmes de RTL-TVI pourraient-ils donc être les bienvenus sur Auvio ? " Pourquoi pas ? , répond le patron de la RTBF. Nous sommes ouverts ! Et il n'y a pas que RTL Belgique dans ce paysage audiovisuel. Il y a aussi BeTV, les télévisions locales, les producteurs indépendants et d'autres contenus qui pourraient être disponibles sur notre plateforme. Auvio pourrait être un agrégateur et même les Flamands pourraient être présents. Il faut entamer une vraie réflexion. " Du côté de la concurrence, la proposition semble toutefois irréaliste puisque RTL Belgique a lancé, il y a trois mois à peine, sa nouvelle plateforme en ligne RTL Play grâce à la technologie développée par sa grande soeur M6 qui fait aussi partie de RTL Group. On voit mal Philippe Delusinne laisser tomber cet outil flambant neuf pour aller héberger ses contenus sur Auvio, marque de la RTBF chouchoutée par son opposant Jean-Paul Philippot. " Il n'y aura aucun projet de type Salto en Belgique francophone tant que ces deux patrons seront à la barre de leur navire respectif, commente cet observateur des médias qui préfère garder l'anonymat. Ils sont incapables de se parler et il y a beaucoup trop de contentieux entre eux, surtout depuis que TF1 a débarqué sur le marché belge de la pub et que Philippe Delusinne use de son lobbying politique pour raboter les moyens la RTBF. " Les GAFAN peuvent rouler tranquille. Le " Netflix à la belge " n'est pas pour demain.