Au soir des élections communales, Zakia Khattabi a parlé de " vague verte ". Les résultats ont en effet dépassé les espoirs des écologistes, qui sont entrés dans 73 majorités à Bruxelles et en Wallonie. Cette vague verte parviendra-t-elle à résister au reflux, d'ici le 26 mai, date des élections régionales, fédérales et européennes ? On en discute avec la coprésidente d'Ecolo.

TRENDS-TENDANCES. Commençons par un retour sur 2018. Le meilleur moment politique, pour vous, c'était le succès d'Ecolo aux communales ou celui de la marche pour le climat à Bruxelles ?

ZAKIA KHATTABI. J'en pointerais un troisième, qui rassemble les deux : nous vivons un vrai changement culturel. Au-delà de la victoire de mon parti en octobre ou d'éléments ponctuels, les mentalités ont évolué. Quels que soient les résultats des uns et des autres en mai, je n'imagine pas que les parents ne se préoccuperont plus de l'air que respirent leurs enfants ou de la qualité de la nourriture dans leurs assiettes. C'est un acquis. Les autres partis, qui disent tous faire de l'écologie, ne pourront plus se contenter de politiques de niche environnementale. Et ça, c'est une belle victoire.

Le discours de l'extrême droite ne devient pas plus fréquentable quand il est porté par la N-VA.

Sauf que ce changement culturel est contrebalancé par une fronde contre le prix élevé des carburants...

Non. Le mouvement des gilets jaunes est une occasion pour moi de lever des malentendus et des ambiguïtés. Je n'ai jamais entendu un gilet jaune dire " je n'en ai rien à cirer du climat ". Que voyons-nous ? Au nom d'une cause noble - la transition écologique - les gouvernements mettent en place des taxes qui n'ont rien à voir avec cette cause. On ne peut pas augmenter le prix du diesel et en même temps prôner une politique qui favorise l'étalement urbain, fermer des gares, etc. On ne peut pas réclamer la baisse de la TVA sur l'électricité au nom du pouvoir d'achat et en même temps laisser en l'état de vraies passoires énergétiques, ne pas avoir une politique proactive du logement. Donc, je comprends très bien la colère des gens face à cette rage taxatoire qui n'a d'environnementaliste que le vernis et dont le but est surtout de servir les besoins budgétaires, toujours sur le dos des mêmes. Plus qu'une taxe sur le diesel, c'est l'iniquité fiscale générale que dénoncent les gilets jaunes.

Répondre à cette colère par un gel des accises, cela vous semble-t-il opportun ?

Cette réponse m'inquiète car elle cultive l'idée que c'est la transition énergétique qui coûte. Non, ce qui coûte, ce sont les choix politiques globaux qui sont posés. Ici, on se contente à nouveau d'une réponse de niche. Ce faisant, le gouvernement prend le risque de rendre cette transition énergétique impopulaire, un risque parce que nous n'avons plus le choix, il faut se bouger face aux enjeux climatiques.

Les mentalités ont évolué, dites-vous, les partis ne pourront plus se contenter de niches environnementales. Alors pourquoi n'osent-ils pas prendre des mesures fortes en la matière ?

Je ne peux pas répondre à leur place. J'ai du mal à comprendre, par exemple, mes amis socialistes qui accueillent Alibaba à bras ouverts. Je comprends l'enjeu de l'emploi, mais il faut aussi regarder le modèle économique et environnemental que cela implique. Les citoyens ont pris conscience que les réponses doivent être structurantes et systémiques. Les politiques pas encore. Depuis le 14 octobre, ils répètent tous " on a compris le signal ". Mais ce signal, ils y réagissent en ciblant systématiquement Ecolo. Je l'ai dit récemment lors d'un débat avec le ministre wallon de l'Environnement Carlo Di Antonio (cdH) : " Pensez-vous vraiment que vos premiers ennemis pour défendre l'environnement, ce sont les écolos ? " Face à l'ampleur des défis, nous ne serons jamais trop d'écologistes. Je ne parle pas de mon parti mais de toutes celles et de tous ceux qui ont une conscience environnementale et qui l'inscrivent dans différents systèmes. Je comprends que chacun veuille gagner les élections. Mais qu'ils essaient de les gagner avec des propositions, pas en discréditant une offre politique qui a fait du développement durable son core business depuis plus de 30 ans. Ils parlent d'écologie punitive mais la punition, c'est la qualité de notre air, c'est le fait de devoir demander aux enfants et aux personnes âgées de rester à la maison lors des pics de pollution. Elle est là, la punition !

© CHRISTOPHE KETELS

Il y a désormais de nombreux bourgmestres et échevins Ecolo. Figureront-ils sur vos listes en mai prochain malgré l'interdiction de cumul ?

A Bruxelles non, même pour simplement pousser des listes. En Wallonie, il y aura peut-être l'une ou l'autre exception mais nous garderons notre ligne de conduite et nous proposerons des listes fortement renouvelées. Cela impliquera, c'est vrai, de se priver de personnalités populaires. Mais ces femmes et ces hommes viennent de prêter serment dans leur commune, ce ne serait donc pas un bon signal.

L'objectif est de rentrer dans des majorités, dites-vous. Avec quels alliés ? Oseriez-vous par exemple gérer la sécurité sociale sans le Parti socialiste ?

Et pourquoi pas ? Pourquoi pas un vert aux Finances ou au Budget ? Il y a des leviers qui permettent d'initier des politiques différentes. Donner l'environnement aux écologistes et faire tout autre chose ailleurs, on a vu avec Nicolas Hulot ce que cela donnait. Il est temps qu'on réfléchisse à la sécurité sociale du 21e siècle. Notre modèle est attaqué de toutes parts. Nos députés, et d'autres, se battent pour défendre les acquis. Mais ne faudrait-il pas anticiper et créer un nouveau modèle de solidarité, par exemple autour du revenu de base ? Pas pour affaiblir le modèle, mais pour le repenser et pour renforcer les solidarités, à l'aune des nouvelles réalités sociales.

Le MR est le parti avec lequel Ecolo est le plus souvent allié dans les communes. Une telle alliance est-elle sérieusement envisageable au niveau gouvernemental ?

Certains libéraux ont de vraies convergences avec nous. Mais je regarde aussi les programmes et les positionnements. Didier Reynders a déclaré qu'il n'aurait aucun scrupule à s'associer avec la N-VA à Bruxelles. Je peux vous dire que pour Ecolo, c'est exclu.

Je n'ai jamais entendu un gilet jaune dire 'je n'en ai rien à cirer du climat'.

Depuis, les relations se sont quand même tendues entre le MR et la N-VA...

Je ne suis pas dupe. Ce gouvernement n'est pas tombé pour un projet de solidarité ou pour la défense des valeurs fondamentales. Si c'était cela le problème, il y a longtemps que Theo Francken et d'autres auraient donné de bonnes raisons d'arrêter la coalition suédoise. Le 14 octobre est passé par là. La N-VA et le MR ont tous deux perdu des électeurs. La crise actuelle permet à la N-VA de durcir le ton pour tenter de récupérer les électeurs partis vers le Belang. Et au MR de montrer qu'il y a des lignes rouges à ne pas franchir. Ils espèrent ainsi récupérer le vote des " libéraux des Lumières ", déboussolés par cette alliance avec la N-VA. C'est bien de dire que " la Belgique est du bon côté de l'histoire ", mais le bon côté de l'histoire, c'est aussi celui où l'on n'enferme pas des enfants !

Ces libéraux des Lumières, comme vous dites, ont voté Ecolo aux communales. Comment ne pas perdre ces électeurs d'ici le 26 mai ?

J'espère que ceux qui nous ont fait confiance en octobre feront le pari, avec nous, de changer radicalement le visage de la Belgique. L'un des thèmes de la campagne sera la question migratoire. Les électeurs auront le choix entre deux voies : une société ouverte et inscrite dans les enjeux du 21e siècle ou une société fermée et rétrograde. C'est la voie brune, incarnée par la N-VA telle que nous l'avons vue ces dernières semaines. Le discours de l'extrême droite ne devient pas plus fréquentable quand il est porté par la N-VA.

Pour vous, la N-VA est infréquentable ?

Elle l'est devenue, il n'y a plus le moindre doute à ce sujet.

Vos amis de Groen ne semblent pas la juger aussi infréquentable...

Groen ne nous a pas consultés et c'est clair que, du côté francophone, ses alliances locales avec la N-VA posent question. Le paysage politique flamand est très différent. Si Groen n'avait pas pris ses responsabilités en faisant le pari de monter en majorité avec la N-VA dans quelques communes, cela leur aurait été reproché. Je n'ai aucun doute sur le fait que là où la N-VA est associée à Groen, il n'y aura pas de discours raciste, il n'y aura pas de mesure contre les allocataires. Mais je mesure la portée du symbole et, pour le dire franchement, je m'en serais bien passée.