Les congrès de parti sont de véritables chefs-d'oeuvre de chorégraphie politique en Chine. Nulle part ailleurs les participants sont aussi impeccablement accoutrés, le décor aussi impressionnant et la régie aussi millimétrée. Le 19e congrès s'est déroulé du 18 au 25 octobre à Beijing et a rassemblé quelque 2.300 délégués du parti.
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Les congrès de parti sont de véritables chefs-d'oeuvre de chorégraphie politique en Chine. Nulle part ailleurs les participants sont aussi impeccablement accoutrés, le décor aussi impressionnant et la régie aussi millimétrée. Le 19e congrès s'est déroulé du 18 au 25 octobre à Beijing et a rassemblé quelque 2.300 délégués du parti. Le véritable enjeu de ce congrès était la position du leader du parti Xi Jinping. En Chine, le n°1 du parti communiste ne brigue habituellement que deux mandats de cinq ans. Nommé en 2012, Xi devrait donc céder sa place en 2022.Mais Xi Jinping n'est pas homme à lâcher le pouvoir selon de nombreux observateurs. Il pourrait rompre avec la tradition et concourir pour un troisième, voire un quatrième mandat de chef de parti. Ou transmettre officiellement le flambeau en 2022, mais continuer à tirer les ficelles en coulisses. Car Xi Jinping a obtenu l'honneur suprême de figurer dans la charte du Parti, une distinction que seul le fondateur du régime, Mao Tsé-toung, avait eue avant lui de son vivant. L'inclusion de son nom et de sa "Pensée" dans les statuts du PCC signifie qu'il peut certainement rester indéfiniment à la tête du pays.L'homme de 64 ans a de toute façon le champ libre. Une campagne anti-corruption draconienne lui a permis d'éliminer ses concurrents jusque dans les plus hautes instances du parti. Xi Jinping endosse aussi le costume de président de la Chine, il contrôle l'armée et fait l'objet d'un culte de la personnalité dans la plus pure tradition maoïste. Un homme qui s'est gentiment moqué de Xi Jinping, sur une application de chat entre amis, a été jeté en prison. Les Chinois ne bronchent pas tant que leur niveau de vie s'améliore. Mais l'économie chinoise a tendance à s'essouffler. Un récent rapport du FMI salue la croissance encourageante et l'interruption de l'hémorragie de capitaux, mais dénonce par ailleurs l'augmentation dangereuse des crédits. Si rien n'est fait, la Chine pourrait voir son taux d'endettement s'envoler à 290 % du PIB d'ici à 2022, selon le FMI. Les grands responsables sont les 167.000 entreprises publiques, pour la plupart des " sociétés zombies ", incapables de survivre sans l'aide de l'Etat, actives dans des secteurs en surcapacité comme le charbon et l'acier. Elles représentent 57 % des dettes d'entreprises, mais moins de 20 % de la valeur ajoutée dans l'industrie. Xi Jinping s'est fixé comme objectif l'assainissement des entreprises publiques, sans pour autant les supprimer. Au contraire, elles doivent devenir les fleurons de la nouvelle économie chinoise. Il affirmait pourtant il y a cinq ans que les forces du marché joueraient un " rôle décisif " dans l'économie. " Aujourd'hui, Xi Jinping joue la carte de la prudence, dit Philippe Snel, avocat d'affaires à Shanghai. Les entreprises d'Etat représentent directement 60 % de l'économie et indirectement 75 %. Les propulser dans l'économie de libre marché entraînerait la perte de millions d'emplois et la fin de la paix sociale. " Il ne faut pas en déduire pour autant que Xi Jinping est un communiste pur et dur. " Ce n'est pas aussi simple, explique Philippe Snel. Le parti réunit deux grands groupes, les conservateurs et les libéraux. Ces derniers sont menés par le premier ministre Li Keqiang et la branche de parti de Shanghai, le poids lourd économique du pays. Xi Jinping se positionne juste au milieu. Personne à côté de lui, au-dessus ou en dessous de lui ne peut le doubler. C'est très clair. Même Shanghai, une ville qui a toujours su s'assurer une bonne part de liberté, est obligée de suivre la ligne du parti. " La toute-puissance de Xi Jinping n'est-elle pas sa force et sa faiblesse tout à la fois ? " Il a su créer un certain vide autour de lui, poursuit Philippe Snel. Tout est possible : intrigues, complots. Or, rien ne se passe. Pourquoi ? Les affaires marchent bien en Chine. Malgré tous les rapports négatifs, le moteur économique continue à tourner et la consommation à augmenter. La bulle spéculative de l'endettement constitue un problème, mais Xi Jinping est entouré d'excellents économistes qui savent ce qu'ils doivent faire, m'ont confié des intimes. " Même si Xi Jinping arrive à assainir l'économie d'Etat, la Chine ne progressera pas pour autant sur l'échelle des valeurs. " L'air doit être plus pur, l'eau plus propre, l'alimentation plus sûre, ajoute Philippe Snel. Il faut une révolution par l'innovation sans quoi le système de parti unique pourrait être sous pression. Le parti ne le sait que trop bien. Mais l'innovation ne se décide pas en haut lieu. Le parti a trouvé la parade. Les flux de capitaux entrants et sortants - toujours réglementés - sont progressivement dérégulés pour encourager les investissements des sociétés technologiques étrangères et faciliter les investissements chinois dans la haute technologie étrangère. " La libéralisation du flux de capitaux ne met pas le pouvoir du parti en danger, au contraire. La liberté de l'argent est un bon substitut à la liberté de l'esprit. " Les dirigeants du parti sont parfaitement conscients qu'il est difficile de devenir un pays d'innovation sans garantir une certaine liberté aux universités et aux chercheurs. Prenez l'exemple de la Silicon Valley, véritable oasis de liberté. 'Laissez les esprits libres à l'étranger développer de nouvelles technologies, raisonnent les chefs de parti, nous les importerons ou achèterons sur place ce dont nous avons besoin.' C'est pourquoi la Chine accueille à bras ouverts les sociétés technologiques étrangères qui investissent dans le pays et finance le développement technologique un peu partout dans le monde. Le flux de capitaux est facile à contrôler, il suffit de fermer les robinets. Il est nettement plus difficile de recadrer les esprits libres. " Xi Jinping ne joue pas sur du velours pour autant. " Ce beau projet peut fort bien capoter, souligne Philippe Snel. Supposons que les investisseurs étrangers ne jouent pas le jeu et que les sociétés d'Etat s'opposent aux réformes. La croissance pourrait chuter sous les 5 %, le minimum pour garantir une augmentation de revenus raisonnable au Chinois moyen. Le taux de chômage atteint un niveau anormal en certains endroits. La prudence reste donc de mise. " Conclusion ? " Les incertitudes et les contradictions sont légion, confie Philippe Snel. La Chine veut attirer la technologie et les investissements, mais empêche les investisseurs étrangers de s'immiscer dans de nombreux secteurs. Elle veut réformer les sociétés d'Etat mais les laisse agir à leur guise comme des éléphants dans le magasin de porcelaine économique. Xi Jinping n'a pas encore écrit la dernière page de son livre consacré à l'innovation, loin s'en faut. Une chose est sûre : la Chine ne peut aller de l'avant qu'avec la collaboration de l'Occident. C'est dans notre intérêt d'ailleurs. Car si la situation venait à se dégrader, le parti fera tout pour conserver le pouvoir. L'histoire nous a déjà montré ce que cela donnerait : frein à main tiré et avènement de l'autarcie. Autrement dit, les Chinois recommenceront à manger du riz et à rouler à vélo. A qui cela profiterait-il, à part aux riziculteurs et aux fabricants de vélo ? "La transition socio-économique est trop avancée pour un retour à la Chine d'autrefois, selon l'ingénieur Karel Eloot. Consultant chez McKinsey, il sillonne le pays pour aider les entreprises à fonctionner plus efficacement. " Les Chinois doivent moderniser leur économie, le vieillissement de la population ne leur laisse pas le choix. La Chine doit s'enrichir avant de vieillir. L'assemblage de l'iPhone ne rapporte plus assez. Le pays fait tout pour valoriser son économie en privilégiant les maillons les plus lucratifs de la chaîne de production, comme le développement de produit et le design. " Les autorités chinoises aimeraient garder la main sur ces activités lucratives. La fin justifiant les moyens, elles n'hésitent pas à subventionner leurs entreprises, au grand dam des entreprises occidentales. " Selon certaines enquêtes, les multinationales occidentales se sentent moins bien accueillies en Chine, explique Karel Eloot. La question des subsides est complexe. Ce qu'une entreprise occidentale considère comme une aide d'Etat relève ici de la logique commerciale. Prenez l'exemple de la navigation aérienne. Les compagnies chinoises volent essentiellement avec des Airbus et des Boeings de fabrication occidentale. Quand le chinois Comac commercialise un avion concurrent, il débute sans la moindre part de marché. Il est donc logique que les autorités, en échange de leur investissement, comptent sur un accroissement de la part de marché et une certaine rentabilité. " Il faudrait uniformiser les règles de concurrence pour tous, de préférence entre acteurs de même poids, analyse Karel Eloot. " Dans certains secteurs, la Chine affiche de beaux résultats. Dans celui des piles, par exemple. Mais la Chine n'a pas les connaissances d'un pays comme l'Allemagne. Les Chinois excellent dans l'art de fabriquer mais ne sont pas capables de développer des produits comme les Allemands. C'est pourquoi l'économie chinoise est toujours sous contrôle des autorités. Des pans entiers de l'économie sont encore trop faibles pour être exposés aux forces du marché. " Les entreprises chinoises ont-elles le droit de se plaindre ? Un marché de 1,4 milliard de consommateurs offre d'énormes avantages d'échelle leur permettant - avec l'aide des autorités encore bien - d'acquérir la force de concurrencer les entreprises occidentales sur leur propre marché. Alors que certaines de ces entreprises occidentales n'ont pas accès au marché chinois. " La stratégie chinoise ne vise pas à torpiller les entreprises dans les autres parties du monde, souligne Karel Eloot. Il faut ramener le niveau de prospérité au même niveau qu'en Occident. Les entreprises occidentales ne peuvent évidemment pas s'endormir sur leurs lauriers. Mais subir la concurrence chinoise sans réagir n'avance à rien. Les Chinois ont confiance dans leur savoir-faire. Les Occidentaux doivent faire pareil. " Xi Jinping n'est pas près de lâcher les rênes de l'économie. " Il a encore trop à faire pour réformer l'économie, poursuit Karel Eloot. Il doit réduire l'endettement et la surcapacité de l'industrie. Il doit aussi instaurer un système de sécurité sociale viable pour que les Chinois cessent d'épargner à tout-va et consomment davantage. Mais si Xi Jinping va trop vite - dans la réduction de la dette par exemple -, il pourrait mettre la croissance en péril. Il doit maintenir le taux d'endettement à un niveau raisonnable. " La Chine a besoin d'une main ferme. " Si la Chine veut s'enrichir avant de vieillir, elle n'a pas de temps à perdre. Elle doit le faire maintenant, si possible avec l'aide d'un pouvoir central. La Chine est une économie de marché, certes, mais une économie de marché contrôlée. Il est donc plus facile de guider l'économie dans la bonne direction. "Il faut un leader fort pour gouverner un pays comme la Chine, selon Patrick Nijs, ex-ambassadeur de Belgique à Beijing, qui exploite aujourd'hui une ferme dans le sud du pays. " Le pays est immense et les Chinois ont une volonté de fer, assure-t-il. Quand ils ne sont pas d'accord, ils n'hésitent pas à le dire. Hu Jintao, le prédécesseur de Xi Jinping, n'avait pas la poigne nécessaire. Xi Jinping, par contre, a la même carrure que Mao Zedong. " A une grosse différence près. " Xi Jinping n'est pas un autocrate. Je l'ai rencontré à six reprises. C'est un homme intelligent, ouvert, attentif aux avis éclairés de ses collaborateurs et conseillers. Il ne veut pas le pouvoir pour lui mais le considère plutôt comme un outil pour améliorer la situation du pays. Je vis à la campagne où la lutte contre la pauvreté est visible. Sous l'impulsion de Xi Jinping, notre village s'est doté d'un centre communautaire où les plus démunis peuvent bénéficier de formations, de soins de santé et d'assistance. Il oeuvre pour une meilleure répartition des richesses. " Quand Xi Jinping est arrivé au pouvoir, les inégalités avaient pris des proportions dangereuses, selon Patrick Nijs. " Le lobby des riches était devenu trop puissant, dit-il. Pour rétablir l'équilibre social en Chine, il faut de l'autorité. Xi Jinping en a, indéniablement. Il sera favorable à un gouvernement autoritaire tant que cela s'avérera nécessaire. Dans les métropoles comme Beijing et Shanghai, le niveau de prospérité est comparable au nôtre mais en dehors des grandes villes, la Chine est encore un pays en voie de développement. Le jour où le niveau de prospérité sera suffisant et la répartition des richesses équitable, il instaurera la démocratie. Xi Jinping sera l'homme du 21e siècle. " Ne risque-t-il pas de se muer en dictateur autoritaire ? " Les Chinois ont énormément souffert de la répression. Personne ne l'a oublié et ne l'oubliera jamais. Tout le monde sait par expérience qu'un système dans lequel un leader fait passer son intérêt personnel avant celui du peuple n'a aucune chance de rester longtemps en place. On ignore parfois qu'il y a un vrai débat entre les différents groupes du parti. Il y a beaucoup plus de discussions qu'on ne pourrait le croire. Dans 20 ans, la Chine pourrait être une démocratie et les Etats-Unis une dictature. " Quelle doit être l'attitude de l'Occident face à une Chine plus assertive ? La nouvelle route de la Soie fait beaucoup parler d'elle. Xi Jinping projette de relier le pays au reste de l'Asie et de l'Europe en investissant dans le développement du chemin de fer et des installations portuaires. La Chine dit agir dans l'intérêt de tous les pays concernés alors qu'elle sert essentiellement ses propres intérêts. " Qui a dit que la politique étrangère était innocente ? Bien sûr que la Chine sert ses intérêts. Mais pour engranger des succès plus qu'éphémères, elle doit instaurer un win-win crédible. Ce n'est possible qu'avec la collaboration de l'Occident. Xi Jinping a le pouvoir et les moyens. Pourquoi ne collaborerions-nous pas ? On pense trop à court terme. La Chine deviendra le centre du monde. Il serait vain de s'y opposer. Nul ne peut arrêter l'histoire en marche ", conclut Patrick Nijs.