En 2019, en collaboration avec les Nations Unies, le gouvernement vietnamien a organisé une enquête nationale sur la violence faite aux femmes. D'après cette enquête, plus de 62 % des Vietnamiennes auraient déjà subi des violences physiques, psychologiques ou sexuelles. Les jeunes femmes et les filles sont particulièrement touchées, bon nombre d'entre elles étant confrontées au harcèlement sexuel dans l'espace public.

À Hanoï, capitale du Vietnam, les filles dénoncent tout particulièrement les problèmes qu'elles rencontrent dans les transports en commun. "Comme pour beaucoup de filles à Hanoi, les bus constituent mon seul moyen de transport. Ironiquement, ils m'empêchent aussi de me déplacer librement", explique Anh, une étudiante de 21 ans. "Propos insultants, attouchements, harcèlement... voilà des comportements auxquels je suis confrontée jour après jour dans les bus." Si des efforts ont été déployés pour combattre le problème du harcèlement sexuel, il y a encore beaucoup de travail.

C'est pourquoi en 2014, Plan International Vietnam a lancé le programme Safer Cities for Girls dans deux quartiers de Hanoi. L'objectif était de renforcer la sécurité et la mobilité autonome des filles dans cette ville. La participation des filles et des jeunes femmes à la prise de décision était un aspect essentiel : les autorités de la ville et les décideurs ont dû écouter leurs recommandations.

UN PROBLÈME COLLECTIF

Ce qui complique le combat contre le harcèlement sexuel, c'est qu'il s'agit d'un problème à différentes facettes. Tout d'abord, il n'existe pas de définition claire du harcèlement sexuel au Vietnam. Les opinions varient sur ce qu'il couvre et sur l'impact potentiel pour la victime et pour la société en général. Tout cela complique l'identification du harcèlement sexuel, et dès lors le signalement des incidents aux forces de l'ordre.

Le deuxième défi est l'impunité dont jouissent les auteurs. Même quand le harcèlement sexuel est signalé, la collecte de preuves reste une tâche difficile. Les auteurs vont jusqu'à empêcher activement les témoins d'intervenir. "Lorsqu'une situation de harcèlement sexuel se produit dans notre bus, tout ce que nous pouvons faire est de demander à l'agresseur de descendre du bus", déclare M. Thinh, 45 ans, chauffeur de bus à Hanoï. "Nous ne sommes pas la police, et en plus, certains auteurs cherchent à se venger en appelant le siège de l'entreprise pour se plaindre de nos services." Voilà pourquoi de nombreux chauffeurs de bus et contrôleur.se.s de tickets ne voulaient pas prendre le risque d'intervenir.

Le troisième défi, et le plus complexe, c'est le contexte général d'inégalité de genre et ses conséquences culturelles au Vietnam. Les normes ambigües en matière de 'comportement acceptable' permettent aux hommes de harceler les femmes sans être critiqués, tandis que la faute est rejetée sur les femmes. "Une fleur est destinée à être cueillie, une fille à être taquinée" : ce dicton vietnamien illustre parfaitement la résignation que sont censées montrer les filles face à ce comportement.

Pour mettre fin au harcèlement sexuel, il faut donc creuser couche par couche. Si on veut s'attaquer à ce problème, c'est la société tout entière qui doit être impliquée et responsabilisée. La seule voie à suivre est une approche collective et holistique de tous ces défis.

RENDRE LES FILLES PLUS FORTES

Le projet Safer Cities s'attaque aux inégalités de genre, en mettant l'accent sur l'implication de l'ensemble de la communauté. En partenariat avec des organisations locales, nous voulons identifier et remettre en question les normes sociales néfastes. C'est pourquoi nous nous sommes associé.e.s à des compagnies de bus locales pour former leurs chauffeurs de bus et contrôleur.se.s de tickets, afin qu'ils/elles sachent comment réagir en cas de harcèlement sexuel. De même, nous collaborons avec des écoles pour que l'égalité de genre soit mieux intégrée dans leur programme scolaire.

En outre, nous soutenons les filles et leur donnons les moyens de s'exprimer. Nous avons aidé à créer des espaces communautaires inclusifs et sûrs pour les filles. Et nous avons organisé des groupes de Champions of Change, dans lesquels filles et garçons coopèrent pour lutter contre le harcèlement sexuel. "Nous avons mené plusieurs campagnes sur la sécurité des filles dans les bus", explique Anh. "Nous avons également évalué les problèmes de sécurité à 80 arrêts de bus à Hanoi et partagé nos recommandations avec les autorités de la ville".

Jusqu'à présent, les résultats sont très prometteurs. Plan International a aidé à former plus de 1.800 collaborateurs.trices des bus, et plus de 1.500 enseignant.e.s et directeurs.trices d'école ont appris à aborder l'égalité de genre dans leurs classes. En collaboration avec les Champions of Change et des compagnies de bus, un code de conduite a été élaboré pour le personnel et les passager.e.s des transports publics.

La problématique commence à être abordée dans toute la société vietnamienne, et les initiatives qui s'inspirent de notre programme se multiplient. Il y a cette importante maison d'édition, par exemple qui, après avoir découvert notre projet Safer Cities, a décidé de publier des manuels scolaires plus inclusifs, qui abordent correctement l'égalité de genre. Par ailleurs, le gouvernement vietnamien a décidé de faire de notre projet Safer Cities le fer de lance de sa stratégie de lutte contre la violence sexuelle. Aujourd'hui, suite à ce succès, Plan International étend le projet à d'autres quartiers de Hanoi.

TRAVAIL D'ÉQUIPE À TRAVERS LE MONDE

Ces dernières années, Safer Cities est devenu un programme mondial. Le programme est désormais mené dans plus de 15 villes, de Lima à Kampala en passant par Delhi. Et même dans des villes belges, à savoir Bruxelles, Charleroi, Anvers et Gand. Si les objectifs restent les mêmes partout, nous les ajustons toujours pour qu'ils répondent aux défis spécifiques auxquels les filles et les jeunes femmes sont confrontées dans leurs villes. À Hanoï, nous avons accordé plus d'attention aux transports publics, par exemple.

Mais l'universalité du problème est remarquable : partout, d'une manière ou d'une autre, l'accès libre et sûr des filles à l'espace public est restreint. Les défis rencontrés au Vietnam sont souvent similaires dans d'autres pays. C'est à l'échelle mondiale que la société doit agir pour mettre fin au harcèlement sexuel. Quel que soit le niveau de développement ou d'urbanisation.

Nous ne le répéterons jamais assez, la seule façon de s'attaquer à ce problème est en collaborant. À l'échelle mondiale aussi, Plan International travaille avec d'autres organisations de la société civile pour combattre le harcèlement sexuel. Un exemple : la Global Alliance for Children and Cities, dont Plan International est un membre fondateur. Le programme Safer Cities fournit des informations intéressantes que toutes les organisations impliquées, dont l'UNICEF et Save the Children, peuvent intégrer à leurs propres stratégies.

En luttant contre le harcèlement sexuel dans différentes villes, nous contribuons à influencer les responsables politiques et des pays entiers à travers le monde. Grâce à des partenariats et à une expertise partagée, nous pouvons accroître la pression sur les gouvernements locaux et nationaux, pour qu'ils réagissent à nos revendications et mettent en oeuvre nos recommandations. De cette façon, nous multiplions nos chances d'impliquer l'ensemble de la société, et donc de combattre efficacement le harcèlement sexuel.

Enfin, avec Plan International, nous espérons élargir la portée de Safer Cities : notre objectif actuel est de mettre en oeuvre le programme dans 20 villes à travers le monde, et de renforcer notre impact au sein de ces villes. En collaborant avec toujours plus de gens, nous pouvons atteindre plus de résultats. Les gens sont vraiment au coeur de notre programme - le harcèlement sexuel est une réalité vécue par de nombreuses personnes, et en particulier les filles et les jeunes femmes. En même temps, c'est la façon de penser des gens que nous devons changer. Et ce n'est qu'ensemble que nous pouvons y parvenir.

À propos de l'autrice : Thu est coordinatrice de projet chez Plan International Vietnam. Elle collabore au programme Safer Cities for Girls à Hanoi depuis son lancement, en 2014. Thu a accumulé 17 ans d'expérience chez Plan, dans divers projets autour de la protection de l'enfance et des violences sexistes.

Thu, Plan International
Thu © Plan International
En 2019, en collaboration avec les Nations Unies, le gouvernement vietnamien a organisé une enquête nationale sur la violence faite aux femmes. D'après cette enquête, plus de 62 % des Vietnamiennes auraient déjà subi des violences physiques, psychologiques ou sexuelles. Les jeunes femmes et les filles sont particulièrement touchées, bon nombre d'entre elles étant confrontées au harcèlement sexuel dans l'espace public. À Hanoï, capitale du Vietnam, les filles dénoncent tout particulièrement les problèmes qu'elles rencontrent dans les transports en commun. "Comme pour beaucoup de filles à Hanoi, les bus constituent mon seul moyen de transport. Ironiquement, ils m'empêchent aussi de me déplacer librement", explique Anh, une étudiante de 21 ans. "Propos insultants, attouchements, harcèlement... voilà des comportements auxquels je suis confrontée jour après jour dans les bus." Si des efforts ont été déployés pour combattre le problème du harcèlement sexuel, il y a encore beaucoup de travail.C'est pourquoi en 2014, Plan International Vietnam a lancé le programme Safer Cities for Girls dans deux quartiers de Hanoi. L'objectif était de renforcer la sécurité et la mobilité autonome des filles dans cette ville. La participation des filles et des jeunes femmes à la prise de décision était un aspect essentiel : les autorités de la ville et les décideurs ont dû écouter leurs recommandations.UN PROBLÈME COLLECTIFCe qui complique le combat contre le harcèlement sexuel, c'est qu'il s'agit d'un problème à différentes facettes. Tout d'abord, il n'existe pas de définition claire du harcèlement sexuel au Vietnam. Les opinions varient sur ce qu'il couvre et sur l'impact potentiel pour la victime et pour la société en général. Tout cela complique l'identification du harcèlement sexuel, et dès lors le signalement des incidents aux forces de l'ordre.Le deuxième défi est l'impunité dont jouissent les auteurs. Même quand le harcèlement sexuel est signalé, la collecte de preuves reste une tâche difficile. Les auteurs vont jusqu'à empêcher activement les témoins d'intervenir. "Lorsqu'une situation de harcèlement sexuel se produit dans notre bus, tout ce que nous pouvons faire est de demander à l'agresseur de descendre du bus", déclare M. Thinh, 45 ans, chauffeur de bus à Hanoï. "Nous ne sommes pas la police, et en plus, certains auteurs cherchent à se venger en appelant le siège de l'entreprise pour se plaindre de nos services." Voilà pourquoi de nombreux chauffeurs de bus et contrôleur.se.s de tickets ne voulaient pas prendre le risque d'intervenir. Le troisième défi, et le plus complexe, c'est le contexte général d'inégalité de genre et ses conséquences culturelles au Vietnam. Les normes ambigües en matière de 'comportement acceptable' permettent aux hommes de harceler les femmes sans être critiqués, tandis que la faute est rejetée sur les femmes. "Une fleur est destinée à être cueillie, une fille à être taquinée" : ce dicton vietnamien illustre parfaitement la résignation que sont censées montrer les filles face à ce comportement.Pour mettre fin au harcèlement sexuel, il faut donc creuser couche par couche. Si on veut s'attaquer à ce problème, c'est la société tout entière qui doit être impliquée et responsabilisée. La seule voie à suivre est une approche collective et holistique de tous ces défis.RENDRE LES FILLES PLUS FORTESLe projet Safer Cities s'attaque aux inégalités de genre, en mettant l'accent sur l'implication de l'ensemble de la communauté. En partenariat avec des organisations locales, nous voulons identifier et remettre en question les normes sociales néfastes. C'est pourquoi nous nous sommes associé.e.s à des compagnies de bus locales pour former leurs chauffeurs de bus et contrôleur.se.s de tickets, afin qu'ils/elles sachent comment réagir en cas de harcèlement sexuel. De même, nous collaborons avec des écoles pour que l'égalité de genre soit mieux intégrée dans leur programme scolaire.En outre, nous soutenons les filles et leur donnons les moyens de s'exprimer. Nous avons aidé à créer des espaces communautaires inclusifs et sûrs pour les filles. Et nous avons organisé des groupes de Champions of Change, dans lesquels filles et garçons coopèrent pour lutter contre le harcèlement sexuel. "Nous avons mené plusieurs campagnes sur la sécurité des filles dans les bus", explique Anh. "Nous avons également évalué les problèmes de sécurité à 80 arrêts de bus à Hanoi et partagé nos recommandations avec les autorités de la ville".Jusqu'à présent, les résultats sont très prometteurs. Plan International a aidé à former plus de 1.800 collaborateurs.trices des bus, et plus de 1.500 enseignant.e.s et directeurs.trices d'école ont appris à aborder l'égalité de genre dans leurs classes. En collaboration avec les Champions of Change et des compagnies de bus, un code de conduite a été élaboré pour le personnel et les passager.e.s des transports publics.La problématique commence à être abordée dans toute la société vietnamienne, et les initiatives qui s'inspirent de notre programme se multiplient. Il y a cette importante maison d'édition, par exemple qui, après avoir découvert notre projet Safer Cities, a décidé de publier des manuels scolaires plus inclusifs, qui abordent correctement l'égalité de genre. Par ailleurs, le gouvernement vietnamien a décidé de faire de notre projet Safer Cities le fer de lance de sa stratégie de lutte contre la violence sexuelle. Aujourd'hui, suite à ce succès, Plan International étend le projet à d'autres quartiers de Hanoi.TRAVAIL D'ÉQUIPE À TRAVERS LE MONDECes dernières années, Safer Cities est devenu un programme mondial. Le programme est désormais mené dans plus de 15 villes, de Lima à Kampala en passant par Delhi. Et même dans des villes belges, à savoir Bruxelles, Charleroi, Anvers et Gand. Si les objectifs restent les mêmes partout, nous les ajustons toujours pour qu'ils répondent aux défis spécifiques auxquels les filles et les jeunes femmes sont confrontées dans leurs villes. À Hanoï, nous avons accordé plus d'attention aux transports publics, par exemple.Mais l'universalité du problème est remarquable : partout, d'une manière ou d'une autre, l'accès libre et sûr des filles à l'espace public est restreint. Les défis rencontrés au Vietnam sont souvent similaires dans d'autres pays. C'est à l'échelle mondiale que la société doit agir pour mettre fin au harcèlement sexuel. Quel que soit le niveau de développement ou d'urbanisation. Nous ne le répéterons jamais assez, la seule façon de s'attaquer à ce problème est en collaborant. À l'échelle mondiale aussi, Plan International travaille avec d'autres organisations de la société civile pour combattre le harcèlement sexuel. Un exemple : la Global Alliance for Children and Cities, dont Plan International est un membre fondateur. Le programme Safer Cities fournit des informations intéressantes que toutes les organisations impliquées, dont l'UNICEF et Save the Children, peuvent intégrer à leurs propres stratégies. En luttant contre le harcèlement sexuel dans différentes villes, nous contribuons à influencer les responsables politiques et des pays entiers à travers le monde. Grâce à des partenariats et à une expertise partagée, nous pouvons accroître la pression sur les gouvernements locaux et nationaux, pour qu'ils réagissent à nos revendications et mettent en oeuvre nos recommandations. De cette façon, nous multiplions nos chances d'impliquer l'ensemble de la société, et donc de combattre efficacement le harcèlement sexuel.Enfin, avec Plan International, nous espérons élargir la portée de Safer Cities : notre objectif actuel est de mettre en oeuvre le programme dans 20 villes à travers le monde, et de renforcer notre impact au sein de ces villes. En collaborant avec toujours plus de gens, nous pouvons atteindre plus de résultats. Les gens sont vraiment au coeur de notre programme - le harcèlement sexuel est une réalité vécue par de nombreuses personnes, et en particulier les filles et les jeunes femmes. En même temps, c'est la façon de penser des gens que nous devons changer. Et ce n'est qu'ensemble que nous pouvons y parvenir.À propos de l'autrice : Thu est coordinatrice de projet chez Plan International Vietnam. Elle collabore au programme Safer Cities for Girls à Hanoi depuis son lancement, en 2014. Thu a accumulé 17 ans d'expérience chez Plan, dans divers projets autour de la protection de l'enfance et des violences sexistes.