"Je nourris de grandes inquiétudes à l'égard des effets dévastateurs de l'euro", a déclaré l'économiste américain Joseph Stiglitz. Son livre intitulé L'Euro. Comment la monnaie unique menace l'avenir de l'Europe, a été publié ce mois-ci dans sa traduction française et, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas tendre avec la monnaie unique européenne. Il serait cependant erroné de croire que cet économiste de renom est contre l'intégration européenne. Récemment, il qualifiait le projet européen de " bien trop important pour le clouer au pilori de l'euro. Le message de mon ouvrage est simple : l'Europe ferait peut-être bien d'abandonner la monnaie unique si elle veut sauver l'intégration européenne. Je pense que cette intégration s'est révélée fondamentale. Elle a non seulement beaucoup apporté à l'Europe, mais aussi au monde entier. " Il faudrait donc plus d'Europe. Or on ne sait plus trop sur quel pied danser aujourd'hui, lit-on dans l'un des passages de son imposant ouvrage.

Dans un ancien éditorial, Joseph Stiglitz écrit avoir été le témoin au cours de sa jeunesse d'une profonde pauvreté, de longues périodes de chômage et de la discrimination des Afro-Américains. Il qualifie les écarts de revenus dans les pays occidentaux de " cancer pour la communauté ", qui sape la démocratie et affaiblit l'économie. Ce fils d'un courtier en assurances et d'une institutrice de l'Indiana profond occupe aujourd'hui la troisième place sur la liste des économistes les plus cités. Parmi ses ouvrages les plus célèbres figurent La grande désillusion (2002) et Le prix de l'inégalité (2012). Dans son nouveau livre, il dépeint l'Allemagne comme le grand épouvantail. Pour celui qui prodiguait encore récemment des conseils au gouvernement Syriza, parti d'extrême gauche, la Grèce compte très clairement parmi les victimes. D'après lui, les principaux décideurs européens ne sont pas parvenus à tenir leur belle promesse de combler le fossé économique. Le lauréat du prix Nobel qualifie de malhonnête le sauvetage des banques à coups de milliards au bénéfice des actionnaires et obligataires, alors même que les groupes les plus vulnérables en Europe ont dû subir de sévères restrictions budgétaires dans les soins de santé et la sécurité sociale. Selon Joseph Stiglitz, les faibles déficits budgétaires et la limitation des dettes publiques ne font qu'accentuer les inégalités entre et au sein des pays. Au lieu de réduire l'instabilité économique, l'union monétaire l'a au contraire renforcée. L'euro représente désormais un obstacle à une intégration économique et politique plus poussée. Le marasme économique dans lequel l'Europe est engluée depuis des années entraîne de lourdes conséquences politiques. Et l'heure est venue, estime-t-il, tant en Europe qu'aux Etats-Unis, de présenter l'addition aux décideurs politiques.

A la demande de Joseph Stiglitz, nous nous rencontrons dans l'iconique restaurant Metro Diner situé dans l'Upper West Side. C'est aussi le quartier où habite cet insolite professeur d'université et où il enseigne depuis déjà 15 ans à l'Université de Columbia. Pendant qu'il savoure une omelette athénienne à la feta, tout un symbole, il explique patiemment que l'euro risque de mettre à mal tout le processus d'intégration. Les problèmes aux Etats-Unis et le très controversé candidat à la présidence Donald Trump sont également abordés au cours de la discussion.

TRENDS-TENDANCES. Vous tapez sur l'euro pendant des centaines de pages. Pourtant, vous présentez une solution pour le maintien de la monnaie unique.

JOSEPH STIGLITZ. Lorsque l'on voit tout l'investissement qu'a requis ce projet, il serait plutôt sage de le mener à bien. Je pense que cela peut fonctionner si certaines conditions sont respectées : l'introduction d'euro-obligations, la création d'une union bancaire et d'un système européen de garantie des dépôts ainsi que l'élaboration d'une politique industrielle destinée à soutenir les pays accusant un retard.

Mais est-ce aujourd'hui faisable d'un point de vue politique ?

Non. J'ai l'impression que l'Europe se dirige vers un scénario connu, bien que ce soit le pire envisageable : l'enlisement.

Vous affirmez que l'explosion de la zone euro est " presque irrémédiable ". Ce n'est pourtant pas l'impression qui domine sur les marchés financiers. Qu'est-ce qui déclenchera selon vous la prochaine crise de l'euro ?

Les maux se situent à la croisée des marchés financiers et du milieu politique. Le Brexit a illustré quelles sont les conséquences possibles lorsque de larges pans de la population doivent faire face à des temps difficiles. Les travaux de l'économiste Branko Milanovic ont démontré que partout dans le monde une partie de la population avait été laissée pour compte : la classe moyenne inférieure. Bien malin qui pourra dire comment la situation va évoluer en France avec Le Pen ou en Italie avec le Mouvement Cinq Etoiles. Si les investisseurs retirent leur argent, c'est tout le système bancaire qui s'effondre. L'Europe viendra-t-elle alors en aide à la grande Italie, comme ce fut le cas pour la Grèce et le Portugal ? Il s'agissait de petites économies. L'Europe se trouve aujourd'hui confrontée à une question existentielle : dans quelle mesure est-elle prête à secourir l'Italie ? On entend déjà d'ici crier les décideurs allemands : " Pas de plan de sauvetage pour l'Italie ! " Mais l'Europe n'y coupera pas et le débat politique ne fera que s'enflammer. Comment tout cela va-t-il finir ? J'utiliserai une formule brève : pas de manière agréable.

Ne seriez-vous pas déçu de voir l'euro disparaître ?

"J'ai l'impression que l'Europe se dirige vers un scénario connu, bien que ce soit le pire envisageable : l'enlisement."

Pas vraiment. Il faut analyser la situation sous un angle pratique. A supposer que l'euro disparaisse, c'en sera malgré tout fini de voyager les poches pleines de billets et de pièces étrangères. Je voyage souvent et je n'utilise jamais d'argent liquide. L'heure est à la monnaie numérique. Voilà pourquoi l'économiste que je suis trouve cela totalement fou d'accorder autant d'importance à l'euro.

Vous affirmez que l'euro et les politiques de rigueur ont fortement pesé sur les économies européennes et que le Royaume-Uni avait bien fait de ne pas vouloir faire partie de la zone euro.

Prenons l'exemple de la Suède. Jamais elle n'aurait pu se rétablir aussi rapidement après la crise de 2008 si elle avait intégré la zone euro. Ne pas avoir à se plier aux doctrines de l'Union européenne comporte de nombreux avantages pour un pays. Au vu des tribulations qu'a connues la monnaie unique, je ne conseillerais à aucun pays d'intégrer la zone euro. Il est plus difficile d'en sortir que d'y entrer.

On observe de nombreuses similitudes entre l'euro et la mondialisation et les promesses contenues dans les accords de libre-échange. Les décideurs politiques créent des systèmes néfastes aux citoyens.

Ils ne sont plus en phase avec leurs électeurs. La population a été ignorée. Pendant des années, les décisions se sont prises d'en haut, sans tenir compte de la base. Les citoyens se sont vu promettre des jours meilleurs. Les politiques leur disaient : " Nous sommes les experts, vous nous remercierez. " Tu parles !

Vous avez été économiste en chef à la Banque mondiale. Trop critique, cela vous a valu de perdre votre poste. Dans votre ouvrage, vous massacrez allègrement la troïka constituée par la BCE, la Commission européenne et le FMI (à l'égard duquel vous semblez pourtant optimiste).

Je suis certainement devenu plus optimiste, c'est vrai. Mon livre semble indiquer que c'est l'Allemagne qui dicte le jeu. Toutefois, des changements ont bien eu lieu. Le FMI fait aujourd'hui preuve d'une plus grande autocritique. Pendant la crise irlandaise, il s'est opposé à la volonté de la BCE. A l'heure actuelle, le FMI subordonne tout nouveau plan de sauvetage de la Grèce à la restructuration de sa dette. Bien entendu, l'Allemagne ne veut pas en entendre parler, bien qu'elle souhaite garder le FMI à bord du navire. De toute évidence, l'une des deux parties devra mettre de l'eau dans son vin. Pour ma part, je pense que le FMI obtiendra gain de cause. Ils donneront simplement un autre nom à cette restructuration afin d'éviter à l'Allemagne de perdre la face.

Vous souhaiteriez voir les pays nordiques, plus riches, venir davantage en aide à la Grèce. Mais quid de l'aléa moral ? Peut-on partir du principe que les Etats membres sont bienveillants ? N'a-t-on pas déjà trop gaspillé ?

Les décideurs politiques ont failli à leur promesse d'une plus grande prospérité.

Toutes ces discussions autour de l'aléa moral sont excessives. Aucun pays ne peut consciemment souhaiter une situation comme la Grèce. A moins de ne plus avoir toute sa raison. Précisons aussi que la majorité de l'argent débloqué n'est pas allé à la Grèce, mais a plutôt servi à renflouer les banques allemandes et françaises.

En Europe, on vous place à gauche de l'échiquier politique. N'êtes-vous pas parfois taxé de communiste aux Etats-Unis ?

Personnellement, je me vois comme un centriste. La politique américaine a connu de profonds bouleversements ces trois à quatre dernières années. Un large mouvement progressiste s'est mis en branle. Le succès de Bernie Sanders a révélé que pour les individus de moins de 35-40 ans, le vocable " socialiste " n'évoque rien de particulier. Cependant, s'il avait remporté la nomination démocrate, la droite n'aurait pas manqué de lui déclarer la guerre et de le qualifier de communiste.

Cela fait des années que vous traitez des inégalités en matière de revenus et de leur impact sur l'économie.

C'était déjà le sujet de ma thèse, en effet.

Pensez-vous que l'inquiétude occupe à nouveau le centre des débats dans les politiques de Bernie Sanders, Hillary Clinton et Donald Trump ?

Je le pense, oui. Ce n'est pas tant que les gens se sont laissé convaincre par mes arguments, mais la situation s'est à ce point dégradée qu'ils ont vu les dangers du fossé entre les revenus, qui se creuse de plus en plus. Plus personne ne pouvait nier les faits. Et les symptômes ont de quoi susciter des inquiétudes.

Pourriez-vous illustrer votre propos par des exemples ?

"Il est plus difficile de sortir de la Zone euro que d'y entrer."

L'espérance de vie de bon nombre d'Américains est en recul. Les décès en couches sont récurrents. J'épingle une autre statistique alarmante dans mon livre Le prix de l'inégalité : la mise à mal de l'égalité des chances. Par rapport à d'autres économies occidentales, les chances des jeunes Américains sont plus étroitement liées aux revenus et à la formation des parents. Vous avez d'un côté les pays scandinaves et les Pays-Bas, et de l'autre les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Les différences sont considérables.

Vous mentionnez également des maladies sociales.

Alcoolisme, drogue, suicide, obésité. Les Etats-Unis représentent 5 % de la population mondiale et 25 % de la population carcérale. Bon nombre d'Etats consacrent plus d'argent aux prisons qu'aux universités. Si la deuxième institution contribue à construire des vies, la première en détruit. Le principal symptôme du marasme actuel n'est autre que le " Trumpisme ".

Selon vous, quelles sont les chances de victoire de cet homme d'affaires ?

Sa victoire relève de l'improbable, mais tout le monde est très nerveux. Si personnellement je ne cède pas à la peur, c'est essentiellement grâce à notre système de checks et balances. Donald Trump ne contrôlera jamais le Congrès et il n'a pas non plus la mainmise sur son propre parti.

Nous pouvons donc dormir sur nos deux oreilles ?

Pas vraiment, puisqu'il risque bientôt d'avoir le doigt sur le bouton nucléaire.

Quel serait le bouton nucléaire d'un point de vue strictement économique ? Ou s'agissant de l'économie, quelles seraient les plus grandes inquiétudes que vous inspire Donald Trump ?

Il a déjà donné des indications quant à la direction qu'il prendrait. Il a proposé d'investir massivement dans l'infrastructure, sans toutefois expliquer où il irait chercher l'argent. Récemment, il a déclaré vouloir renégocier la dette publique américaine, mais à ce jour, il n'est pas revenu sur le sujet. Ce genre de folies peut faire s'envoler les taux d'intérêt à des niveaux stratosphériques. C'en sera la fin des Etats-Unis comme havre de sécurité.

Propos recueillis par Gerben Van Der Marel, à New York / Photos : Reporters.

Joseph E. Stiglitz, "L'euro. Comment la monnaie unique menace l'avenir de l'Europe", 503 p., 25 euros. J. Stiglitz viendra prochainement en Europe pour la promotion de son livre.

Profil

Joseph Stiglitz. © Reporters

Né à Gary dans l'Indiana en 1943.

Diplômé du Amherst College et du MIT.

1967 : décroche le titre de docteur et est nommé professeur en 1970 (à 27 ans). Il entre deux ans plus tard à la Société d'économétrie.

Carrière académique : professeur à Yale (1966-1973), à Stanford (1974-1976), à Oxford (1976-1979) et à Princeton (1979-1988) avec, entre-temps, des séjours à l'Institut d'études du développement de l'Université de Nairobi.

1995-1997 : responsable du Council of Economic Advisers de l'administration Clinton.

1997-2000 : vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale.

Prix Nobel d'économie en 2001.

2008 : Nicolas Sarkozy lui confie une mission de réflexion sur le changement des instruments de mesure de la croissance française.

Actuellement professeur à Columbia.