A Istanbul, au stade Recep Tayyip Erdogan, haut lieu du football de 14.000 sièges implanté à flanc de colline dans le quartier de Kasimpasa, c'est la joie. L'équipe Kasimpasa SK domine la Super Lig, la première division turque, qui a remporté les quatre premiers matchs de ce début de saison.
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A Istanbul, au stade Recep Tayyip Erdogan, haut lieu du football de 14.000 sièges implanté à flanc de colline dans le quartier de Kasimpasa, c'est la joie. L'équipe Kasimpasa SK domine la Super Lig, la première division turque, qui a remporté les quatre premiers matchs de ce début de saison. Pendant ce temps, l'économie du pays que dirige le président Erdogan lutte pour sa survie. Cette année, la livre turque a perdu pas moins de 40 % par rapport au dollar, s'effondrant le mois dernier suite à un bras de fer diplomatique avec les Etats-Unis. L'inflation avoisine les 18 %. La banque centrale, sur laquelle M. Erdogan faisait pression pour qu'elle maintienne les taux d'intérêt à un niveau réduit, a été lente à réagir. Mais le 13 septembre, alors même que le président exigeait une baisse, elle a porté à 24 % son taux directeur, soit une hausse de 6,25 points qui a surpris les marchés. Du coup, la livre s'est envolée. Et le ralentissement économique est très net. En glissement annuel, la croissance est passée de 7,4 % au premier trimestre à 5,2 % au second. Le PIB pourrait baisser dans les derniers mois de 2018. Et les sources de crédit qui ont alimenté cette croissance (dont une bonne partie est étrangère, ce qui a porté le déficit commercial à 6 % du PIB ) se tarissent. Les prêts bancaires, ajustés à l'inflation, sont en baisse. Même les grandes sociétés se voient demander des taux d'emprunt de 35 %. Un tel coup de frein est généralement inquiétant pour les banques. Les indicateurs sont au rouge. Les actions des banques cotées en Bourse ont perdu plus de 40 % cette année. Celles des banques occidentales ayant des participations dans des établissements bancaires turcs, dont la BBVA espagnole - qui détient la moitié de Garanti - et l'UniCredit italienne - qui a une participation indirecte de 40 % dans Yapi Kredi -, sont également à la peine. Le mois dernier, l'agence de notation Moody's a abaissé la note de 18 établissements de crédit turcs. Pourtant, selon les critères habituels, les banques turques ont les moyens de faire face à la crise. Leurs ratios de fonds propres sont nettement supérieurs aux seuils réglementaires, ce qui autorise une certaine sérénité. Et elles disposent d'abondantes liquidités : leurs rendements sur fonds propres tournaient encore récemment autour de 15 pour 100. Ainsi, selon Sam Goodacre de J.P. Morgan, leurs marges nettes d'intérêts, qui s'établissent à environ 4 %, sont suffisantes pour faire face à des coûts de financement accrus. D'éventuelles difficultés futures dépendront donc principalement de deux facteurs. Le premier, c'est la mesure dans laquelle les prêteurs étrangers seront disposés à continuer à leur fournir des fonds. Les banques turques ont en effet énormément emprunté hors du pays. Une partie de l'argent a été prêtée à des entreprises locales demandeuses de dollars et d'euros bon marché. Une autre convertie en livre turque pour répondre à la demande de crédits en monnaie nationale, nettement supérieure aux dépôts. La réglementation oblige les banques à limiter leur exposition au risque de change, mais les prêteurs étrangers pourraient trouver le risque de défaut des emprunteurs trop élevé. Près de 100 milliards de dollars d'emprunts étrangers des banques arriveront à échéance d'ici un an. Et des emprunts à hauteur d'un peu plus de 20 milliards, y compris des crédits syndiqués impliquant des douzaines de banques, devront être remboursés ou refinancés d'ici la fin 2018. Selon un banquier fin connaisseur des marchés, le coût des prêts syndiqués, qui était toutefois faible au départ, a doublé au deuxième semestre. Il est donc peu probable que les banques soient en mesure de refinancer tous les prêts arrivant à échéance. Mais elles disposent de la liquidité nécessaire pour suppléer à toute insuffisance. Et le soutien des prêteurs étrangers avec lesquels elles traitent de longue date ne devrait pas se démentir. Toujours selon Sam Goodacre, Akbank, grand établissement bancaire ayant des emprunts à hauteur de 940 millions de dollars qui arrivent à échéance ce mois-ci, entretient des relations avec 300 banques étrangères - et une quarantaine de ces banques, réunies en syndicat, lui ont accordé des crédits à la même époque il y a un an. L'autre facteur sera la proportion de créances irrécouvrables auprès des entreprises turques. Depuis plusieurs années, ces entreprises empruntent en dollar et en euro aux taux d'intérêt ultra-bas qui caractérisent la situation post-crise. La chute de la livre turque a rendu ces dettes nettement plus onéreuses. Il est vrai que les recettes de certains emprunteurs sont en devises étrangères. D'autres ont pris leurs précautions. Ainsi, certains promoteurs de centres commerciaux exigent un paiement de leurs loyers en dollar, par exemple. Mais ils sont nombreux à ne pas le faire. Et si les locataires ne parviennent pas à payer leur loyer, les propriétaires finissent par en pâtir. A l'heure actuelle, les ratios de créances irrécouvrables des banques sont de 3 % seulement, ce qui est négligeable par rapport à la situation grecque ou italienne. Les banques publiques affichent des chiffres inférieurs à ceux des établissements privés, ce qui peut être trompeur. Ces banques étaient plus disposées à prêter aux PME dans le cadre d'un fonds de garantie public visant à stimuler l'économie. Les ratios ne peuvent qu'augmenter, mais cela prendra du temps. Les autorités de réglementation ont pris soin de donner du temps aux banques. Elles ont assoupli les règles relatives aux créances douteuses et reporté la réévaluation en livre turque des crédits en devises étrangères, qui aurait nui aux ratios de fonds propres des banques. Mais sans le président Erdogan, les banques turques ne seraient pas nécessairement devenues un sujet d'inquiétude. Depuis que la Réserve fédérale américaine a entrepris de mettre progressivement fin à sa politique d'assouplissement quantitatif, en 2014, les marchés émergents savent qu'ils ne pourront bénéficier beaucoup plus longtemps de taux d'intérêt ultra-bas. Au lieu d'accepter cet état de fait et de l'accompagner progressivement, Erdogan a pris le risque de foncer dans le mur. Ayant durement réprimé le coup d'Etat de 2016 avant de remporter les élections ainsi qu'un référendum, il a renforcé sa mainmise sur le pays, changeant les règles politiques en Turquie. Mais il ne pourra pas changer les règles de l'économie, pas plus que celles du football. Par The Economist.