Nous n'avons pas le souvenir d'une entreprise privée pointée de manière aussi explicite et négative durant ce moment solennel de la vie politique belge. Pourquoi donc l'opérateur historique irrite-t-il à ce point le Premier ministre, qui a sermonné les pontes d'Engie, convoqués d'urgence à Bruxelles ? La réponse est à la fois ponctuelle et structurelle.
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Nous n'avons pas le souvenir d'une entreprise privée pointée de manière aussi explicite et négative durant ce moment solennel de la vie politique belge. Pourquoi donc l'opérateur historique irrite-t-il à ce point le Premier ministre, qui a sermonné les pontes d'Engie, convoqués d'urgence à Bruxelles ? La réponse est à la fois ponctuelle et structurelle. L'imminence du scrutin communal pèse évidemment sur le contexte : les risques de délestage et de hausses des prix en raison de l'arrêt simultané de six des sept réacteurs nucléaires belges plombent la campagne du MR. Alors il faut montrer les dents. Charles Michel joue les " Test-Achats " en assurant qu'il utilisera " tous les moyens de droit pour défendre les intérêts des consommateurs ". " Les hausses de prix liées à l'indisponibilité anormale du parc nucléaire devront être facturées à Engie- Electrabel ", a-t-il déclaré. On se permettra de douter de la possibilité de contraindre juridiquement l'électricien à réduire ses marges pour plaire au gouvernement. Engie rappelle d'ailleurs que les prix de gros se déterminent sur un marché Benelux-France-Allemagne, au sein duquel le nucléaire belge représente 6 GW sur 396 et n'influencerait donc que marginalement les prix. Les hausses proviennent plutôt des prix du gaz et des quotas de CO2. Le gouvernement reçoit en pleine figure une évolution sur laquelle il n'a guère de prise. Cela nous conduit à l'explication plus structurelle de l'irritation de Charles Michel : l'impuissance politique dans ce dossier énergétique concédé au privé depuis des lustres. Incapable de s'accorder sur une stratégie énergétique ambitieuse, le monde politique belge a laissé les choses filer. Sa préoccupation essentielle était de renflouer son budget avec une taxe sur la " rente " nucléaire ou, pour les communes, des dividendes provenant des sociétés de transport de gaz et d'électricité (Fluxys et Elia, deux sociétés cotées). L'intérêt général à long terme, la sécurité d'approvisionnement : chacun faisait mine de croire que les autres allaient s'en préoccuper. Peut-on sincèrement en vouloir à un opérateur privé à qui on a dit, il y a près de 20 ans, " vos centrales nucléaires, vous pouvez les fermer ", de n'avoir pas montré d'excès de zèle dans leur entretien ? La sortie du nucléaire pèse, à un autre titre, dans les relations glaciales entre le gouvernement fédéral et Engie : le coût du démantèlement et de la gestion des déchets radioactifs. Il pourrait s'élever à 10 milliards d'euros voire plus, selon les dernières estimations de l'Ondraf, l'organisme public chargé de ces déchets. Engie assumera-t-il réellement ce coût dans la durée (et pas n'importe quelle durée : un siècle ! ) ? Tant que les choses se réglaient au sein du " poto-poto " belgo-belge, on pouvait dégager des " arrangements ". Peut-être pas toujours très glorieux mais des arrangements. Avec un groupe mondial dirigé depuis Paris, l'histoire a pris une autre tournure. Bien malin qui peut dire quels seront les contours de la filiale belge d'Engie dans 20 ou 30 ans et qui pourra le cas échéant la suppléer pour gérer les déchets radioactifs. Et pourtant, c'est aujourd'hui que cela se négocie entre le gouvernement et Engie. D'où sans doute une partie de l'irritation du Premier ministre.