L'Office flamand de l'emploi (le VDAB) ainsi que les fédérations patronales Voka et Agoria ont décidé de se rendre au Maroc afin de débaucher des jeunes informaticiens. A l'heure actuelle, les entreprises flamandes sont en quête de quelque 4.000 analystes informaticiens, mais seuls 900 demandeurs d'emploi disposent des compétences nécessaires. "Il y a une pénurie gigantesque", se plaignait récemment un responsable du Voka dans les colonnes du Standaard. Une question taraude l'esprit de ceux qui travaillent sur le chômage : pourquoi, alors que le nombre de chômeurs reste élevé (presque 500.000 recensés fin 2018), autant d'emplois restent-ils vacants ?
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L'Office flamand de l'emploi (le VDAB) ainsi que les fédérations patronales Voka et Agoria ont décidé de se rendre au Maroc afin de débaucher des jeunes informaticiens. A l'heure actuelle, les entreprises flamandes sont en quête de quelque 4.000 analystes informaticiens, mais seuls 900 demandeurs d'emploi disposent des compétences nécessaires. "Il y a une pénurie gigantesque", se plaignait récemment un responsable du Voka dans les colonnes du Standaard. Une question taraude l'esprit de ceux qui travaillent sur le chômage : pourquoi, alors que le nombre de chômeurs reste élevé (presque 500.000 recensés fin 2018), autant d'emplois restent-ils vacants ? " En moyenne sur les neuf premiers mois de cette année, le nombre d'emplois ne trouvant pas preneurs atteignait près de 145.000, affirme la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Le taux de vacance d'emploi atteint 3,53%. Autrement dit : 100 emplois disponibles, 3,5 restent vacants. " Et cela ne concerne pas uniquement la Flandre qui, avec un taux de chômage de 6,1% à la fin de 2018, se rapproche du plein emploi. En Wallonie, on compterait 30.000 postes vacants pour environ 200.000 demandeurs d'emplois et un taux de chômage de 13,7%. Mais tous ne sont pas d'accord avec ces chiffres. Sans nier le problème, Marie-Kristine Vanbockestal, la patronne du Forem (l'Office wallon de la formation et de l'emploi), pose un petit bémol sur ces statistiques. " C'est la photographie des offres qui circulent à ce moment, mais rien ne dit qu'elles sont en pénurie. Il y a à un moment en Wallonie 30.000 offres d'emplois vacants, mais peut-être que, le lendemain, 1.000 seront satisfaites. Nous avons cependant d'autres indicateurs et chaque année, en juillet, nous publions une liste des fonctions critiques (les fonctions difficiles à pourvoir) et des métiers en pénurie (ceux pour lesquels il y a moins de 15 demandeurs d'emploi positionnés pour 10 offres données). " Les derniers chiffres wallons, qui concernent l'année 2017, recensent 88 fonctions critiques, dont 55 en pénurie. " Si je prends l'année 2017, poursuit Marie-Kristine Vanbockestal, le Forem avait géré 225.000 offres d'emplois et en avait diffusé 330.000 (car nous diffusions aussi certaines offres d'Actiris à Bruxelles ou du VDAB en Flandre). Sur les 225.000 offres propres au Forem, il y avait 63.000 fonctions critiques, 41.000 en pénurie, mais à la fin de l'année 2017, il n'y avait plus que 11.440 offres non satisfaites. In fine, un certain nombre d'offres finissent par être pourvues. Les offres non pourvues ne représentent que 3% de celles que nous avons diffusées et 5% des offres gérées par nous. " Mais, et la patronne du Forem ne le nie pas, la pénurie a tendance à s'aggraver. " Elle devient un problème endémique dans la plupart des pays ", dit-elle. C'est ce que souligne aussi Ines Goncalves Raposo, du think tank Bruegel. " Sur l'année 2018, nous avons observé une inquiétude générale au sujet de la pénurie d'emplois, facteur qui empêche la croissance de la production dans les secteurs de l'industrie, de la construction et des services, dit-elle. Et ces perceptions sont davantage marquées dans les 10 pays de l'Europe centrale et les 11 pays de l'Europe occidentale et du Nord. " Les pays du Sud ne paraissent pas connaître la même difficulté. Ces chiffres européens vont d'ailleurs à l'encontre de plusieurs idées reçues. " L'émigration à partir de pays d'Europe centrale et de l'Est a eu un impact négatif sur le marché du travail de ces pays et a créé une pénurie de travail, observe Ines Goncalves Raposo. Ensuite, et contrairement au discours de certains, l'immigration de ces travailleurs dans les pays d'Europe occidentale et du Nord n'a pas significativement 'volé l'emploi' des travailleurs locaux, puisque le phénomène de pénurie d'emplois s'est aggravé en parallèle avec l'arrivée de ces travailleurs d'Europe de l'Est. Enfin, la sévérité de la pénurie s'est aggravée, et dépasse les niveaux enregistrés avant la crise de 2007. " Il reste que notre pays est particulièrement touché. " La Belgique se place avec son taux de vacance d'emplois de 3,5% tout en haut du classement, juste derrière la République tchèque, et bien au-dessus de la moyenne européenne de 2,2% ", observe la FEB. Cette dernière ajoute que " bien que cette tendance à la hausse du nombre d'emplois vacants s'observe dans la majorité des pays européens, l'augmentation qu'a connue notre pays reste très élevée : près de 74% de croissance depuis 2014 ". Il y a donc un problème. Il y en a même plusieurs. Car la pénurie peut être l'expression de phénomènes différents. Dans des contrées de plein emploi, comme l'Allemagne, les Etats-Unis ou en partie la Flandre, il y a des demandes insatisfaites tout simplement parce que l'on manque de bras. Mais en Hongrie, en France, en Wallonie ou à Bruxelles, où les taux de chômage sont élevés, il y a aussi des postes vides. Pourquoi ? Une première réponse est que la demande concerne des métiers très qualifiés, pour lesquels il n'y a pas assez de candidats. Mais il y a aussi, on le voit dans la description des jobs en pénurie (chauffeurs, ouvriers de voirie, bouchers, etc.), des entreprises qui offrent des emplois relativement peu qualifiés ne trouvant pas preneurs. " Une partie des métiers en pénurie demande des qualifications que n'ont pas les personnes au chômage, et cela même pour des métiers pour lesquels il ne faut a priori pas de grandes qualifications, mais qui ont évolué avec la technologie, répond Philippe Ledent, senior économiste chez ING Belux. En Belgique, la moitié des 500.000 personnes inoccupées n'ont pas le diplôme de l'enseignement secondaire supérieur. " L'économiste ajoute que les emplois ont d'autant plus évolué dans des pays comme le nôtre où les coûts salariaux sont élevés, et qui demandent donc une forte productivité. " Et puis, poursuit-il, le marché du travail conserve un groupe de population qui n'a aucune qualification, qui n'a même pas les aptitudes de base, et pour qui certains métiers sont trop pénibles ou nécessitent d'acquérir des aptitudes. " Mais, ajoute Philipe Ledent, il ne faut pas non plus incriminer uniquement l'offre de travail. " Les entreprises ne pleurent-elles pas un peu trop vite ? , s'interroge-t-il. Elles pourraient aussi former les personnes qu'elles ne trouvent pas sur le marché du travail. " Voilà pourquoi, dans les solutions que les pouvoirs publics tentent d'apporter, il y a des incitants qui s'adressent aux chômeurs comme aux patrons. Au niveau fédéral, on a incité les entreprises à embaucher des travailleurs peu qualifiés en réduisant les cotisations sociales et en augmentant le pouvoir d'achat des bas salaires. Au niveau régional, on a mis en place une batterie d'outils. A Bruxelles, les demandeurs d'emploi qui veulent se former à un métier en pénurie bénéficient de la gratuité de la formation, et les chefs d'entreprise qui prennent un stagiaire perçoivent un subside de 1.750 euros. Et s'ils l'engagent, ils reçoivent 15.900 euros. En Région wallonne, parmi les incitants financiers créés, on soulignera la prime de 350 euros que touche le demandeur d'emploi qui a terminé une formation dans un métier en pénurie ou pour une fonction critique. Le ministre wallon de l'Emploi Pierre-Yves Jeholet a également organisé une opération " coup de poing pénurie ", qui permet à une entreprise de mettre en place une formation sur mesure pour répondre à ses besoins. La Région a aussi modernisé son plan " formation insertion " et organise les " mardis d'avenir " qui mettent en exergue, chaque mardi, un de ces métiers en pénurie. Toutefois, le gros de l'effort, de l'avis de tous, doit être porté sur l'école. " Le fond du problème est la qualification donnée par l'enseignement, souligne Philippe Ledent. Si la question est résolue, il n'y a plus de problème de pénurie dans 10 ans, car on sait que les gens plus qualifiés trouvent plus facilement du travail, et ont davantage tendance à développer l'esprit d'entreprise... C'est la mère de toutes les solutions. " " Les problèmes que rencontrent les chefs d'entreprise, lorsqu'ils veulent embaucher, sont autant des problèmes de compétence générale et comportementale que de qualifications, précise Marie-Kristine Vanbockestal. Les jeunes manquent de la maturité attendue pour exercer un métier : respecter les horaires, être capable de travailler en groupe, prendre une décision, comprendre des instructions écrites, etc. Le rôle de l'école, plus que jamais, est d'instruire et de construire des adultes responsables et mûrs, de leur apprendre certaines techniques et d'inculquer dès le plus jeune âge la compétence numérique. " Nous avons 200 filières de formation pour adultes et 80% correspondent aux métiers en pénurie. Mais il faut aussi des solutions à long terme, poursuit-elle. Le monde idéal serait celui où les jeunes quittent l'école et arrivent sur le marché de l'emploi dûment outillés pour prendre les offres qui circulent. Je reste prudente, je ne critique pas l'école. Mais je constate qu'il y a un nombre grandissant de jeunes qui arrivent sur le marché de l'emploi et qui ne sont pas bien qualifiés. " Et la patronne du Forem plaide pour que l'école reconfigure ses filières de formation en fonction des métiers d'avenir. Mais ce n'est pas si simple. " Certains, sur le marché de l'emploi, ont tendance à blâmer les jeunes qui boudent les filières en pénurie, ajoute encore Marie-Kristine Vanbockestal. Mais il nous faut comprendre, à côté de l'évolution des métiers, le positionnement des jeunes à l'égard du monde professionnel. Je recommanderai au prochain gouvernement d'investir dans une enquête, de questionner les jeunes, les parents, les éducateurs afin de comprendre leurs motivations pour en tirer des leçons en matière d'orientation. " Car il n'est pas évident d'orienter les jeunes têtes blondes, brunes ou rousses vers des métiers en pénurie. " Si vous obligez un enfant à s'orienter dans une filière qu'il n'aime pas, vous mettez en place une stratégie d'échec ", disait une spécialiste de l'orientation scolaire à un journaliste du Monde dans un article retweeté voici quelques jours par... Paul Magnette. En réalité, le problème de ces emplois non pourvus face à des demandeurs d'emploi sans travail est révélateur d'un vaste changement de société. " Il va se poser une question cruciale dans la plupart des économies, estime Philippe Ledent, et cela participe des frustrations qui s'expriment actuellement. C'est que le monde du travail réclame des gens de plus en plus qualifiés. Il y a un choix à faire. Soit faire comme les Etats-Unis qui ont un marché du travail flexible, des coûts salariaux peu élevés et peu de protection sociale. L'Allemagne a aussi opté en partie pour ce système en instaurant ses mini jobs. Soit on considère que le cadre législatif actuel, qui propose une protection sociale élevée et des coûts salariaux élevés, est un minium sur lequel on ne veut pas transiger. Je le comprends, car ce cadre est un de ceux qui protège le mieux contre la pauvreté. Mais alors, le marché du travail est de moins en moins capable d'absorber les jobs peu qualifiés. Et dans ce cas, il faut, comme l'on fait les pays nordiques, centrer tous ses efforts sur la qualification des gens. Aujourd'hui, j'ai l'impression que nos pays se refusent encore à faire un choix. "