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Une boîte d'une trentaine de personnes, qui a mis au point une innovation mondiale et dont le chiffre d'affaires a été multiplié par quatre en trois ans. Coexpair illustre magistralement les perspectives de redressement de la Wallonie, et c'est bien pour cela que l'Union wallonne des entreprises avait choisi ses locaux, au nord de Namur, pour présenter son dernier baromètre conjoncturel. Coexpair, fondée il y a 12 ans, développe des technologies de fabrication de matériaux composites pour l'aviation. Elle travaille pour Airbus, Asco, Sonaca... et ne craint certainement pas les concurrents américains ou asiatiques. " Quand on innove, on peut produire ici et être les plus compétitifs ", lâche le CEO André Bertin. Cette belle réussite est-elle un cas trop isolé en Wallonie ? Les chiffres tendent, hélas, à le prouver. Le récent rapport de la Commission européenne sur l'économie belge a pointé " les disparités " de l'évolution entre les Régions et les provinces belges. Sur la période 2007-2016, l'évolution du PIB/habitant des provinces wallonnes (à l'exception notable du Brabant wallon) reste largement dans la moyenne européenne. " La Wallonie s'est révélée moins résiliente que le reste du pays dans la sortie de crise ", souligne le rapport de la Commission, en soulignant la nécessité d'adapter le tissu industriel aux nouveaux défis économiques. Adaptation que les Plans Marshall successifs étaient censés avoir au moins enclenché... Le jugement européen est-il trop sévère ? Beaucoup d'économistes doutent de la pertinence du critère du PIB/habitant pour juger de la situation d'un si petit territoire. Il est en effet biaisé par la démographie (en très forte hausse à Bruxelles) et la mobilité professionnelle des citoyens. Mais, c'est cet indicateur que l'Europe utilise et il permet donc des comparaisons a priori fiables. C'est notamment lui qui avait permis l'octroi d'importants fonds Objectif 1 à la province de Hainaut à la fin du siècle dernier. Ce critère du PIB/habitant s'avère un peu désespérant pour la Wallonie, qui continue de décrocher de la moyenne européenne. Avec un bonnet d'âne pour la province de Hainaut (oui, celle-là qui avait déjà bénéficié des fonds européens spécifiques pour se redresser), qui affiche l'évolution la plus sombre de tout le pays. Une lecture plus large invite toutefois à nuancer le mauvais bulletin wallon. Si elle sous-performe globalement, la Wallonie se comporte mieux que la plupart des autres régions de tradition industrielle comme le Nord-Pas-de-Calais, la Lorraine, la Lombardie ou le Nord de l'Espagne (c'est un peu moins vrai avec les länder industriels allemands). Un bon point pour la Wallonie, cette fois. Et cela devrait aller en s'améliorant puisque, selon les perspectives de l'Iweps, la croissance de l'économie wallonne rejoindra la moyen-ne de la zone euro en 2019 (1,3%), après quelques années plus molles. L'institut indique même qu'en prenant un recul plus long (2003-2017), la croissance régionale est parfaitement en phase avec celle de la zone euro. " Nous avons réintégré le cycle de nos principaux partenaires et c'est en soi salutaire, commente Benoît Bayenet, professeur d'économie (ULB) et membre du comité de direction de la Sogepa. Nous ne décrochons plus, mais rattraper, c'est autre chose. Il faudrait pour cela que l'économie wallonne sur-performe par rapport à celle de la zone euro, c'est-à-dire par rapport à ses principaux partenaires. Cela me paraît très illusoire pour une économie très ouverte basée sur des produits intermédiaires et inscrite dans des chaînes de valeur internationales. " Il y a d'indéniables évolutions positives. La Wallonie est ainsi la Région du pays où le nombre de demandeurs d'emplois inoccupés a le plus baissé depuis 2004 (- 19%). Mais sur la plupart des indicateurs (croissance, revenu disponible, taux d'emploi, etc.), elle reste en dessous des performances de la Flandre. En soi, ce n'est pas gravissime : la Flandre étant l'une des régions les plus prospères d'Europe, se comparer à elle est souvent pénalisant. La comparaison n'en est pas moins incontournable dans le cadre institutionnel belge et la répartition des moyens publics. Depuis la sixième réforme de l'Etat, une partie des recettes de l'impôt des personnes physiques revient aux Régions. L'argent est réparti selon la clé fiscale, calculée en fonction du rendement de l'IPP dans chaque Région (théorie du juste retour). Cette clé est reprise chaque année dans l'élaboration du budget de l'Etat et il s'avère qu'entre 2015 et 2019, elle a évolué en faveur de la Flandre, au détriment de la Wallonie et de Bruxelles. Sauf à inverser la tendance, les dotations IPP ne compenseront donc pas la disparition du mécanisme de transition (620 millions aujourd'hui dans le budget wallon), qui s'éteindra progressivement de 2024 à 2034. C'est notamment pour cela que l'Union wallonne des entreprises estime que la Wallonie a besoin d'un surcroît de croissance pour assurer son avenir. Les dernières projections lui confèrent une croissance de 1,1% en 2019, après 1,5% l'an dernier, en phase avec les évolutions belges et européennes. " La Wallonie a peut-être même mieux résisté au ralentissement de ces derniers mois ", pointe le chef du département économique de l'UWE, Didier Paquot. Ce n'est pas mal mais cela reste, selon lui, " insuffisant ". " La Wallonie doit arriver à des taux de croissance supérieurs à la tendance européenne, dit-il. Elle ne peut pas se contenter d'une croissance de 1 ou 1,5% si elle veut financer les dépenses publiques, notamment les dépenses sociales dont certains pans ont été régionalisés, ainsi que les investissements dont nous avons besoin en infrastructures et en soutien à la politique climatique. " On l'a vu, la Sogepa estime une telle sur-performance irréaliste en raison de la structure économique de la Wallonie. L'UWE ne partage pas cet avis et affirme au contraire que, avec des mesures appropriées, la Wallonie peut atteindre une croissance de 2,5% pendant plusieurs années et se détacher ainsi du peloton européen. " L'Espagne l'a fait, les Pays-Bas l'ont fait, la Suède l'a fait, pourquoi ne pourrions-nous pas ? , lâche Didier Paquot. Cela n'a rien d'une utopie. " Encore faut-il savoir comment concrétiser cette ambition. La Wallonie s'évertue depuis une dizaine d'années à réaliser cette performance, à travers la stratégie des Plans Marshall. " A ce stade, les résultats sont modérés, notamment en termes de gain de productivité et d'exportations, analyse Marcus Dejardin, professeur d'économie à l'Université de Namur. Je pense cependant qu'il est trop tôt pour tirer des conclusions. Les projets de recherche, initiés dans les pôles de compétitivité, prennent du temps. Ils sont de plus en plus matures et proches du marché, l'évolution est intéressante même si elle ne se traduit pas encore vraiment dans les chiffres. " Il ajoute que les pôles de compétitivité ont eu le grand bénéfice de pousser centres de recherche, grandes entreprises et PME à collaborer. " Ce décloisonnement a révolutionné la manière de fonctionner en Wallonie, estime Marcus Dejardin. Dans la durée, l'impact est vraiment important. " La formule s'est particulièrement bien développée dans le secteur pharmaceutique, qui assure à lui seul... 67% de la progression des exportations. " L'évolution de ce secteur, c'est fantastique pour la Wallonie, lâche Didier Paquot. Mais évidemment, il ne faut pas être dépendant d'un secteur, on voit presque les fluctuations de GSK dans le PIB wallon. Nous avons vraiment besoin que d'autres progressent en parallèle. " Il met en exergue les chambres anéchoïques, récemment inaugurées à Gosselies par AGC en vue d'accélérer la recherche sur les verres automobiles connectés. " La Région a co- investi afin que d'autres entreprises puissent utiliser l'équipement et qu'un petit cluster se développe autour ", précise Didier Paquot. Le CEO de l'UWE, Olivier de Wasseige, attend lui beaucoup de l'installation de Thunder Power sur le site de Caterpillar à Gosselies. " Ce n'est pas un investissement isolé, plaide-t-il. Il y a la volonté de développer tout un écosystème autour de la voiture électrique. C'est une option structurelle, dont Thunder Power est le premier élément. " Pour booster l'impact des pôles de compétitivité, Benoît Bayenet suggère d'intensifier le travail d'animation dans et entre les pôles. " Quand on parle durabilité, économie circulaire, numérique ou logistique, les logiques sont de plus en plus transversales, avec souvent les mêmes entreprises, dit-il. Une animation bien réfléchie peut pousser à des projets plus transversaux. L'enjeu du vieillissement renforce cette nécessité car il a des implications sur la construction, la mobilité, l'alimentation, etc. C'est à nouveau un axe transversal. " L'animation, la coordination, ce sont aussi les termes retenus par Marcus Dejardin. Contrairement à beaucoup, il ne dénonce pas le foisonnement de plans et de structures économiques en Wallonie. " La réalité est complexe, il faut des initiatives variées pour y répondre, dit-il. Le défi est alors de parvenir à assurer une coordination suffisante de ces initiatives, avec un suivi et un tableau de bord. Notre système est imparfait mais il apprend de ses erreurs, il l'a montré par exemple en travaillant plus sur l'implication des PME dans les projets des pôles. Evaluer et adapter, c'est extrêmement positif. Et c'est notre rôle à tous, les académiques, les journalistes, les entreprises. " Il y a encore de la marge de progression puisque seules 439 entreprises sont impliquées dans au moins un des projets de recherche retenus par les pôles de compétitivité. Et l'on revient ici à Coexpair, cette pépite aéronautique dont les investissements en recherche portent aujourd'hui leurs fruits. " Le redressement structurel passera par des exemples comme celui-là, commente Olivier de Wasseige. Coexpair a mis au point des procédés innovants et très compétitifs. Ils ont aussi innové dans leur business model : ils ne vendent pas le produit qu'ils ont créé mais la machine qui pourra ensuite le produire. C'est le client qui devra se charger ensuite de la production de masse. " Pour généraliser cette créativité, il faudra, selon l'UWE, miser sur " l'association d'une impulsion publique et d'un dynamisme entrepreneurial ". " La DGO6 ( département de l'administration régionale qui subsidie la recherche, Ndlr), le Forem, les incubateurs, etc., tous ces acteurs doivent s'impliquer, conclut Didier Paquot. Nous n'avons pas besoin de modifications législatives ou réglementaires mais d'un état d'esprit, d'un climat bien coordonné qui donnera confiance aux consommateurs et aux entreprises. "