Dans le flux continu de l'actualité internationale, l'information est presque passée inaperçue. Le 16 octobre dernier, c'est pourtant une révolution sociale qui a secoué l'émirat du Qatar et, par ricochet, les autres Etats de la péninsule arabique. Le pays hôte de la prochaine Coupe du monde de football a en effet annoncé la fin du système controversé de la kafala dès le 1er janvier 2020. Répandue dans le golfe Persique, la kafala donne aux employeurs un pouvoir quasi absolu sur les ouvriers immigrés. Muselés, les travailleurs étrangers ne peuvent pas changer d'emploi quand ils le souhaitent et dépendent du bon vouloir de leur patron - qui confisque généralement leur passeport - pour toute visite à leur famille, restée généralement au pays.

Depuis quelques années déjà, l'émirat a fait du sport une arme de "soft power

Rudement épinglé dans un rapport d'Amnesty International, le système de la kafala sera donc prochainement banni des nouvelles règles du travail au Qatar, histoire de redonner un peu de dignité aux ouvriers immigrés. Désormais, ces travailleurs étrangers pourront non seulement garder leur passeport, mais aussi voyager lorsqu'ils le souhaitent et, surtout, changer de boulot comme bon leur semble. Un geste fort de la part de ce pays du Golfe qui devrait sans doute forcer les Etats voisins à faire de même sous la pression grandissante des différentes organisations internationales.

Redorer le blason

A l'approche de " sa " Coupe du monde de football en 2022, le Qatar veut visiblement redorer son image et donner une nouvelle impulsion sociale au Moyen-Orient. L'émirat a été sévèrement critiqué lors des derniers Championnats du monde d'athlétisme organisés récemment sur son territoire - stades vides, chaleur insoutenable, athlètes exténués, etc. - et cette mauvaise publicité automnale n'a fait qu'alimenter le " Qatar bashing " ambiant. Depuis l'attribution de la plus grande compétition footballistique au monde, le pays est sous le feu de critiques incessantes, qu'il s'agisse des soupçons de corruption liés à ce " cadeau " de la Fifa, du " scandale écologique " de la climatisation des stades ou encore des conditions de travail des ouvriers sur les chantiers du futur tournoi.

Au Qatar, ces accusations irritent les autorités qui les replacent systématiquement sous le prisme géopolitique. Depuis juin 2017, l'émirat est en effet soumis à un blocus économique de la part de ses principaux voisins - l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Barhein - ainsi que de l'Egypte. Ces quatre Etats reprochent au Qatar sa connivence avec l'Iran - l'ennemi juré des Saoudiens - et son soutien à certains groupes terroristes, ce que le pouvoir en place à Doha nie farouchement. " C'est surtout un prétexte pour briser le rayonnement international du Qatar, qui ne cesse de grandir depuis quelques années, commente cet homme d'affaires belge qui commerce depuis longtemps avec l'émirat. C'est de la pure jalousie des Etats voisins et, dans cette lutte d'influence, tous les moyens sont bons pour discréditer les Qataris, y compris les mensonges organisés. " ( lire aussi l'encadré " Un pays singulier ")

Le stade Al Janoub, inauguré en mai dernier, a été dessiné par la célèbre architecte Zaha Hadid. © PG

Un pays sous embargo

Dans cet affrontement verbal en péninsule arabique, il est difficile de démêler le vrai du faux, tant les enjeux sont complexes au Moyen-Orient. Le Qatar, pour sa part, se place en position de victime - ce qu'il est sur le plan économique depuis le blocus de ses voisins - et organise dès lors sa résistance tactique. Hasard du calendrier ou pas, l'émirat a ainsi inauguré, dans sa capitale, un vaste colloque international la veille de l'annonce de la suppression de la kafala. Intitulé Global Security Forum, ce cycle de conférences s'est tenu durant deux jours à Doha et a rassemblé plus de 300 experts issus d'une cinquantaine de pays afin de débattre des problématiques de sécurité et, surtout, de désinformation. Interrogé par un journaliste de la chaîne américaine MSNBC sur la scène du forum, le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Qatar a notamment souligné, à plusieurs reprises, la menace réelle des fake news sur les relations internationales, certains Etats n'hésitant pas, selon lui, à utiliser cette " arme " ( sic) pour déstabiliser son pays et lui porter ainsi préjudice.

Car ce sont effectivement des accusations jugées infondées par le Qatar et émanant de l'Arabie saoudite qui ont servi de déclencheur à l'embargo économique il y a deux ans et demi. Fortement dépendant de ses voisins au niveau de la chaîne alimentaire, le petit émirat a été littéralement pris à la gorge et a dû se réorganiser pour assurer sa survie. Sur le plan défensif, la Turquie a d'abord apporté son soutien immédiat au Qatar en installant une nouvelle base militaire dans le sud du pays, près de la frontière saoudienne, histoire de jouer la carte de la dissuasion (des rumeurs faisaient état d'un plan d'invasion du Qatar par l'Arabie saoudite en 2017). Ensuite, les autorités de Doha ont dû s'adapter au niveau logistique et repenser complètement leur chaîne d'approvisionnement. Le Qatar a ainsi importé des milliers de vaches pour être autosuffisant en lait et développé, dans la foulée, sa propre filière agricole. L'indépendance alimentaire a été privilégiée et les fermes se sont ainsi multipliées. Alors que la production qatarie couvrait à peine 10% des besoins nutritionnels de sa population avant le blocus, l'émirat peut aujourd'hui satisfaire lui-même près de 60% de sa demande en fruits, légumes, viande et poisson.

Un mal pour un bien

" Mis à part le drame social de certaines familles qui ont été physiquement séparées à cause du blocus, nous avons réussi à annuler tous les autres effets négatifs de l'embargo en quelques mois à peine, nous explique Ali bin Ahmed Al Kuwari, le ministre qatari du Commerce et de l'Industrie. L'autosuffisance était déjà notre priorité lorsque nous avons lancé, il y a 10 ans, notre programme national pour la sécurité alimentaire, mais avec le blocus, nous avons fortement accéléré les mesures prévues. Cela a non seulement dopé l'innovation dans notre économie, mais aussi la création d'entreprises puisque l'on note une augmentation de 22% à ce niveau-là depuis le début de l'embargo. Paradoxalement, le blocus s'est mué en une belle opportunité pour le Qatar. "

Bousculé en 2017, le peuple qatari a fini par s'adapter à cet isolement économique dans la région et à se rassembler autour de la personnalité de son leader. Depuis deux ans, l'image stylisée de l'émir Tamim ben Hamad Al Thani s'est ainsi répandue sur les façades des magasins et sur plusieurs grands buildings de Doha. " Ce n'est nullement comparable avec le culte de la personnalité de certains dirigeants, comme on a pu le voir dans les régimes communistes, mais plutôt le signe d'un réveil patriotique qui s'est cristallisé autour de la personne de l'émir, commente cette Belge qui vit au Qatar depuis 14 ans. Avant 2017, il n'y avait aucun portrait de la sorte en ville et c'est le blocus qui a véritablement installé ce sentiment de fierté au coeur de la population à un point tel que cette image, qui a été créée par un citoyen, est devenue virale et incarne aujourd'hui le symbole de la résilience du peuple qatari. "

Le stade Al Janoub, inauguré en mai dernier, a été dessiné par la célèbre architecte Zaha Hadid. © F. BRÉBANT

Des infrastructures stratégiques

Dans cette logique d'autonomie et de résistance, l'accès à l'eau potable est aussi devenu un enjeu stratégique majeur au Qatar. Dans la région d'Umm Salal, au nord de Doha, l'entreprise publique Kahramaa se targue de posséder aujourd'hui les plus grands réservoirs d'eau douce au monde, soit 6,5 millions de m3 stockés ou l'équivalent de 2.700 piscines olympiques. Précieux, l'or bleu qatari ne provient pas du sol, mais bien du golfe Persique et cette eau de mer, grâce à un processus de désalinisation, parcourt ainsi plus de 650 kilomètres de pipelines pour remplir cinq sites de stockage avant d'être distribuée dans le pays. Avec une telle " arme ", le Qatar est autosuffisant en eau douce et peut aussi relever le défi démographique puisque la population, qui était inférieure au million d'habitants au début des années 2000, flirte aujourd'hui avec les 2,7 millions d'âmes.

C'est dans le même esprit d'indépendance que le Qatar a aussi boosté, ces dernières années, son expertise médicale avec des infrastructures à la hauteur de ses ambitions. Inauguré par l'émir il y a un an à peine, l'hôpital Sidra de Doha étonne non seulement par son architecture maritime et les oeuvres de l'artiste Damien Hirst en façade (14 sculptures géantes qui retracent l'évolution d'un foetus), mais surtout par son positionnement sur la scène internationale. Destiné exclusivement aux femmes et aux enfants, ce centre médical universitaire est aujourd'hui le plus important du Moyen-Orient avec 400 lits et 4.000 employés parmi lesquels se trouvent plusieurs grands chirurgiens européens. " L'idée est d'avoir un hôpital de classe mondiale qui puisse faire toutes les opérations, explique Olivier Ghez, un Français spécialisé en chirurgie cardiaque pédiatrique et qui a été recruté il y a un an et demi pour lancer ce département au sein de l'hôpital Sidra. Auparavant, le Qatar envoyait tous ses patients à l'étranger. Aujourd'hui, ce n'est plus nécessaire et l'émirat a même inversé la tendance puisque c'est lui qui accueille désormais des patients venus d'autres pays. "

La diplomatie du sport

Au Qatar, cette nouvelle expertise médicale est aussi palpable dans le domaine sportif. Depuis quelques années déjà, l'émirat a fait du sport une arme de soft power - terme utilisé en relations internationales pour évoquer le concept de la puissance douce - et ses infrastructures déployées dans la capitale témoignent aujourd'hui de ses ambitions, là aussi, internationales. A Doha, le quartier de l'Aspire Zone incarne cette dynamique sportive avec le stade Khalifa (l'un des huit stades de la prochaine Coupe du monde de football), l'hôtel The Torch qui rappelle le flambeau olympique (300 mètres de haut), le centre de formation Aspire Academy et son vaste complexe couvert Aspire Dome, ainsi que le centre Aspetar, une clinique du sport reconnue à l'échelle mondiale et qui emploie quelque 800 personnes.

"Paradoxalement, le blocus s'est mué en une belle opportunité pour le Qatar." Ali bin Ahmed Al Kuwari, ministre qatari du Commerce et de l'Industrie

C'est là que les footballeurs Neymar, Di Maria ou encore le Belge Thomas Meunier - tous trois joueurs au PSG, le célèbre club parisien détenu par le fonds Qatar Investment Authority - sont venus se faire soigner lorsqu'ils étaient blessés. C'est là aussi que les plus grands clubs européens comme le Bayern Munich, Manchester United ou encore Schalke 04 prennent leur quartier d'hiver pour leurs entraînements sous une température clémente et pour faire passer aux joueurs quelques tests de santé.

Fondé en 2007, le centre Aspetar est l'une des rares cliniques du sport agréées par la Fifa et le Comité international olympique. Près de 50.000 patients s'y arrêtent chaque année pour bénéficier de son expertise - du diagnostic au traitement en passant par la rééducation - et l'hôpital jouit aujourd'hui d'une réelle aura internationale. Les qualités de son staff médical et de ses équipements high-tech ont bâti sa réputation en quelques années à peine, comme ces 25 chambres qui peuvent simuler une altitude de 0 à 5.500 mètres afin de mieux préparer les athlètes aux grandes compétitions dans le monde.

La Tour Qipco, au coeur de Doha, a été construite par Besix. © F.BRÉBANT

Pépinière de talents

A côté du centre médical Aspetar, l'Aspire Academy est l'autre bijou du quartier sportif de Doha. Agés de 12 à 18 ans, quelque 300 élèves y suivent une formation " sport-études " en internat et jouissent des infrastructures modernes de l'Aspire Dome, le complexe sportif voisin qui recouvre une piste d'athlétisme, un terrain de football synthétique et de nombreux autres salles de sport à l'abri de la chaleur. Impressionnants, ces bâtiments respirent la modernité et ont formé la majorité des joueurs de football de l'équipe nationale du Qatar qui a remporté, l'hiver dernier, la Coupe d'Asie des nations, l'équivalent asiatique de l'Euro de football sur le Vieux Continent.

Ambitieuse, la sélection qatarie voit grand et vise à présent le trophée de la prochaine Coupe du monde de football que son pays organisera en 2022. " Pourquoi pas une victoire en finale contre les Diables Rouges ? ", sourit Ali Salem Afifa, directeur adjoint de l'Aspire Academy dont plusieurs diplômés sont venus en Belgique. Outre le Paris Saint-Germain et le club espagnol Cultural de León, le Qatar possède aussi le club belge du KAS Eupen depuis 2012 via l'Aspire Foundation. L'équipe wallonne - qui évolue en Pro League avec le logo de la compagnie Qatar Airways sur le maillot - a en effet accueilli ces trois dernières saisons une trentaine de joueurs issus de l'Aspire Academy pour leur offrir un premier tremplin professionnel dans un championnat européen ( lire aussi l'encadré " La belge histoire du Qatar ").

Une nouvelle dynamique

Au Qatar, le sport en général (et le football en particulier) est devenu, en une dizaine d'années à peine, le moyen le plus efficace de faire briller l'émirat sur la carte du monde. Outre le rachat du PSG en 2011 et le recrutement spectaculaire de plusieurs stars du ballon rond (avec un record mondial de 222 millions d'euros pour le Brésilien Neymar), le Qatar a aussi réussi l'exploit de décrocher l'organisation de la prochaine Coupe du monde de football, une première historique dans le monde arabe.

Ce défi économico-sportif a non seulement dopé la notoriété de l'émirat sur la scène internationale, mais surtout placé le pays entier dans une nouvelle dynamique. " Depuis plusieurs années, le Qatar a choisi le sport comme moteur de développement et il est évident que la Coupe du monde aura un impact direct sur les infrastructures du pays, tant au niveau du transport que du logement, explique Khalid Al-Naama, porte-parole du Supreme Committee for Delivery & Legacy, l'organe responsable de la livraison de l'infrastructure nécessaire à l'organisation de l'événement. Cette compétition mondiale est un véritable catalyseur qui va accélérer plusieurs de nos projets existants comme les trois lignes du métro qui seront opérationnelles plus tôt que prévu. "

Transports publics, ponts, routes, ports, aéroport, etc.: le Qatar est en pleine mutation et, dans le centre de la capitale, de nouveaux immeubles ne cessent de pousser, souvent portés par le design audacieux d'architectes renommés. Pour la Coupe du Monde, les autorités s'attendent à recevoir 1,8 million de visiteurs et Doha prévoit dès lors la construction d'hôtels supplémentaires, mais aussi l'installation de camps de luxe temporaires dans le désert et l'aménagement des infrastructures portuaires pour accueillir un maximum de bateaux de croisière qui feront office d'hôtels flottants durant l'événement.

Le défi des stades

Priorité absolue du Supreme Committee for Delivery & Legacy, les huit stades prévus pour la Coupe du monde de 2022 incarnent le défi architectural le plus emblématique du Qatar. Mis à part le stade Khalifa rénové pour l'occasion, sept nouveaux temples sportifs sortiront de terre à l'horizon 2022, le tout dans un rayon de 55 km, ce qui fera de l'émirat " un organisateur de matchs sans avion, contrairement aux deux dernières Coupes du monde qui se sont déroulées en Russie et au Brésil ", dixit le porte-parole du comité Khalid Al-Naama. Ce dernier tient d'ailleurs à minimiser les critiques virulentes sur la climatisation des stades et rappelle que le pays, désireux de faire de ce tournoi un événement durable, s'est engagé à organiser " la première Coupe du monde de foot neutre en carbone ", en accord avec les standards environnementaux de la Fifa.

Le Supreme Committee for Delivery & Legacy souligne aussi que six de ces nouveaux stades verront leur capacité réduite de moitié à la fin de la compétition pour redonner à ces lieux une taille davantage en phase avec les besoins du pays. Concrètement, les tribunes supérieures de chaque enceinte - qui comptera en moyenne 40.000 places - seront démontées pour équiper d'autres infrastructures après la Coupe du monde, tandis que le septième stade sera complètement démantelé pour être ensuite reconstruit à l'étranger, probablement dans un pays en manque d'infrastructures sportives.

Au total, l'enveloppe dédiée à la construction ou à la rénovation des huit stades et à l'aménagement de 43 terrains d'entraînement pour la prochaine Coupe du monde devrait osciller entre 6 et 8 milliards d'euros, selon le comité qatari.

Ali bin Ahmed Al Kuwari, ministre qatari du Commerce et de l'Industrie © F. BRÉBANT

L'expertise de Besix

Au sud de Doha, le premier des sept nouveaux temples dédiés au dieu football a été inauguré, au printemps dernier, dans la ville d'Al Wakrah. Il faut se promener dans les tribunes du flambant neuf Al Janoub Stadium pour ressentir tout le sérieux de la candidature du Qatar dans l'organisation de cette Coupe du monde. Dessiné par la grande architecte Zaha Hadid aujourd'hui disparue, l'enceinte impressionne par ses courbes majestueuses, ses équipements dernier cri et son air climatisé. Un peu belge, le stade Al Janoub est le fruit de l'expertise de MPS, une joint-venture entre trois sociétés qui se sont réparties ce marché évalué à 600 millions d'euros : la qatarie Mid Mac, l'autrichienne Porr et Six Construct, filiale du groupe belge Besix.

" Nous sommes présents au Qatar depuis les années 1970, mais depuis 2003, les choses se sont accélérées et nous avons pris contrat sur contrat, confie Pierre Sironval, COO de Besix qui fut précédemment general manager du groupe au Moyen-Orient. Nous travaillons surtout pour des acteurs publics et tout s'est toujours correctement passé. " A son actif, Besix compte une vingtaine de chantiers au Qatar qui vont de certaines parties de l'aéroport de Doha aux fondations du Musée d'art islamique, en passant par des infrastructures de l'île artificielle The Pearl ou des immeubles de prestige comme la tour Qipco au coeur de la capitale.

Polémique sur chantier

Forcément touché par la polémique sur les conditions de travail des ouvriers pendant la construction des stades, le COO Pierre Sironval désamorce d'emblée la bombe médiatique des 2.700 morts sur les chantiers qataris de la Coupe du monde avancés récemment par le journal britannique The Guardian : " Je ne sais pas d'où viennent ces chiffres, mais je peux vous dire que nous avons eu, chez Besix, 3.000 personnes sur notre payroll pour le stade Al Janoub et que nous avons encadré les ouvriers selon les règles du syndicat international des travailleurs de la construction. Il n'y a eu aucun décès lié à la chaleur sur notre chantier car durant les mois d'été, nos ouvriers ne travaillent pas entre 11h et 15h. Nous veillons sur eux, mais malheureusement, nous avons toutefois dû constater deux morts provoquées non pas par la chaleur, mais par des chutes de grande hauteur car la construction reste malgré tout un métier à risque. "

Du côté des autorités qataries, on évoque surtout une vaste opération de désinformation orchestrée par les quatre Etats qui ont installé le blocus économique contre l'émirat. Difficile d'y voir clair dans ce dossier nébuleux car de nombreux sous-traitants, sur d'autres chantiers, ne respectent pas les règles de travail strictes observées par Besix qui ont été notamment saluées par Amnesty International. En guise de contre-attaque, Doha joue à présent la carte de la transparence et de l'émancipation en supprimant le système de la kafala. Car c'est en empruntant le chemin du progrès social que le Qatar veut aussi gagner sa prochaine Coupe du monde.

Un pays singulier

L'histoire du Qatar ressemble à une production hollywoodienne. En un siècle à peine, ce pays trois fois plus petit que la Belgique est passé d'une presqu'île de pêcheurs miséreux au statut d'Etat influent dont le PIB par habitant est aujourd'hui le plus élevé du monde. L'émirat a longtemps vécu de l'industrie perlière, avant que ce commerce singulier ne s'effondre dans les années 1920. Sous protectorat britannique jusqu'à son indépendance en 1971, le Qatar va vivre alors de l'exploitation du pétrole dès 1949, puis de la commercialisation de ses immenses réserves de gaz qui font toujours tourner le pays aujourd'hui.

Premier exportateur mondial de gaz liquéfié, l'émirat a toutefois eu l'intelligence de diversifier son économie et d'investir, dès les années 2000, dans des banques européennes, des constructeurs automobiles, des biens immobiliers et même des clubs de football comme le Paris Saint-Germain via le fonds souverain Qatar Investment Authority. Le sport est d'ailleurs devenu le nouveau fer de lance économique de ce pays qui compte aujourd'hui 2,7 millions d'habitants dont 350.000 seulement sont Qataris (la grande majorité de la population étant composée de travailleurs étrangers, principalement asiatiques). Il y a 100 ans, les Qataris n'étaient pas plus de 20.000 dans leurs villages de pêche...

La belge histoire du Qatar

C'est dans la région de Malmedy que se trouve l'une des plus belles pistes d'athlétisme de Belgique. Inaugurée en 2014, elle a été entièrement financée par l'émirat du Qatar (coût: 1,7 million d'euros) pour remercier un certain Freddy Herbrand de son engagement sportif au Moyen-Orient. Cet ancien décathlonien malmédien a en effet grandement contribué au développement du sport au Qatar, d'abord comme entraîneur puis comme directeur technique de la fédération d'athlétisme de l'émirat.Dans les cantons de l'Est, les Qataris ont d'ailleurs pris leurs quartiers depuis les années 1980 puisque la famille de l'émir possède plusieurs biens immobiliers du côté de Malmedy, ainsi que le club de football du KAS Eupen via l'Aspire Foundation. Non loin de là et toujours en province de Liège, les chocolats Galler sont aussi passés entièrement sous pavillon qatari depuis la fin de l'année dernière.Mais c'est surtout au niveau de l'énergie et de la construction que les liens économiques sont les plus forts entre le Qatar et la Belgique. Outre le groupe Besix qui multiplie les chantiers dans l'émirat, l'opérateur Fluxys entretient lui aussi des relations très étroites avec ce pays du Golfe. En sep-tembre dernier, le gestionnaire du réseau gazier belge a ainsi signé un " contrat historique " avec la société Qatar Terminal Limited pour l'acheminement de son gaz naturel liquéfié via le terminal de Zeebrugge.