Le 22 février 1984, dans une émission télévisée qui deviendra culte en France, Yves Montand s'écriait : " Vive la crise ! ". Il essayait d'expliquer qu'il ne fallait pas avoir peur du changement, que celui-ci n'était pas toujours néfaste, que les mutations n'étaient pas des fatalités mais qu'il fallait les comprendre et les accepter, les accompagner pour en tirer profit.
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Le 22 février 1984, dans une émission télévisée qui deviendra culte en France, Yves Montand s'écriait : " Vive la crise ! ". Il essayait d'expliquer qu'il ne fallait pas avoir peur du changement, que celui-ci n'était pas toujours néfaste, que les mutations n'étaient pas des fatalités mais qu'il fallait les comprendre et les accepter, les accompagner pour en tirer profit. Aujourd'hui, la crise pétrolière est passée, mais elle est remplacée par une autre, et les interrogations subsistent : comment survivre aux mutations ? Une question d'autant plus d'actualité avec la fermeture de l'usine Caterpillar à Gosselies, une usine qui a longtemps été présentée comme un modèle, avec des ouvriers flexibles et très productifs. Caterpillar serait-il le signe que nous sommes entrés de plain-pied dans la grande stagnation, comme le prédisent une armée d'économistes et d'essayistes. D'autres voix, plus enthousiasmantes, nous disent que nous vivons simplement une nouvelle période de mutation, avec des pertes parfois dramatiques d'emplois " anciens ", mais qui pourrait être aussi tonique, à bien y regarder, que les périodes précédentes. L'économiste Nicolas Bouzou estime ainsi qu'une fois encore, l'innovation sauvera le monde. Il n'est pas le seul. Les grands consultants (EY, Mc Kinsey, Roland Berger, Deloitte, etc.) soulignent le potentiel qui se cache derrière ces quatre lettres NBIC qui désignent la nouvelle révolution technologique en provenance des nanotechnologies, de la biotechnologie, de l'informatique et des sciences cognitives. Cette technologie ne crée pas seulement de nouveaux produits. Elle révolutionne le marché, expliquent les experts de Roland Berger, qui soulignent dans un rapport sur cette " industrie 4.0 " que nous passons " d'une logique de production de masse à celle de personnalisation de masse ". Une logique qui " ne repose plus sur les effets d'échelle et de volume, mais sur une production flexible et localisée près de la demande ". Des exemples ? Adidas, pour répondre à une demande de chaussures individualisées, vient d'inventer la speed factory. C'est une micro-usine automatisée au plus haut point, mobile, pas plus grande qu'un semi-remorque, qui peut produire des chaussures à l'unité et qui permet de réduire de 18 mois à 45 jours le délai entre la création d'un nouveau modèle et sa production. Autre exemple : Local Motors. Cette société américaine " pose une question simple ", explique Roland Berger : " pourquoi continuer à s'adresser aux constructeurs automobiles pour développer et construire son véhicule ? " En ayant recours à des micro-usines, à l'impression 3D et à une communauté d'ingénieurs et de fans, il est possible de construire sa voiture personnalisée dans son garage. Cette profonde mutation touche tous les secteurs. Le groupe Axa a par exemple créé une application pour Apple Watch, Axa Driver Coach, qui donne à ses clients conducteurs des conseils de conduite personnalisés sur base des informations récoltées par la montre. La marque britannique de luxe Burberry permet aux clients qui visitent son site internet de faire bouger les modèles, de changer leurs vêtements. Depuis six ans, Burberry, qui s'attend à ce que l'e-commerce génère un tiers de son chiffre d'affaires dans les trois ans, diffuse aussi ses défilés en 3D, et permet aux clients de choisir tel ou tel modèle, avec une livraison assurée dans les huit semaines, contre trois à six mois s'ils commandent en boutique. " L'industrie 4.0 repose sur trois caractéristiques, résume Dimitri Huyghe, associé chez Roland Berger. Un, la connexion entre les objets, les produits, les gens. Nous n'en sommes qu'au début. Deux, des machines intelligentes, agissant en interaction avec les hommes. Trois, la mass customisation (c'est-à-dire de fabriquer en quantité des produits uniques, personnalisés, Ndlr) ". Est-ce la troisième, la quatrième ou la cinquième révolution industrielle ? Peu importe. Economistes et consultants sont d'accord sur un point : son potentiel est formidable. Elle devrait créer, selon Roland Berger, près de 10 millions d'emplois dans l'industrie et les nouveaux services et générer 420 milliards d'euros de création de valeur supplémentaire. Ce ne sont pas que des voeux pieux. Les exemples commencent à se multiplier, même chez nous, grâce notamment à des initiatives tels que celle d'Agora et son label " usines du futur ". Un label qui vise à récompenser les entreprises qui investissent massivement dans la numérisation, la formation et les processus permettant d'économiser l'énergie et les matières premières (voire de les recycler), d'augmenter la qualité et la valeur ajoutée des produits, de réagir rapidement aux demandes des clients. L'an dernier, Agoria a désigné les quatre premières " usines du futur ". Cette année, il y a eu sept lauréats. Et 200 entreprises se préparent à devenir elles aussi Factory of the future. Les lauréats sont de toute taille. Il y a des grandes sociétés, telles Ontex (langes pour bébé) ou le fabricant de pneus Continental, et des plus petites, telles la boulangerie bio De Trog, à Ypres. Une boulangerie, entreprise 4.0 ? Oui, De Trog produit du pain frais artisanal de très grande qualité pour le secteur du détail, la restauration et un vaste réseau de commerces bio indépendants. Elle allie ainsi production à grande échelle, flexibilité de la production (300 références de produit ! ) et court délai de mise sur le marché des nouveaux produits. L'innovation ouverte et l'automatisation jouent un rôle important. Citons par exemple l'utilisation d'un logiciel développé en interne, la préparation des commandes avec des lunettes intelligentes et diverses applications robotiques. " Ces entreprises ont tellement investi dans la modernisation de leurs machines, dans la numérisation et dans leurs collaborateurs qu'elles font partie du top mondial en matière de production ", explique Herman Derache, directeur général de Sirris, centre créé au sein d'Agoria qui accompagne les entreprises dans la mise en oeuvre de ces nouvelles technologies. Cette révolution industrielle ne sonne le glas ni de la croissance ni de l'emploi, nous dit Nicolas Bouzou dans l'interview qu'il nous a accordée. Si la digitalisation était largement répandue parmi les sociétés privées et publiques à travers l'Europe, si les secteurs les moins digitalisés, tels l'agriculture, l'horeca ou la construction doublaient leur intensité numérique, tout cela pourrait ajouter au PIB européen 2.500 milliards d'euros d'ici l'an 2025, estime McKinsey. Pour la Belgique, cela représente une hausse de la création de valeur de 45 à 60 milliards, soit un bond de 7 à 8 % du PIB. Nous voilà loin de la grande stagnation. Certes, cette hypothèse est extrême, mais si le développement de cette révolution permet d'ajouter 400 ou 500 milliards en 10 ans au PIB européen, ce sera déjà considérable. On observe d'ailleurs déjà sur le terrain l'impact bénéfique de ces nouveaux processus de production. La boulangerie De Trog enregistre depuis quelques années une croissance annuelle de plus de 25 %. La PME familiale E.D.&A (à Kalmthout), autre entreprise du futur, spécialisée dans les commandes électroniques sur mesure pour machines ou appareils, a quintuplé son chiffre d'affaires en un peu plus de 10 ans. Ce n'est pas non plus la fin de l'emploi. Certes, la révolution technologique menace nombre d'emplois, et pas seulement les jobs faiblement qualifiés : médecin, avocat et même managers pourraient être partiellement remplacés par des robots. Mais les gains de productivité, la création de nouveaux produits ou services et l'élargissement des marchés créent d'autres emplois. " C'est l'exemple de la Ford T, première auto à être produite à la chaîne, un processus qui a réduit par 10 le temps d'assemblage d'un véhicule. Ce nouveau processus n'a pas détruit de l'emploi, il en a créé énormément, en abaissant le prix d'une voiture, il a élargi considérablement le marché, remarque, Dimitri Huyghe, associé chez Roland Berger. " Le dernier Global Job Creation Survey, une étude de EY sur les créations d'emplois au niveau mondial, montre ainsi que les entreprises disruptives sont de formidables créateurs d'emplois. " Les entreprises recrutent davantage et plus vite à mesure qu'elles sont plus disruptives et innovantes ", observe EY qui ajoute que leurs effectifs ont augmenté de 18 % en moyenne l'an dernier, deux fois plus que chez les entreprises classiques. " Les chiffres confirment ce que nous savions déjà depuis un certain temps : les entrepreneurs font de bonnes affaires en remettant en cause le statu quo, les valeurs établies et en redessinant les limites des secteurs et des spécialités ", explique Rudi Braes, CEO d'EY Belgique. Cette révolution devrait créer d'ici à 2035 en Europe 10 millions d'emplois, estime Roland Berger. Ces nouveaux emplois permettraient de compenser la perte attendue de 8,7 millions d'emplois dans l'industrie classique, celle de Caterpillar. La fermeture du site de Caterpillar et le regroupement de ses activités à Grenoble est l'exemple même de ce qui tue le vieil emploi industriel, achevé par les mutations technologiques, les gains de productivité dans des marchés stagnants et les problèmes de compétitivité de nos industries vieillissantes. Mais on peut créer de nouveaux jobs. Comment ? Selon Roland Berger, 6,7 millions d'emplois seraient à créer dans les nouveaux services - notamment digitaux - portant sur de nouvelles solutions en matière de mobilité, de santé, d'éducation, des loisirs, de contact humain, etc. " C'est quelque chose que l'on voit déjà se manifester aujourd'hui, par exemple avec le nombre de vacances pour infirmiers ou infirmières spécialisées ", souligne Dimitri Huyghe. A cela s'ajouteraient 1,9 million d'emplois dans la fabrication et le pilotage de nouveaux équipements industriels, et 1,1 million seraient créés parce que certaines activités pourraient être relocalisées en Europe grâce aux gains de productivité et de rentabilité suscités par ces nouveaux équipements. " L'industrie 4.0 réduit les stocks puisque la production est personnalisée et plus mobile (avec la généralisation des imprimantes 3D par exemple), les déchets (les pièces complexes peuvent être modélisées avant d'être fabriquées) et également la part de la main-d'oeuvre dans la production, explique Dimitri Huyghe. Tout cela explique que certaines activités peuvent être relocalisées. L'entreprise belge E.D.&A a par exemple relocalisé une activité de Roumanie en Belgique. " Cerise sur le gâteau, cette mutation est très rentable pour l'investisseur. Roland Berger s'est par exemple demandé quel impact aurait sur une usine typique de l'industrie équipementière automobile la mise en place de processus industriels 4.0. L'effet est impressionnant. " Nous avons calculé l'impact de ces leviers, avancent les experts de Roland Berger. Le retour sur capital employé augmente de 15 à 40 % et la marge de 6 à 12 %. Le taux d'utilisation de l'usine passe de 65 à 90 %. Certes, le personnel nécessaire au fonctionnement de l'usine est réduit de moitié environ, mais une telle usine replace l'humain au centre de ce nouveau modèle. " L'ancien économiste de la Banque mondiale Antoine Van Agtmael et le journaliste Fred Bakker ont sillonné les anciennes friches industrielles et montrent que ce sont des lieux qui parce qu'ils disposent déjà d'infrastructures, de terrains inoccupés, de main-d'oeuvre abondante, peuvent abriter des groupes d'entreprises très innovantes et revenir à la vie. Ce ne sont pas que des mots : Akron dans l'Ohio est passé d'un vieux complexe industriel spécialisé dans la fabrication de pneus à un leader mondial dans la fabrication de polymères. Sur les friches des anciennes usines Philips, la ville néerlandaise d'Eindhoven est devenue un hub pour l'industrie des puces électroniques. C'est là que se trouve l'avenir de Gosselies. La seule manière de réagir à la destruction de vieux emplois est d'en créer de nouveaux...