La Belgique s'habituait à vivoter avec une croissance économique à peine supérieure à 1%. Les mesures sanitaires prises pour lutter contre le Covid-19 ont brutalement fait plonger la croissance à -3,9% au premier trimestre et l'année 2020 pourrait se conclure avec une chute de 8% du PIB belge, selon les premières estimations de la Banque nationale et du Bureau du Plan. Cela pourrait entraîner la perte de 180.000 emplois, gommant ainsi le fruit d'une longue et patiente politique anti-chômage. Comment se relever après un tel choc ?
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La Belgique s'habituait à vivoter avec une croissance économique à peine supérieure à 1%. Les mesures sanitaires prises pour lutter contre le Covid-19 ont brutalement fait plonger la croissance à -3,9% au premier trimestre et l'année 2020 pourrait se conclure avec une chute de 8% du PIB belge, selon les premières estimations de la Banque nationale et du Bureau du Plan. Cela pourrait entraîner la perte de 180.000 emplois, gommant ainsi le fruit d'une longue et patiente politique anti-chômage. Comment se relever après un tel choc ? Une option serait d'attendre et de regarder, en misant sur le darwinisme économique : les plus forts résisteront et façonneront un socle économique plus robuste, débarrassé de ses éléments les plus fragiles. " L'option est intéressante, mais comment définit-on le darwinisme ?, répond Pierre Hermant, le patron de finance.brussels et membre du groupe de gestion de crise mis sur pied par le gouvernement. Le paradoxe de cette crise est qu'elle montre qu'il ne faut pas sauver les plus forts, mais ceux qui ont une capacité de changement. Dans mon portefeuille, j'ai vu des gens qui avaient démontré une agilité particulière pour réorienter leur outil de production, leurs sources d'approvisionnement ou leur offre. Une société comme Spentys, qui fabriquait des attelles en 3D, s'est rapidement réorientée en fabriquant des pièces de rechange pour respirateurs. Nous regarderons toujours les entreprises comme celle-là, qui font preuve d'une agilité intéressante. Et elles sont nombreuses. " Sauver, cibler, relancer, tout cela nécessite d'importantes interventions des pouvoirs publics. Nous pointons 15 types de mesures. Elles visent à soutenir la demande privée et publique, dans une optique plus keynésienne ; à amorcer des virages structurels de notre tissu économique ; à susciter et orienter les investissements ; et enfin à redynamiser des secteurs particulièrement touchés par le confinement. L'économie a été soumise à un choc d'offre (les entreprises mises dans l'incapacité de produire), mais aussi de demande (les ménages confinés, mis dans l'incapacité de consommer). La relance passe donc aussi par un gros coup de pouce à la consommation. Beaucoup estiment que cela pourrait venir par la distribution d'un chèque à tout le monde, comme une allocation universelle. Mais le problème est que cet argent pourrait fort bien ne pas servir à soutenir l'économie locale. Soit les gens, trop apeurés, le mettraient sous leur matelas ou sur leur compte en banque, soit ils achèteraient des biens ou des services étrangers. D'où l'idée de plutôt étendre le système des chèques-repas ou des tickets-restaurant aux personnes qui n'en ont pas afin de canaliser une partie du pouvoir d'achat vers les produits alimentaires et l'horeca. Une idée portée par l'économiste Bruno Colmant. " Ce serait le système idéal, souligne-t-il, car tous les protocoles et l'infrastructure informatique existent déjà : les grands magasins sont capables de segmenter les produits entre ce qui est alimentaire et ce qui ne l'est pas. Nous pouvons orienter la consommation. Et ces chèques-repas ou tickets-restaurant se caractérisent par une date de péremption : ils sont valables un an, puis l'argent disparaît. Ils poussent donc à consommer (et non pas à épargner). On pourrait donc donner du pouvoir d'achat à des gens qui en ont besoin, comme les petits indépendants sans ressources, les chômeurs en fin de droit, etc. Et pour éviter les effets d'aubaine ou les redistributions aveugles et injustes, ce qui serait reçu devrait être obligatoirement déclaré à l'impôt des personnes physiques. " L'idée fait des petits. Ainsi, le député Ecolo Manu Disabato ne parle pas de chèque-repas mais de chèque-planète. Le principe est le même : fournir des moyens supplémentaires aux citoyens pour soutenir la consommation. La différence, c'est que ces chèques-planète serviraient à acheter des biens durables, produits localement et souvent plus chers. Ils seraient financés par une sorte de taxe carbone, modulée selon l'empreinte carbone des biens. " Ce n'est pas une taxation classique, précise Manu Disabato. L'objectif n'est pas d'apporter des recettes à l'Etat mais d'intégrer les externalités dans le prix d'un bien et de pousser ainsi à des changements de comportement de la part des consommateurs. " Par le passé, pour relancer une machine économique à bout de souffle, on dévaluait. On abaissait la valeur de sa monnaie face aux devises étrangères. En dévaluant, un pays rendait donc automatiquement ses produits meilleur marché à l'étranger, et renchérissait les produits importés. Dévaluer, comme la Belgique l'a encore fait en 1982 (pour la petite histoire : sans prévenir le Luxembourg, avec lequel nous avions pourtant une union monétaire...), a donc le double avantage de relancer les exportations, mais aussi la production intérieure, puisque les produits locaux deviennent plus intéressants face à des produits similaires qui viennent de l'étranger et qui coûtent plus chers. Oui, mais avec l'euro, nous ne pouvons plus dévaluer ? Eh bien si. Ou nous pouvons faire tout comme. Même au sein d'une zone monétaire commune, même sans avoir le contrôle de sa devise. C'est ce qu'affirme Peter De Keyzer, ancien chief economist de BNP Paribas Fortis qui a fondé sa société de consultance Growth Inc. " La seule façon d'approcher les effets d'une dévaluation lorsque l'on fait partie de la zone euro est de combiner deux éléments, explique-t-il. D'une part, on abaisse le coût salarial (en réduisant les cotisations sociales et la fiscalité sur les salaires) et, d'autre part, on relève la TVA. On abaisse alors le prix des biens et des services produits en Belgique avec une composante de main-d'oeuvre importante, comme par exemple le prix du coiffeur, car l'impact de la baisse du coût salarial sera plus important que le relèvement de la TVA. En revanche, les biens et services importés sur lesquels la TVA belge va s'appliquer - les fromages français, les voyages à l'étranger, etc. - verront leurs prix monter. Nous aurons donc une baisse de la consommation de ces biens ou services importés, et une hausse de la consommation des biens et services produits localement, surtout si ceux-ci comprennent une forte composante de main-d'oeuvre ". Oui, mais si on baisse le coût salarial, cela ne risque-t-il pas de trouer les caisses de l'Etat à un moment où les finances publiques ne sont déjà pas florissantes ? " Pas forcément, répond Peter De Keyzer. D'abord, une partie de cette baisse sera compensée par la hausse de la TVA. Ensuite, si la demande pour des biens et services produits localement augmente, on observera une augmentation de l'emploi, et surtout de l'emploi peu qualifié. Et cela devrait être également bénéfique à l'Etat, qui n'aura plus à payer des allocations de chômage. Car le grand problème de cette crise dans ces prochains mois est qu'elle risque de mettre au chômage beaucoup de personnes, surtout parmi les peu qualifiées, qui peineront à retrouver un emploi. Il est donc urgent de les mettre à nouveau au travail. " L'idée figure dans toutes les déclarations gouvernementales régionales : intensifier les travaux d'isolation des bâtiments. Manu Disabato suggère de passer à l'action en augmentant les primes pour de tels travaux et en favorisant, via notamment les outils financiers régionaux, les formules de tiers-investisseur (les gains sur la facture énergétique remboursent ce tiers-investisseur). " Cela génère un triple dividende : économique, social et environnemental ", résume le député Ecolo. Il s'agit en effet de chantiers assurés par des entreprises locales et qui vont réduire la consommation d'énergie. Manu Disabato suggère de grouper les travaux et de privilégier les investissements globaux par rapport à ceux qui se concentrent sur les éléments les plus immédiatement rentables (isolation de la toiture et production d'énergie renouvelable). Ces dispositifs s'inscrivent dans des Alliances Emploi-Environnement. Pour que ces alliances soient les plus pertinentes possibles, elles doivent être anticipées par les secteurs. Plus les équipements et les matériaux nécessaires seront produits localement, plus grandes seront les retombées économiques. L'Europe a vécu l'inverse avec les panneaux photovoltaïques, soutenus massivement par les pouvoirs publics mais dont la fabrication a essentiellement nourri une industrie chinoise. Le principe vaut d'ailleurs pour l'ensemble des matériaux de construction, dont seulement la moitié est produite localement. Si l'on peut relocaliser une partie de la production de masques chirurgicaux, on doit a priori pouvoir le faire pour les matériaux de construction, afin de maximiser les retombées économiques des plans Infrastructures des gouvernements régionaux. La demande, ce n'est pas seulement celle des consommateurs privés, c'est aussi celle des pouvoirs publics. " Un plan d'investissement ambitieux dans les infrastructures publiques, c'est aussi un moyen de soutenir la demande ", résume Olivier de Wasseige, administrateur délégué et directeur général de l'UWE. Celui-ci attend donc des différents niveaux de pouvoir une intensification des investissements notamment pour la mobilité et pour la rénovation et l'isolation des bâtiments publics. Le tout alors est de bien choisir les chantiers pour privilégier ceux qui, effectivement, apporteront une plus-value d'attractivité pour l'activité économique. Le gouvernement a maintenu l'enveloppe de 2 milliards pour son plan Infrastructures mais, constate le directeur de la Confédération Construction Wallonie Francis Carnoy, les chantiers subissent " un trou d'air " entre la fin du plan précédent et le lancement du nouveau, plus axé sur la mobilité douce. " La relance, c'est maintenant, pas dans deux ou trois ans, dit-il. Il ne faut pas que les changements de philosophie pénalisent les carnets de commandes. " Le député bruxellois Michaël Vossaert (DéFI) insiste, lui, pour que les pouvoirs locaux occupent une place centrale dans cette politique, étant donné qu'ils sont les donneurs d'ordre de plus d'un tiers des investissements publics. Ils devraient dès lors, suggère-t-il, être le réceptacle prioritaire des moyens européens, notamment les investissements liés au Green Deal. Les fonds pourraient financer, par exemple, un vaste plan d'isolation des bâtiments communaux. Mais les municipalités doivent aussi investir dans les infrastructures nécessaires pour répondre au vieillissement (maisons de repos) et à la digitalisation ( smart cities). Cela fait beaucoup pour des institutions qui rabotent leurs budgets d'investissement depuis plusieurs années (ils n'ont jamais été aussi faibles en 30 ans ! ) en raison notamment de leurs charges croissantes de pensions. La relance pourrait aussi être aidée par les " grands projets " publics ou semi-publics. Le passé a montré ce qu'une commande publique, en l'occurrence celle des F-16 de la Force aérienne, pouvait faire puisqu'elle a permis de développer, notamment via Safran Aero Booster, une industrie aéronautique en Wallonie qui dispose d'une avance technologique qui est une réelle " barrière à l'entrée ". On peut regretter la manière dont le gouvernement Michel s'est comporté en décidant d'acheter comme il l'a fait les F-35 américains, sans réellement songer à l'avenir aéronautique wallon. On saluera la manière dont Sophie Wilmès a repris le dossier en négociant avec Lockheed Martin. Mais essayons d'être désormais plus attentifs encore et d'accrocher notre industrie, quand cela peut se faire, à de grands projets. Jacques Smal, le président du pôle de compétitivité aéronautique et spatial Skywin, le rappelait dans les colonnes de L'Echo : " L'amortisseur lors des crises dans l'activité civile, c'est le militaire. Continuons à travailler sur les possibilités qu'offre le contrat F-35. " L'armée aura besoin de véhicules blindés, d'avions d'entraînement, etc. Mobilisons les forces industrielles du pays pour que des projets belges, ou soutenant l'industrie belge, puissent remporter ces marchés, ce qui n'a pas toujours été le cas ces dernières années... Au-delà du militaire, d'autres grands projets décidés avant la crise peuvent aussi tirer notre industrie. On songe à la création en Europe d'un " Airbus des batteries ", dans lequel Umicore, Solvay et Prayon sont parties prenantes. On songe aussi au Green Deal de la Commission européenne qui doit permettre de lever 1.000 milliards d'investissements publics et privés pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Beaucoup d'entreprises du pays (telle John Cockerill active dans l'hydrogène vert) peuvent s'accrocher à cette puissante locomotive. La relance, Olivier de Wasseige la voit avant tout à travers la recherche. " Si nous voulons un vrai processus de relance, nous devons innover, proposer de nouveaux biens et services, dit-il. Cela passe par une hausse des aides à la recherche et une simplification des procédures pour y avoir accès. Il ne s'agit pas d'augmenter les budgets de la recherche pour le plaisir mais pour pouvoir mieux positionner l'industrie wallonne dans les chaînes de valeur internationales. Ces aides peuvent être ciblées dans les domaines où nous sommes déjà à la pointe (pôles de compétitivité) et ceux qui sont considérés comme stratégiques pour relocaliser l'activité. " Les dépenses de recherche belges sont correctes (2,7% du PIB, c'est en dessous de la recommandation des 3% mais au-dessus de la moyenne européenne) mais elles sont assumées essentiellement par le secteur privé. Il ne serait dès lors pas incongru de gonfler les enveloppes publiques et de simplifier les procédures pour qu'elles soient plus accessibles aux PME, qui génèrent moins de 20% du total des dépenses de R&D en Wallonie. La crise sanitaire a largement confirmé l'excellence scientifique et l'agilité économique des biotechs, ainsi que le maillage qui commence à être effectif avec une partie du monde industriel. Les efforts de recherche, demain, devront sans doute intensifier le travail d'hybridation entre les principaux secteurs économiques. " Si nous amenons plus de produits finis, plus de produits innovants, nous pourrons en exporter plus et avec de meilleures marges, ajoute Olivier de Wasseige. Actuellement, nous exportons beaucoup de produits intermédiaires, en laissant dès lors de la marge aux intégrateurs. " Des primes, des déductibilités, des investissements massifs... tout cela, c'est bien beau mais si vous ne trouvez pas la main-d'oeuvre nécessaire pour concrétiser les projets économiques, l'effet d'entraînement restera proche de zéro. " Nous devons rapidement adapter la formation professionnelle sous peine de foncer dans le mur, pointe Alexia Bertrand, cheffe de groupe MR au Parlement bruxellois. Dans le secteur de la construction, plusieurs métiers sont déjà en pénurie. " Quand l'activité est à l'arrêt ou au ralenti, les personnes sont a priori plus disponibles et il serait donc pertinent d'en profiter pour intensifier l'offre de formations vers les métiers de demain. " Ce serait d'autant plus judicieux que les vagues de licenciements vont déboucher dans quelques mois, quand l'économie repartira, sur des ré-embauches, renchérit Olivier de Wasseige. Mais ces embauches se feront sur des profils et des compétences différentes. Il faut au plus vite former en conséquence les demandeurs d'emploi, mais aussi les travailleurs. " La pénibilité de certains métiers rebute sans doute les candidats. Alexia Bertrand est toutefois convaincue que " beaucoup de métiers industriels peuvent faire rêver les jeunes ", à condition sans doute de les présenter sous un éclairage différent. La mobilisation de nombreuses usines pour produire des masques, des respirateurs ou autres matériels médicaux peut contribuer à donner une nouvelle image de l'industrie et à séduire ainsi des jeunes en quête de " sens " autant que de travail. Dans la même optique, la lutte contre le réchauffement climatique devrait attirer des jeunes vers les filières scientifiques encore trop rarement suivies dans l'enseignement supérieur. " Aujourd'hui, parmi les 15 options les plus fréquentées dans l'enseignement professionnel, seules quatre concernent des métiers critiques, regrette Alexia Bertrand. Il faut absolument infléchir cela et mieux faire connaître les métiers de demain. " Frappé de plein fouet par le coronavirus, l'événementiel sera probablement le dernier secteur à pouvoir bénéficier d'un retour à la normale. Les salons professionnels, conférences, incentives, présentations de produits et autres fêtes du personnel resteront encore quelques mois au frigo, ce qui impactera fortement le chiffre d'affaires des quelque 3.000 PME actives dans l'événementiel. Paralysé, le secteur s'attend à une chute de 80% de ses revenus cette année et table dès lors sur une série de mesures concrètes de la part des autorités pour l'aider à se relancer. Parmi elles, figurent des revendications classiques comme la prolongation du chômage technique pour les 80.000 travailleurs de l'événementiel ou un système de carry back pour les entreprises du secteur, à savoir la possibilité de reporter une perte fiscale sur les trois années qui ont précédé l'exercice. Mais c'est surtout une demande spécifique de ce secteur particulier qui retient aujourd'hui toutes les attentions : la déductibilité fiscale à 100% pour tous les événements d'entreprise. Aujourd'hui, seules les fêtes du personnel peuvent être déduites à 100% par une société, excepté les frais de catering qui ne sont déductibles qu'à 69% dès la deuxième fête de personnel organisée la même année. Les autres événements - lancements de produits, journées portes ouvertes, etc. - ne peuvent être, quant à eux, déduits qu'à 50%. Or, c'est précisément pour simplifier ces règles et aider ce secteur affaibli que la proposition d'une déductibilité fiscale à 100% pour tous les événements d'entreprise - fêtes de personnel ou pas - est aujourd'hui mise sur la table. " Cette mesure serait très simple à mettre en place, explique Vinciane Morel, porte-parole de l'Alliance Belgian Event Federation. Elle ne coûterait pas beaucoup d'argent à l'Etat, d'autant plus que chaque euro investi dans un événement génère 2,5 euros dans le PIB. Notre message se veut donc positif car nous voulons nous en sortir en travaillant et cette déductibilité fiscale à 100% pour les événements d'entreprise et leurs coûts annexes permettrait justement de relancer la machine plus facilement. Cela simplifierait le cadre actuel et cela donnerait surtout un ballon d'oxygène à notre secteur. " Voilà le plus beau cadeau que l'Etat pourrait faire à l'horeca. D'un simple coup de plume, ce classement ouvrirait une gigantesque boîte de Pandore. Si la pandémie devient une catastrophe naturelle, les assureurs se verraient obligés d'honorer les contrats de pertes d'exploitation. Conçus pour aider les entreprises en cas de baisse ou d'arrêt de leurs activités, ils ne couvrent pas tous les risques. " Déjà lors des attentats de Bruxelles, je n'avais pas touché le moindre euro, explique Rudy Vanlancker, le propriétaire de Chez Léon et des Armes de Bruxelles, deux établissements mythiques de l'Ilot sacré à Bruxelles. Je suis toujours occupé à payer un prêt que la SRIB m'avait octroyé à l'époque pour m'en sortir. Rebelote avec la pandémie. Le risque n'est pas couvert et les assurances ne veulent pas bouger. A quoi ça sert de payer des centaines de milliers d'euros de prime par an ? Le gouvernement fait des efforts, les banques aussi, même si ce ne sont que des moratoires. Mais les assureurs sont totalement absents ou quasi du débat et c'est juste scandaleux. Chez Léon, c'est 1,5 million d'euros de recettes par mois qui ne rentrent plus. Quand l'horeca va rouvrir et que tous les moratoires vont tomber et que les propriétaires vont à nouveau réclamer leur loyer et les fournisseurs leur dû, le paiement de ces contrats, même partiel, serait très utile à l'ensemble de la profession pour se relancer. " L'ensemble des restaurateurs que nous avons contactés disposent d'une telle assurance et ont essuyé un refus de la part de leur compagnie. Serge Litvine, le propriétaire de nombreux établissements à Bruxelles (Villa in the Sky, Villa Emily, Chez Lola, etc.), a même fait une contre-proposition (remboursement des primes versées pour toutes ses assurances moins les sinistres encourus) qui n'a pas suscité la moindre réponse de la part de sa compagnie. De nombreux courtiers ont entamé des démarches pour leurs clients auprès des compagnies mais sans grand espoir. En outre, si classer la pandémie en catastrophe naturelle est séduisant et, pour certains, logique, cela irait clairement à l'encontre de l'esprit de la loi. Et aurait un impact financier colossal sur les compagnies. Mais il existe des solutions médianes. Si ce débat est très discret chez nous, il ne l'est pas du tout chez nos voisins français où de nombreuses entreprises, mais aussi des chefs bien connus, sont vent debout contre les compagnies. Le chef tri-étoilé Gilles Goujon, au nom de toute la profession française, réclame le paiement de 15 à 25 % des sommes dues. Stéphane Jego, le chef de l'Ami Jean à Paris, a écrit au ministre de l'Economie Bruno Le Maire pour faire appel au sens moral des assurances. Un sens moral, qu'au grand dam de toute la profession française, le Crédit Mutuel, qui a fait quelques émules depuis, a pleinement assumé. L'établissement a versé une prime de relance mutualiste à ses clients professionnels touchés par le confinement et souscripteurs d'une assurance pertes d'exploitation. Un vrai geste commercial. Face à la polémique, l'ACPR, le gendarme français, veut mettre de l'ordre dans le débat et va dresser un état des lieux des pratiques en la matière. Et chez nous ? Avec la déductibilité totale des frais de restaurant pour les professionnels, voilà une vieille revendication de l'horeca qui prend tout son sens avec la pandémie. Aujourd'hui, l'ensemble des boissons (y compris les cafés et les softs) sont frappées de 21 % de TVA. Un taux de 12 % s'applique sur les repas consommés sur place (6 % pour les take-away). Dans l'esprit d'une relance durable, le secteur plaide pour un abaissement généralisé de la TVA à 6 %. Ou, à tout le moins, que seuls les vins et alcools soient encore concernés par le taux de 21 %. En moyenne, le secteur paie 15 % de TVA sur une note. Une baisse généralisée et durable à 6 % permettrait de dégager une jolie marge supplémentaire sans devoir toucher aux prix des repas et des boissons. Une augmentation que personne ne veut dans le contexte, très redouté, d'un retour frileux des clients. L'exemple suisse qui a permis la réouverture des restos le 11 mai n'est, il est vrai, pas très engageant : les clients ne sont pas nombreux, dépensent moins et ne s'attardent pas à table... Parmi les autres idées glanées ci et là au cours de notre enquête, outre la réduction durable des charges sociales (" 3.500 euros comme coût entreprise pour un plongeur, ce n'est juste pas possible "), les uns et les autres voient une sorte d'action zéro cotisation bis d'un très bon oeil lors de l'ouverture d'un établissement mais aussi un allégement des règles et des délais administratifs quand un établissement souhaite se diversifier. L'exemple de l'ouverture d'un food-truck en complément d'un resto est revenu à plusieurs reprises. Lors de la crise de 2008, le gouvernement fédéral avait ramené la TVA sur les chantiers de construction à 6%, afin de soutenir l'activité. La mesure avait eu un réel impact sur le nombre de permis de bâtir. L'expérience sera-t-elle rééditée en 2020 ? Des discussions sont en cours. Mais indépendamment de cela, d'autres dispositions fiscales peuvent contribuer à relancer la construction. Le directeur de la Confédération Construction Wallonie, Francis Carnoy, préconise ainsi un abattement sur le précompte immobilier ainsi que sur les droits d'enregistrement et de succession pour les propriétaires qui se lancent dans des travaux de rénovation et d'économie d'énergie. " Le chèque-habitat ( qui remplace le bonus logement en Wallonie, Ndlr) pourrait aussi être réorienté afin de privilégier les constructions neuves ou les rénovations, par rapport aux achats-ventes ", ajoute-t-il. L'une des craintes du secteur, c'est que les belles intentions de relance ne se heurtent aux lenteurs administratives. " Il ne faudrait pas que des retards dans la délivrance des permis ne bloquent les chantiers, insiste la députée MR Alexia Bertrand. C'est maintenant qu'il faut relancer l'activité économique. En organisant une mobilité interne à la fonction publique, en permettant à des agents régionaux de venir renforcer ponctuellement les services communaux, nous pourrions éviter un engorgement des demandes de permis. " Les invests publics sont bien évidemment en première ligne dans cette bataille économique. Mais comment mobiliser intelligemment leurs moyens ? D'abord en essayant de sauver un maximum d'entreprises viables. Pierre Hermant, le patron de finance.brussels mais aussi le responsable du soutien aux PME au sein du groupe de gestion de crise, explique qu'à côté des premières mesures prises pour assurer la liquidité, puis la solvabilité des entreprises, il faut se pencher sur le destin des entreprises qui passaient dans les mailles des filets et risquaient de devenir très fragiles. " Je pense notamment à l'horeca, au secteur événementiel, au tourisme dit-il. Des groupes au niveau régional, fédéral et même européen travaillent sur des mécanismes de soutien. Des mesures diverses : au niveau fiscal, dans la chaîne de financement ou dans la stimulation de capitaux de tiers. " Ensuite en accompagnant le redéveloppement des entreprises. " Après avoir aidé à se remettre debout, nous allons travailler à la réorientation des offres de certaines entreprises et à la stimulation de la demande, poursuit Pierre Hermant. Nous serons vigilants pour que le volume gagné par ces mesures rapporte plus que ce qu'il ne coûte à l'Etat. " En outre, après avoir porté l'économie et sauvé ceux qu'il fallait sauver, il faudra veiller à ce que le fardeau de la dette supplémentaire des entreprises ne soit pas trop lourd et ne les fasse pas sombrer ensuite... " Il faut donc aider en priorité ceux qui avaient des résultats et une capacité de remboursement corrects en 2019, note Pierre Hermant. Et faire aussi en sorte que ceux qui avaient mis de côté pour un investissement futur soient suffisamment aidés pour ne pas hypothéquer leur plan de développement. Une enquête réalisée dans le cadre du groupe de gestion de crise a montré que 66% des entreprises songeaient à reporter leur capex, leurs dépenses d'investissement. Surtout pas ! Il faut que les entreprises assurent leur dynamique future. Et il faut aussi que les entreprises en deuxième ligne qui vivent de ces dépenses d'investissement (celles actives dans le leasing, les machines, etc.) poursuivent leurs activités. Il faut éviter de créer un cercle vicieux. " L'argent des fonds publics devraient aussi servir à donner des impulsions à un certain type de modèle économique. La SRIW et finance.brussels songent ainsi à lier le niveau des taux de leurs prêts au respect de critères sociaux ou environnementaux. Les invests régionaux pourraient également aider à relocaliser une partie de l'activité. " Je ne suis pas un chantre du retour à un protectionnisme pur et dur, mais dans la balance approvisionnement à l'étranger/production locale, on voit qu'on est un peu déséquilibré au détriment de la production locale, disait Olivier Vanderijst, le patron de la SRIW, à nos confrères de L'Echo. Il faut rééquilibrer et modifier le système pour qu'une partie de la production industrielle revienne en Europe et en Wallonie. " La SRIW a par exemple joué le rôle d'Etat stratège " dans le dossier de la production des masques ou à travers l'appel à projets pour une filière de recyclage du plastique ", souligne Olivier Vanderijst. " Nous ne relocaliserons jamais la totalité des chaînes de production. Mais le Covid-19 peut faire en sorte que certaines entreprises, qui étaient jugées trop petites avant la crise par de grands comptes, gagnent désormais un marché parce que de plus en plus d'entreprises voudront diversifier leurs sources, ajoute Pierre Hermant qui rappelle ce passage du roman de Tom Wolfe, Le Bûcher des vanités : l'épouse d'un personnage le chambre parce qu'il ne fait que ramasser les miettes. Oui répond ce dernier, mais les miettes que je ramasse sont en or... Ces politiques supposent des moyens : finance.brussels a été recapitalisé à hauteur de 160 millions. Avec les 120 millions dont l' invest disposait déjà, et avec des prêts de la Banque européenne d'investissement et les garanties du Fonds européen d'investissement, sa puissance de feu pourrait atteindre les 400 millions d'euros. " Ces moyens vont nous permettre de répondre à des dossiers de plus grande taille ", note Pierre Hermant, qui précise que 25% de cet argent pourraient venir de fonds spécialisés. " Ils peuvent amener une expérience que nous n'avons pas, du capital intelligent, des idées, un réseau... bref de la smart money. " Rendre l'argent intelligent. C'est en effet un des leitmotivs de la relance. Même avec des taux d'intérêt très bas, voire négatifs, les pouvoirs publics ne pourront pas tout assumer seuls. D'où de nombreux plaidoyers en faveur d'une mobilisation de l'épargne privée, à travers les prêts Coup de pouce (Wallonie), Proxi (Bruxelles) et Win-Win (Flandre), dont les modalités d'accès pourraient être élargies. A leur échelle, ces outils répondent à l'aspiration à une économie plus locale et ont le mérite d'impliquer directement les citoyens dans le financement de l'économie. Celui qui a investi 5.000 ou 10.000 euros dans une entreprise de son quartier sera plus attentif demain aux conditions nécessaires à la bonne santé du tissu économique. Et c'est ainsi que, peut-être, les mentalités évoluent... L'économiste et fondateur d'Econopolis Geert Noels préfère cette formule à celles qui visent à encourager les investissements boursiers (type loi Cooreman- Declercq). " Ces mesures ont enrichi quelques-uns mais coûté cher, note-t-il. Plutôt que de faire signer des chèques en blanc aux contribuables, il vaut mieux mettre en place des mesures encourageant les gens à prendre des risques, via un mécanisme de crédit d'impôt et de déduction en cas de perte. " Et pour cela, les prêts de type Coup de pouce semblent être de bons instruments car, poursuit Geert Noels, " ils incitent les gens à prendre des risques mais sans diluer les actionnaires existants et sans changer les rapports de pouvoir au sein des entreprises ". La mobilisation de l'épargne fonctionne déjà à travers les mécanismes de tax shelter. Celui-ci existe déjà pour le cinéma, les arts de la scène et les start-up et il semble y avoir un consensus politique pour l'étendre aux PME, voire en relever les plafonds. Michaël Vossaert suggère, par exemple, des dispositions spécifiques pour les secteurs les plus impactés par la crise, dont l'horeca et les salles de spectacle. " Afin de répondre à la situation exceptionnelle que nous connaissons, la réduction d'impôt maximale pourrait être portée de 45 à 60% pour les investissements effectués dans les six prochains mois ", dit-il. Le député DéFI invite aussi les Régions à compléter ce dispositif fédéral, par un geste fiscal ou par un travail de screening et d'accompagnement des projets, susceptible de rassurer les citoyens qui n'ont souvent pas l'habitude d'investir directement dans des projets économiques. Dans nos pays, ce sont les banques qui financent essentiellement l'économie. Certes, elles sont aujourd'hui bien plus solides qu'en 2007. Mais elles se trouvent devant un sérieux problème : leur métier de base risque de ne plus être rentable. Les banques récoltent des dépôts pour les prêter ensuite aux entreprises, aux ménages et à l'Etat. Mais aujourd'hui, les dépôts récoltés auprès des particuliers qui les mettent sur leur livret d'épargne coûtent très cher : la loi oblige les banques à les rémunérer au minimum à 0,11%, alors que les taux sont à zéro et que l'Etat emprunte à taux négatif. En outre, la situation économique est telle que l'on peut s'attendre à une multiplication des accidents sur les prêts. Bien sûr, le gouvernement et la Banque nationale ont mis sur pied un plan d'aide de 50 milliards qui va prendre une grande partie des pertes sur les nouveaux prêts accordés aux banques. Mais celles-ci devront faire un effort non négligeable, à la fois sur ces nouveaux emprunts, mais aussi sur leur ancien portefeuille de prêts qui sera lui aussi plus risqué. Tous ces problèmes se reflètent d'ailleurs dans le cours de Bourse, au plancher, de la plupart des institutions bancaires. Pour aider les banques, la Banque centrale européenne a mis en place des financements très bon marché. " Mais, observe Geert Noels, par ailleurs membre du groupe d'experts qui planchent sur la relance en Flandre, il n'y a pas de transmission à l'économie de ces mesures de politique monétaire. Une des raisons est, chez nous, la taxe bancaire (qui ponctionne les dépôts) qui joue contre les banques, explique-t-il. La KBC doit par exemple payer chaque année, qu'elle soit en bénéfice ou non, 200 millions de taxes bancaires en Belgique. Si l'on enlève chaque année des centaines millions aux moyens dont les banques disposent (en 2018, les banques ont payé 805 millions de taxes bancaires), cela signifie des milliards de crédits en moins. Il faudrait donc, au moins pendant cette crise, faire disparaître cette taxe bancaire. " " Parallèlement, ajoute Geert Noels, l'Etat paie pour les carnets d'épargne ", puisque les 980 premiers euros de revenus d'intérêt de ces carnets sont exempts de précompte mobilier. " Une aide que les banques ne désirent pas ", souligne l'économiste. Elles préféreraient en effet pouvoir rémunérer ces comptes d'épargne au taux du marché, c'est-à-dire avoir la possibilité de mettre les taux à zéro... " Ces avantages liés au carnet d'épargne ont créé une monoculture en Belgique, poursuit Geert Noels. Tout le monde dépose son argent sur cet instrument, au moment où, pourtant, l'économie en a besoin pour redémarrer. Nous devrions annuler un stimulus qui incite à investir sans risque. " " Imaginez la même crise il y a 20 ans : toute l'économie aurait été à l'arrêt. Grâce au télétravail, aux vidéoconférences, etc., nous avons limité la casse. Pendant le confinement, il y avait plus de gens au travail qu'en chômage temporaire. " Pierre Rion, président du Conseil (wallon) du numérique, espère que ce constat permettra de placer le numérique en tête des priorités politiques. Le numérique fut un amortisseur de la crise, il devrait être le moteur de la reprise. Avec un élément symbolique fort : désigner dans chaque gouvernement un ministre qui ne s'occuperait que de cette matière et disposerait d'une autorité transversale pour implémenter les mesures le plus rapidement possible. Car, oui, il y a urgence. " Quelles boîtes résisteront le mieux à la crise ? , interroge Pierre Rion. Celles qui ont investi dans l'intelligence artificielle, dans l'automatisation des processus, dans l'e-commerce. En revanche, nous risquons de vivre des catastrophes dans les entreprises qui n'avaient pas pris le virage digital. " Aujourd'hui, chacun est sans doute un peu plus conscient qu'hier de la nécessité de prendre ce virage, et même de le prendre sans trop freiner. Le ministre de Numérique unique pourrait y contribuer, avec un soutien technique et financier. La prise de conscience de l'importance du numérique dépasse heureusement le monde de l'économie. " J'ai été frappé par la belle adaptation du corps enseignant, confie Pierre Rion. Ils ont foncé tête baissée dans l'e-learning pour continuer à aider les élèves. Alors oui, il y a des lacunes dans les équipements et les connaissances informatiques mais nous pouvons nous appuyer sur cette bonne volonté et sur cette expérience de la crise pour accélérer le processus. " Les deux mois écoulés ont montré, parfois peut-être paradoxalement, que nous avions des atouts pour réussir la mutation numérique de notre société. Des atouts que nous ne connaissons sans doute pas assez, conclut le président du Conseil du numérique. " Pourquoi les notaires ont-ils arrêté les transactions alors que la loi sur la signature électronique existe ? , s'interroge-t-il. Pourquoi toutes ces controverses sur le tracing électronique, alors que le cadre légal pour la protection des données personnelles existe au niveau européen ? Ces éléments ne sont pas suffisamment connus du grand public et des autorités. " Par Christophe De Caevel et Pierre-Henri Thomas, avec Xavier Beghin et Frédéric Brébant.