"Je n'ai jamais imaginé mener une carrière politique, car la politique suppose d'être élu, et donc de convaincre un grand nombre de gens que l'on ne connaît pas. Ce que je ne sais pas faire. " Jean-Pierre Hansen ne sera pas homme politique. Mais il fera bien d'autres choses.
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"Je n'ai jamais imaginé mener une carrière politique, car la politique suppose d'être élu, et donc de convaincre un grand nombre de gens que l'on ne connaît pas. Ce que je ne sais pas faire. " Jean-Pierre Hansen ne sera pas homme politique. Mais il fera bien d'autres choses. Dans ses souvenirs(1) contés avec verve, on voit défiler son enfance lorraine, passée à l'ombre des hauts-fourneaux d'Athus, puis sa vie d'électricien, qui le mènera de la petite société liégeoise Linalux aux commandes d'Electrabel et à la vice-présidence du comité exécutif de Suez. On suit aussi sa carrière académique, à l'UCL et à l'Ecole Polytechnique en France. Enfin, après avoir abandonné ses fonctions exécutives dans l'énergie, Jean-Pierre Hansen deviendra ces dernières années ce qu'il appelle avec un brin d'ironie un " intermittent du service public ", mandaté par le pouvoir afin de résoudre des dossiers épineux. Cela ne le rebutera pas, au contraire. Cet ingénieur et économiste de formation, travailleur forcené, adore débrouiller des écheveaux complexes. Il présidera ainsi plusieurs années le comité de gestion du Forem, sera commissaire du gouvernement à la réforme de la SNCB, animera la task force destinée à ranimer l'économie de Charleroi. Aujourd'hui, nous le retrouvons comme président de l'Ares (Académie de recherche et d'enseignement supérieur) et administrateur de Nethys aux côtés de Laurent Levaux et Bernard Thiry. " Si je dis oui à chaque fois, c'est parce que le dossier m'intéresse, que je suis disponible et que j'ai la possibilité d'être utile ", nous explique-t-il. Sur le dossier Nethys, on n'en tirera rien : " Tout ce que je peux dire aujourd'hui, c'est que Nethys et les gens qui y travaillent ont désormais besoin de calme et d'une nouvelle confiance. Ils le méritent bien et nous y travaillons, avec mes collègues ". Pour le reste... " pas de commentaires ". Mais quel est le moteur qui fait bouger cet homme qui a traversé le paysage industriel du pays en y laissant une marque profonde ? " Ce qui me fait courir, observe-t-il, c'est le défi, la curiosité, le sujet qu'il faut traiter et les gens que ce dernier permet de rencontrer. Je suis un passionné de l'observation de la nature humaine. " Sur ce terrain, effectivement, Jean-Pierre Hansen sera servi. Il observera les arcanes du monde politique, arpentera les chemins difficiles dévolus aux grands patrons industriels, scrutera " avec amusement les virevoltes des couloirs parisiens " chez Suez... Le jeune ingénieur est encore au service militaire qu'il rédige déjà des notes pour le CMCES (le Comité ministériel de politique économique et sociale), intègre le cabinet du ministre André Oleffe, réussit le concours de l'Inspection des finances (avec Marc Lestienne et Grégoire Brouhns, autres conseillers et grands commis de l'Etat), entre dans le monde des électriciens, se délecte des jeux d'amour-haine qui caractérisent les relations entre les trois grandes groupes (Ebes, Unerg, Intercom) qui sont les piliers du secteur à l'époque, assiste à leur fusion en 1990 pour donner Electrabel, dont il devient le patron en 1992... Un ballet endiablé, qui le mène donc à la tête de la première entreprise du pays. A l'époque Electrabel emploie 22.000 personnes. Mais on le sent moins enthousiaste lorsqu'il raconte ensuite les péripéties de ce qui aurait pu être la poursuite du développement d'un grand empire industriel belge. On connaît l'histoire : après l'OPA, fin des années 1980, sur la Générale de Belgique, Suez met la main sur Tractebel, grand producteur d'électricité à l'international et actionnaire de référence d'Electrabel. Et à la fin des années 1990, Suez lance une OPA sur Tractebel et prend le contrôle total du groupe (Electrabel fera l'objet d'une OPA par Suez en 2005). Non sans avoir au passage débarqué en 1999 le patron de Tractebel, Philippe Bodson, qui s'était battu, en vain, pour conserver l'indépendance de l'entreprise belge. C'est Jean-Pierre Hansen qui le remplace, à qui certains reprocheront plus tard d'avoir " fait le jeu des Français ". Mais sa lecture des événements est tout autre. " J'ai tenu une realpolitik pendant une dizaine d'années, avec des résultats qui étaient probablement les meilleurs possibles, se défend-il. Et ce dont je suis le plus fier aujourd'hui est d'avoir eu à mes côtés une équipe vraiment fidèle de personnes qui sont restées des amis. " Pas de regret, donc. Quoique... " Oui, nous avons réalisé les meilleurs résultats possibles dans ces circonstances. Mais ils auraient pu être meilleurs si le coup d'estoc n'était pas venu de là où nous ne l'attendions pas, en l'occurrence du gouvernement belge. " " Lorsqu'il y a eu l'OPA de 1999 et l'éviction de Philippe Bodson, explique Jean-Pierre Hansen, tout le monde a évoqué le risque que l'actionnaire français démantèle le groupe. Or, il n'a été démantelé que huit ans plus tard, à cause des gouvernements belges successifs. Ils m'ont obligé à vendre les réseaux haute et basse tensions d'électricité et de gaz. " Contrairement à ce qui s'est passé en France, par exemple, l'activité de distribution de gaz et d'électricité n'a en effet pas été seulement séparée - ce qu'imposaient les directives européennes -, elle a été vendue - ce que l'Europe n'imposait pas. Et c'est ce qui a amené à la constitution des sociétés de gestion de réseaux et de distribution : Elia, Fluxys, Ores, Eandis, Sibelga, etc. " Et lorsqu'il y a eu la fusion entre GDF et Suez, la Commission européenne m'a obligé à vendre Distrigaz, ce que j'ai fait la mort dans l'âme. On notera que, pendant cette période, l'actionnaire français n'a, pour sa part, rien démantelé. Des entités comme Fabricom, Axima, Tractebel ingénierie, qui étaient considérées comme menacées par l'actionnaire français, ont continué leur progression de manière sereine. " On glosera encore longtemps sur les raisons qui ont poussé le politique à vouloir casser le groupe Tractebel/Electrabel. Etait-il perçu comme trop gros et trop puissant pour le pays, inspirant donc de la méfiance ? Etait-ce le souci du gouvernement d'être un bon élève européen et d'appliquer de manière extrême les nouvelles directives ? Etait-ce l'envie de réduire un groupe dont l'actionnaire était devenu français ? Un peu tout cela à la fois, sans doute. Mais un autre élément important a joué, ajoute Jean-Pierre Hansen : " Les communes, emmenées par quelques grands visionnaires et quelques excellents gestionnaires, ont tiré profit de cette situation en utilisant et en suscitant parfois cette législation qui a cassé Electrabel. Le secteur était devenu une sorte de mikado. Et ce sont les communes qui en ont retiré les bons bâtonnets ". Jean-Pierre Hansen ne pouvait non plus dans ses souvenirs occulter l'épisode rocambolesque de l'Electragate et qui témoigne de la nervosité et de la paranoïa qui régnaient à l'époque, tant à Paris qu'à Bruxelles. Une parenthèse qui, comme le dit Jean-Pierre Hansen, grand consommateur de romans anglo-saxons, fait davantage penser à Hellzapoppin qu'à John Le Carré. Nous sommes en février 2004. Suez vient de passer le cap symbolique des 50% dans le capital d'Electrabel, et l'ambiance entre la mère française et la (grande) fille belge est extrêmement tendue. Un jour, un cadre de Suez remarque dans le bureau bruxellois d'Albert Frère un rapport rédigé par Patrick Devos sur la position d'Electrabel dans le marché européen de l'électricité. Patrick Devos ? Mais c'est le responsable chez Electrabel des relations avec les investisseurs ! Suez décide, plutôt que de brutalement limoger le suspect, d'aller visiter discrètement son ordinateur pour s'assurer de sa traîtrise. Dans la nuit du 19 février 2004, des barbouzes parisiens s'introduisent chez Electrabel. Ils ne trouvent rien, et pour cause : Patrick Devos a un homonyme, analyste chez GBL en charge du secteur électrique. Et c'est ce Patrick Devos-là qui est l'auteur du rapport qui trônait sur le bureau d'Albert Frère ! Cependant, chez Electrabel, on s'aperçoit du piratage. Une plainte est déposée. La machine judiciaire s'emballe. Un an plus tard, Patrick Ouart (directeur des affaires juridiques de Suez), Jean-Pierre Hansen et le groupe Suez sont inculpés pour avoir organisé cet espionnage. Il faudra trois ans pour clore cette histoire. En 2008, la chambre du conseil décidera finalement que si les acteurs de cette affaire ne sont pas exempts de reproches, il n'y a pas matière à procès... Au fil de ses souvenirs, l'ancien patron d'Electrabel témoigne, avec une certaine tendresse, d'un monde disparu : " La famille, l'école, l'université, la grande entreprise, la Belgique unitaire, l'Europe des pères fondateurs... J'ai été élevé dans ce monde-là, caractérisé par l'ordre éternel des choses, l'autorité, la conviction que la croissance économique fera en sorte que demain sera meilleur pour tous et qu'un travail sérieux à l'école amènera nécessairement une vie meilleure. Il y avait le dogme de l'intérêt général : il fallait respecter l'intérêt du plus grand nombre. C'était la doxa de l'époque, mais nous n'en sommes plus là. Et c'est heureux dans la plupart du cas : cet ordre éternel des choses pesait lourdement. Le petit enfant qui ne va pas bien à l'école, le jeune homme qui est homosexuel, la famille qui est décomposée... Un certain nombre de gens le vivaient très mal ". Pas de nostalgie pour le monde d'hier, donc. Mais pas d'angélisme non plus sur l'actuel. " Aujourd'hui, explique-t-il, nous sommes passés d'une société d'intérêt général à une société de bien commun : nous portons autant d'attention aux groupes minoritaires qu'aux groupes majoritaires. La grande tâche du politique est d'intégrer les aspirations des individus ou des petits groupes aux grands équilibres caractéristiques de l'intérêt général que sont l'école, le système de santé, les retraites, la justice, etc. Or, il n'est pas certain que ces grands équilibres soient encore garantis à l'avenir. " S'il devait donc écrire une lettre à ses petits-enfants, qu'y mettrait-il, lui qui est déjà trois fois grand-père ? " Je préférerais écrire une lettre aux professeurs de mes petits-enfants, répond-il. Je leur dirais qu'aujourd'hui, nous pensons que la spontanéité va de soi. Et moi, je dis que non. Il est difficile de devenir spontané, de créer. Par rapport à l'enseignement que j'ai pu recevoir dans les années 1960, la contrainte n'est plus de mise. Et c'est une bonne chose. Cependant, tout n'est pas ludique pour autant. Lorsque j'étais élève, on me proposait, quelle que soit la matière, qu'il s'agisse d'un poème ou d'une démonstration, d'admirer, d'imiter, puis de créer. Cela demandait des efforts, du travail et du temps. Mais ce message est difficilement audible aujourd'hui. "