La démographie ne transporte pas les foules. Certes, nous éprouvons un peu de mal à imaginer que le monde, qui compte 7,5 milliards d'habitants aujourd'hui, n'en abritait qu'1 milliard en 1800 et 2 milliards en 1930. Mais souvent notre curiosité ne va pas beaucoup plus loin.
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La démographie ne transporte pas les foules. Certes, nous éprouvons un peu de mal à imaginer que le monde, qui compte 7,5 milliards d'habitants aujourd'hui, n'en abritait qu'1 milliard en 1800 et 2 milliards en 1930. Mais souvent notre curiosité ne va pas beaucoup plus loin. Pourtant, la démographie n'est pas une simple recension. Les démographes ne se contentent pas de compter le nombre d'habitants sur la planète. Ils décortiquent les taux de mortalité, de fécondité et de migration, les structures de la population, construisent des pyramides des âges, s'interrogent sur le vieillissement, les rapports entre les actifs et les non-actifs afin de mieux anticiper les évolutions. Et certaines sont préoccupantes, comme le souligne le démographe d'origine belge John F. May, qui enseigne à l'Université de Georgetown (Washington D.C.), a effectué de très nombreuses missions pour les Nations unies et la Banque mondiale, et est membre-associé de l'Académie royale de Belgique. A la fin du siècle, en effet, l'Afrique devrait être aussi peuplée que l'Asie. Comment gérer cette explosion ? JOHN F. MAY. Il existe plusieurs écoles. Il y a ceux, comme Malthus, qui estiment que les Etats sont impuissants à réguler les évolutions démographiques. Pour Malthus, la population croît de manière exponentielle, alors que les ressources augmentent de manière arithmétique. Les guerres, les épidémies et les famines épongent les surplus de population. Les seules actions préventives possibles se situent au niveau des individus qui peuvent se marier plus tardivement ou pratiquer l'abstinence. Pour Marx, les questions démographiques sont neutres par rapport aux forces de l'histoire. Une troisième voie a été ouverte par la Danoise Ester Boserup, qui est allée à l'encontre de Malthus. Elle estime qu'il peut exister une pression démographique créatrice, qui soutient le développement des moyens de production et de nouvelles institutions. Mais elle estime aussi que cette théorie devient caduque si la croissance démographique est trop forte. Or, c'est le cas aujourd'hui en Afrique subsaharienne. Oui. J'essaie d'agiter le grelot sur ce qui va se passer en Afrique subsaharienne, où nous allons assister à un quadruplement de la population. Elle devrait passer de 1 à 4 milliards d'ici à la fin du siècle. Je ne suis pas complètement certain que nous atteindrons les 4 milliards, mais ce qui paraît acquis c'est que, sauf catastrophe, la population africaine s'élèvera à 2,2 milliards en 2050 (ce sont les projections, hypothèse moyenne, des Nations unies).Le monde connaît depuis trois siècles une transition démographique : peu à peu nous passons d'un régime en équilibre de fortes mortalité et natalité à un régime de faibles mortalité et natalité, lui aussi en équilibre. Le timing est différent et les modalités d'achèvement du processus aussi. Cette transition a commencé en Grande-Bretagne et en France au début du 18e siècle, mais elle est encore en cours dans de nombreux pays en développement. Ainsi, en Afrique actuellement, la mortalité infantile et juvénile a beaucoup diminué. Et c'est une bonne nouvelle. Mais la fécondité ne baisse que très lentement (nous sommes à cinq enfants par femme, alors que dans le monde la moyenne tourne autour de 2,5). Ce qui est interpellant est que tous les chiffres concernant l'Afrique ne bougent pratiquement pas depuis quelques années : il y a toujours 26 % de prévalence contraceptive moderne, toujours cinq enfants par femme... Il n'y a pas d'effet d'entraînement dans cette baisse de la fécondité. Trois évolutions se passent dans le monde. La première est en effet l'explosion démographique en Afrique subsaharienne. La croissance démographique mondiale va donc se poursuivre. Nous passerons de 7,5 milliards à 9,8 milliards en 2050. Elle sera suivie d'une stabilisation, probablement au siècle prochain, aux alentours de 11,3 milliards (il y a beaucoup de discussions : certains estiment que cet état stationnaire arrivera vers 2080, d'autres tablent sur 2120). Mais ce pic de la population mondiale sera rapidement suivi d'une baisse, parce que la population va vieillir. Le paradoxe est que cette croissance se jouera sur une dizaine de grands pays. La République démocratique du Congo, le Nigéria, l'Ethiopie, le Bangladesh, le Pakistan, etc. En 2050, le pays le plus peuplé du monde sera l'Inde, suivi de la Chine et du Nigéria. Les Etats-Unis n'arriveront qu'ensuite, ce qui paraît assez incroyable aujourd'hui... (voir graphique). La croissance se fera donc dans les pays les moins équipés pour l'accueillir, ce qui est fâcheux. Elle s'accompagnera aussi d'une urbanisation très rapide avec une prolifération de bidonvilles. C'est le vieillissement. Lorsque la fécondité baisse, le vieillissement apparaît. Le phénomène est surtout visible en Europe de l'Est, et de plus en plus en Asie (Taiwan, Corée du Sud, Hong Kong) où l'on constate une baisse importante de la fécondité. En Afrique subsaharienne, le pourcentage de la population de plus de 65 ans reste à 3 % (43 % ont moins de 15 ans). Donc l'Afrique va connaître aussi le vieillissement, mais avec un décalage. Et avant que le vieillissement ne gagne aussi l'Afrique, vous avez une fenêtre d'opportunité : il y aura davantage d'actifs (les 15-64 ans), moins de personnes dépendantes et il existera donc une période limitée dans le temps qui permettra de faire avancer l'économie. Mais les pays africains pourront-ils saisir cette opportunité ? Et le troisième grand problème est celui de la migration. Nous sommes à 250 millions de migrants internationaux (des gens nés dans un pays et habitant dans un autre depuis plus d'un an), soit 3,3 % de la population mondiale environ. C'est ce que nous appelons le dividende démographique. Le coeur de la démographie et de sa relation avec l'économie est que la structure par âge va se modifier au cours de la transition. Il va y avoir relativement plus d'adultes actifs (entre 15 et 64 ans) que d'inactifs (moins de 15 ans ou plus de 65 ans). C'est donc en effet positif, à condition que ces gens aient un emploi. Il faut 18 millions de nouveaux emplois par an en Afrique. Si c'est le cas, l'Afrique bénéficiera d'un dividende démographique, c'est-à-dire un surplus de croissance en raison de la croissance de la population. Nous avons vécu ce phénomène en Asie de l'Est, avec l'émergence des pays que nous avons appelés les Tigres (Thaïlande, Malaisie, Viêtnam, Indonésie et Philippines, Ndlr). Nous pourrions avoir des Lions africains... Mais pour reproduire ce phénomène en Afrique, il faut certaines conditions. Il y a d'abord des conditions nécessaires : une baisse rapide et substantielle du taux de fécondité et la formation du capital humain (éducation, santé). Les conditions suffisantes résident dans la mise en place des bonnes politiques : politiques macro-économiques, de la santé, sociales, etc. Il faut travailler sur ce que nous, démographes, appelons le taux de dépendance, c'est-à-dire le nombre de personnes âgées de 15 à 64 ans divisé par le nombre de personnes dépendantes, âgées de moins de 15 ans et plus de 65 ans. Mais il y a une différence entre les taux de dépendance démographique et les taux de dépendance économique. Ces derniers sont un peu plus complexes à établir, car une partie de la population ne travaille pas à 15 ans, mais commence à 20, 24, voire 28 ans, et une autre qui devient inactive avant 65 ans. Et il y a ceux qui sont en âge de travailler, mais sont sans emploi. Lorsque l'on regarde ces chiffres, on a de vilaines surprises. Les taux de dépendance économique sont deux à trois fois plus élevés que le taux de dépendance démographique. Nous sommes également en train de travailler sur les flux financiers qui doivent aller des actifs vers les dépendants. Bref, nous essayons de tempérer l'idée que ce dividende démographique est acquis, comme le pensent pourtant beaucoup d'Africains. Nous pouvons en effet agir avec un certain degré d'efficacité et dans le cadre des droits de l'homme. Mais il y a eu quelques bavures dans les programmes démographiques passés, en Inde, en Chine, en Amérique latine, etc. Des gens ont été parfois stérilisés sans le savoir vraiment. Le tournant a été la Conférence du Caire en 1994, lorsqu'on a dit qu'il fallait abandonner les cibles démographiques et respecter les droits des couples. Il y a aussi eu dans le monde des évolutions lourdes : les médias, l'éducation des femmes et leur participation au pouvoir économique, le fait qu'elles pouvaient gérer leurs salaires, etc. Cela a changé les attitudes. Des ONG ont poussé à la planification familiale en Asie. Il y a eu des politiciens activistes. En Thaïlande, Mechai Viravaidya a poussé à l'usage des préservatifs, au planning familial. Il était appelé " Monsieur Condom " ! Nous pouvons donc mettre en place des politiques pour agir sur les évolutions avec un certain degré d'efficacité. On sait que l'impact des politiques de planning familial est de 0,5 à 1,5 enfant en moins par femme. Oui, car le contexte global a changé : on parle de gouvernance, de changement climatique et la question démographique est devenue moins importante. J'ai été interpellé en lisant l'encyclique Laudato Si' du pape François (encyclique qui traite des questions environnementales, Ndlr), qui évacue la question démographique en une demi-phrase ! J'ai d'ailleurs écrit au pape à ce sujet. Les démographes ont perdu la main dans ce débat. On le voit aussi lorsque l'on parle de politique migratoire. L'aide internationale européenne va désormais gérer les migrants qui arrivent en Europe. Mais beaucoup moins d'argent va en Afrique. Alors qu'il aurait fallu investir en amont pour éviter des problèmes en aval.