Quel changement de paradigme ?

De nombreux scientifiques, ingénieurs et techniciens le clament depuis des mois, et cela bien avant cette crise, en Belgique comme en France : la transition énergétique sans nucléaire n'est pas une option crédible pour nos deux pays, ni pour d'autres pays en Europe. L'espoir de développer rapidement des sources renouvelables surtout éoliennes et solaires qui remplaceraient entièrement les sources pilotables existantes se heurte à de nombreuses contraintes physiques et aussi économiques. Cela ne changera pas, même à l'horizon 2050. Cette réalité se révèle maintenant de façon prégnante avec la crise d'approvisionnement en gaz et en charbon qui frappe l'Europe du fait de la guerre en Ukraine : en l'absence d'hydraulique suffisamment abondante pour stocker l'électricité intermittente, et de possibilités d'importations importantes d'autres pays interconnectés mais frappés des mêmes risques de pénurie, il faudra immanquablement remplacer les capacités manquantes par du gaz et/ou du charbon. Cette réalité l'Allemagne de l'Energiewende l'a découverte depuis longtemps dans les faits, mais refuse de la reconnaître en s'entêtant dans sa politique de sortie du nucléaire et du tout renouvelable [3] alors que les émissions de CO2, dont la réduction était l'objectif recherché, n'arrêtent pas de monter dans ce pays, ce qu'on peut vérifier quotidiennement sur le site www.electricitymap.org. Ce 8 mars 2022, les émissions de l'Allemagne et Danemark, deux pays qui ont installé des proportions uniques en Europe de renouvelables éoliens et solaires, étaient à 7 h respectivement 433 g/kWh et 375 g/kWh, tandis que la France émettait 91 g/kWh et la Belgique 150 g/kWh. Comment notre pays pourrait-il restaurer notre indépendance énergétique comme souhaité par Monsieur Nollet [2] avec des interconnexions multiples vers le Danemark, la Grande-Bretagne, la Norvège avec des importations massives, associées à des transports d'H2 depuis la Namibie et le Chili ? Les éoliennes sont fabriquées en Allemagne ou au Danemark, les panneaux photovoltaïques en Chine, et quantités des métaux introuvables en Belgique sont importés comme le gaz. Vous avez dit : reprendre notre destin énergétique en main ?

La sécurité d'approvisionnement et les renouvelables intermittents

L'appel de Monsieur Nollet d'accélérer quatre fois le rythme de déploiement de renouvelables éoliens et solaires pour se libérer de la dépendance au gaz n'est donc ni réaliste ni utile, et n'entraînera aucune réduction de facture, que du contraire (voir [4]). Les renouvelables intermittents ne contribuent que marginalement à la sécurité d'approvisionnement, car leur production est complètement déconnectée par rapport à la consommation d'électricité. Des simulations faites par ELIA portant sur un grand nombre d'années climatiques expriment cette inadéquation par le 'facteur de réduction de capacité' selon la définition donnée dans le rapport CRM [5] présenté par la ministre au Kern en novembre dernier : "Le facteur de réduction représente la mesure dans laquelle la technologie contribue à la sécurité d'approvisionnement pendant des périodes de pénurie".

Le facteur de réduction du solaire est 1 %, ce qui veut dire qu'avec 6.000 GW installés en ce début 2022, il ne contribue que pour 60 MW à cette sécurité d'approvisionnement. L'éolien sur terre avec 9% et 2.600 MW installés contribue 230 MW, l'éolien en mer avec 13% et 2.250 MW installés contribue 290 MW. Au total les sources intermittentes contribuent donc 580 MW à la sécurité d'approvisionnement pour couvrir une pointe à 13.800 MW en hiver. Reste donc à trouver 13.220 MW de sources pilotables d'appoint gaz, charbon, nucléaire, hydraulique et biomasse, ou d'importations. Si on veut limiter ces dernières, tout en se passant des 5.940 MW nucléaires qui contribuent 5.700 MW avec un facteur de réduction de 96%, il faudrait installer 6.131 MW de nouvelles centrales au gaz, dont le facteur de charge est de 93% (calcul simple : 5.940 MW*96%/93%=6.131 MW).

Avec deux fois plus d'éoliennes et de panneaux solaires qu'aujourd'hui comme prévu en 2032, ce qui n'est pas très réaliste, permettrait de réduire cette puissance de 580x2 MW à 4.971 MW de gaz naturel à demande constante. Si la demande de pointe augmentait à 15.400 MW comme prévu par ELIA en 2032 pour tenir compte de l'électrification croissante de la société, on devrait rajouter 1.800 MW, ce qui amènerait la capacité supplémentaire à 6.771 MW. On est donc très loin des 1.600 MW prévus pour deux centrales à gaz encore en suspension de décision prévues par le CRM 2021 [5]. A la ministre de s'expliquer là-dessus et de convaincre que le sauvetage de 2.000 MW nucléaires auquel les écologistes semblent vouloir se résigner seront suffisants pour cette transition électrique bien mal embouchée. A suivre le 18 mars prochain.

Pierre Kunsch, Physicien, Professeur honoraire de l'ULB

Quel changement de paradigme ? De nombreux scientifiques, ingénieurs et techniciens le clament depuis des mois, et cela bien avant cette crise, en Belgique comme en France : la transition énergétique sans nucléaire n'est pas une option crédible pour nos deux pays, ni pour d'autres pays en Europe. L'espoir de développer rapidement des sources renouvelables surtout éoliennes et solaires qui remplaceraient entièrement les sources pilotables existantes se heurte à de nombreuses contraintes physiques et aussi économiques. Cela ne changera pas, même à l'horizon 2050. Cette réalité se révèle maintenant de façon prégnante avec la crise d'approvisionnement en gaz et en charbon qui frappe l'Europe du fait de la guerre en Ukraine : en l'absence d'hydraulique suffisamment abondante pour stocker l'électricité intermittente, et de possibilités d'importations importantes d'autres pays interconnectés mais frappés des mêmes risques de pénurie, il faudra immanquablement remplacer les capacités manquantes par du gaz et/ou du charbon. Cette réalité l'Allemagne de l'Energiewende l'a découverte depuis longtemps dans les faits, mais refuse de la reconnaître en s'entêtant dans sa politique de sortie du nucléaire et du tout renouvelable [3] alors que les émissions de CO2, dont la réduction était l'objectif recherché, n'arrêtent pas de monter dans ce pays, ce qu'on peut vérifier quotidiennement sur le site www.electricitymap.org. Ce 8 mars 2022, les émissions de l'Allemagne et Danemark, deux pays qui ont installé des proportions uniques en Europe de renouvelables éoliens et solaires, étaient à 7 h respectivement 433 g/kWh et 375 g/kWh, tandis que la France émettait 91 g/kWh et la Belgique 150 g/kWh. Comment notre pays pourrait-il restaurer notre indépendance énergétique comme souhaité par Monsieur Nollet [2] avec des interconnexions multiples vers le Danemark, la Grande-Bretagne, la Norvège avec des importations massives, associées à des transports d'H2 depuis la Namibie et le Chili ? Les éoliennes sont fabriquées en Allemagne ou au Danemark, les panneaux photovoltaïques en Chine, et quantités des métaux introuvables en Belgique sont importés comme le gaz. Vous avez dit : reprendre notre destin énergétique en main ?La sécurité d'approvisionnement et les renouvelables intermittents L'appel de Monsieur Nollet d'accélérer quatre fois le rythme de déploiement de renouvelables éoliens et solaires pour se libérer de la dépendance au gaz n'est donc ni réaliste ni utile, et n'entraînera aucune réduction de facture, que du contraire (voir [4]). Les renouvelables intermittents ne contribuent que marginalement à la sécurité d'approvisionnement, car leur production est complètement déconnectée par rapport à la consommation d'électricité. Des simulations faites par ELIA portant sur un grand nombre d'années climatiques expriment cette inadéquation par le 'facteur de réduction de capacité' selon la définition donnée dans le rapport CRM [5] présenté par la ministre au Kern en novembre dernier : "Le facteur de réduction représente la mesure dans laquelle la technologie contribue à la sécurité d'approvisionnement pendant des périodes de pénurie". Le facteur de réduction du solaire est 1 %, ce qui veut dire qu'avec 6.000 GW installés en ce début 2022, il ne contribue que pour 60 MW à cette sécurité d'approvisionnement. L'éolien sur terre avec 9% et 2.600 MW installés contribue 230 MW, l'éolien en mer avec 13% et 2.250 MW installés contribue 290 MW. Au total les sources intermittentes contribuent donc 580 MW à la sécurité d'approvisionnement pour couvrir une pointe à 13.800 MW en hiver. Reste donc à trouver 13.220 MW de sources pilotables d'appoint gaz, charbon, nucléaire, hydraulique et biomasse, ou d'importations. Si on veut limiter ces dernières, tout en se passant des 5.940 MW nucléaires qui contribuent 5.700 MW avec un facteur de réduction de 96%, il faudrait installer 6.131 MW de nouvelles centrales au gaz, dont le facteur de charge est de 93% (calcul simple : 5.940 MW*96%/93%=6.131 MW). Avec deux fois plus d'éoliennes et de panneaux solaires qu'aujourd'hui comme prévu en 2032, ce qui n'est pas très réaliste, permettrait de réduire cette puissance de 580x2 MW à 4.971 MW de gaz naturel à demande constante. Si la demande de pointe augmentait à 15.400 MW comme prévu par ELIA en 2032 pour tenir compte de l'électrification croissante de la société, on devrait rajouter 1.800 MW, ce qui amènerait la capacité supplémentaire à 6.771 MW. On est donc très loin des 1.600 MW prévus pour deux centrales à gaz encore en suspension de décision prévues par le CRM 2021 [5]. A la ministre de s'expliquer là-dessus et de convaincre que le sauvetage de 2.000 MW nucléaires auquel les écologistes semblent vouloir se résigner seront suffisants pour cette transition électrique bien mal embouchée. A suivre le 18 mars prochain. Pierre Kunsch, Physicien, Professeur honoraire de l'ULB