Il existe bien, remarque Oliviez Guez, une classe européenne transnationale cultivée - de même que l'on pourrait ajouter qu'il existe peut-être une génération Erasmus - rompue aux échanges européens. Pour autant, l'homo europeanus n'existe pas faute d'imaginaire et d'identifiant communs capables de toucher une population plus large. Notre unique production commune - notre monnaie - reste totalement a-culturelle, déracinée, abstraite. Elle démontre parfaitement notre déficit d'incarnation alors que nous possédons un patrimoine immense. Pourquoi, se demande Olivier Guez, nos euros ne sont-ils pas illustrés par Goethe, Picasso ou Beethoven ? Sans socle commun, chaque pays reste centré sur lui-même, sur ses débats domestiques. L'Europe est un paradigme perdu. Perdu, car Guez souligne qu'auparavant, il exis...

Il existe bien, remarque Oliviez Guez, une classe européenne transnationale cultivée - de même que l'on pourrait ajouter qu'il existe peut-être une génération Erasmus - rompue aux échanges européens. Pour autant, l'homo europeanus n'existe pas faute d'imaginaire et d'identifiant communs capables de toucher une population plus large. Notre unique production commune - notre monnaie - reste totalement a-culturelle, déracinée, abstraite. Elle démontre parfaitement notre déficit d'incarnation alors que nous possédons un patrimoine immense. Pourquoi, se demande Olivier Guez, nos euros ne sont-ils pas illustrés par Goethe, Picasso ou Beethoven ? Sans socle commun, chaque pays reste centré sur lui-même, sur ses débats domestiques. L'Europe est un paradigme perdu. Perdu, car Guez souligne qu'auparavant, il existait au moins un sentiment d'appartenance : une Europe artistique et intellectuelle qui se jouait des frontières. Mais cet esprit s'est délité. Le déclencheur, selon Olivier Guez, a été la chute du Mur de Berlin. C'est le moment où paradoxalement tout explose. Le Mur constituait nolens volens une forme de tuteur pour l'Europe qui, en maintenant en tension les camps opposés de l'Est et de l'Ouest, structurait aussi par là même une conscience européenne. Sa chute en 1989 a d'abord créé pendant une décennie un élan européen. Puis, en l'absence de véritable projet culturel et identitaire, on a assisté à un phénomène de division cellulaire où chaque Etat est rivé à son destin national puis gagné par des poussées régionalistes. Pendant que l'Union avance à coups de normes et de directives abstraites et tatillonnes, le processus de fragmentation lui avance inexorablement. Il s'accélère même sous la poussée des populistes qui - la nature ayant horreur du vide - réactivent des récits nationaux, même s'il s'agit de pures fictions qui ne correspondent plus à rien. Car à l'heure de la mondialisation, l'idée d'Etat-nation est un pur fantasme, un canard sans tête qui continue de marcher. Mais qui toutefois, face au vide et à l'abstraction, possède quelque chose que l'Europe est incapable d'encore susciter : l'émotion. Car celle-ci s'est toujours refusée à produire le moindre objet émotionnel, souligne Olivier Guez, là où les populistes savent parfaitement jouer sur cette corde. Seul un contre-récit européen - un récit-continent - serait capable de transcender les récits-nations. Mais il reste introuvable. C'est donc un tableau alarmant que dresse Olivier Guez. Trop alarmiste, jugeront peut-être certains, arguant que l'important finalement, c'est l'économie. " It's the economy, stupid ! " (" C'est l'économie, idiot ! ") avait lancé Bill Clinton en 1992 à son opposant George Bush qui vantait ses prouesses militaires. C'est également le postulat sur lequel repose la construction européenne : concentrons-nous sur l'économie, et la culture (comme l'intendance) suivra. Or, il nous semble que c'est prendre le problème à contresens. Car, même si l'on met de côté les bénéfices humains qu'apporterait une culture commune européenne, celle-ci devrait être valorisée pour de simples raisons économiques. Car l'attractivité culturelle n'est pas la conséquence de la prospérité économique : elle en est le moteur. Les grandes marques internationales, qui aujourd'hui investissent massivement pour se constituer une aura culturelle, le savent parfaitement. C'est d'ailleurs ce fameux " capital immatériel " qui porte leurs valorisations vers les sommets. Et qui peut encore penser que la prospérité économique américaine est déconnectée du grand récit états-unien ? L'attractivité culturelle y porte un nom : c'est le soft power. Alors, dans leur propre intérêt d'abord, ceux qui considèrent l'Europe comme un simple marché seraient inspirés de promouvoir une culture européenne forte. Même l'avenir économique de l'Europe passe par la constitution de son capital immatériel. " C'est la culture, idiot ! "