On n'ose même plus le dire tellement c'est une évidence : l'Europe va mal. Le Royaume-Uni s'apprête à demander officiellement sa sortie de l'Union, la Grèce poursuit son agonie, le Portugal reste aux soins intensifs, dans beaucoup de pays, et plus particulièrement en Italie, les citoyens sont de plus en plus nombreux à rejeter le projet européen. Jean-Claude Juncker, vieux briscard des institutions, que l'on dit découragé, envisage de quitter plus rapidement que prévu la présidence de la Commission. Et aux Etats-Unis, le président Donald Trump espère ouvertement l'éclatement de l'Union alors que des sommités, tel Joseph Stiglitz, multiplient les ouvrages prédisant la fin de l'euro.
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On n'ose même plus le dire tellement c'est une évidence : l'Europe va mal. Le Royaume-Uni s'apprête à demander officiellement sa sortie de l'Union, la Grèce poursuit son agonie, le Portugal reste aux soins intensifs, dans beaucoup de pays, et plus particulièrement en Italie, les citoyens sont de plus en plus nombreux à rejeter le projet européen. Jean-Claude Juncker, vieux briscard des institutions, que l'on dit découragé, envisage de quitter plus rapidement que prévu la présidence de la Commission. Et aux Etats-Unis, le président Donald Trump espère ouvertement l'éclatement de l'Union alors que des sommités, tel Joseph Stiglitz, multiplient les ouvrages prédisant la fin de l'euro. Etienne de Callataÿ est aujourd'hui chief economist du gestionnaire d'actifs Orcadia et il enseigne également l'économie à l'Université de Namur. Quel sera l'avenir de l'Union européenne ? Nous lui avons posé la question. ÉTIENNE DE CALLATA. L'acuité du problème est moins sévère aujourd'hui qu'au pire moment de la crise grecque. Cependant, lorsque l'on entend le ministre des Finances allemand ou le président de la Banque centrale européenne dire que l'on pourrait envisager une autre configuration pour la zone euro, on peut en effet penser que nous ne sommes pas sortis de l'auberge. Tout à fait. Des questions existentielles émergent, même auprès de partenaires qui auraient dû être d'une grande fiabilité. Je pense spécialement aux Italiens. Nous sommes conscients que l'opinion publique, en Italie mais aussi dans d'autres pays, voterait contre l'Union monétaire, et peut être même contre l'Union européenne, si un référendum avait lieu. Cela me laisse penser que l'on aurait peut-être mieux fait de ne pas sauver la Grèce. Oui. Nous n'avons pas sauvé la Grèce pour le bonheur des Grecs. Pour ceux-ci, il aurait été vraisemblablement préférable de sortir immédiatement de la zone euro. Nous avons sauvé la Grèce pour éviter un effet de contagion vers le Portugal, l'Espagne, etc. Mais aujourd'hui, nous nous rendons compte que nous aurions peut-être mieux fait de couper la branche malade, plutôt que de vouloir sauver à tout prix la configuration de la zone. Effectivement. Notre gestion de la crise a montré que l'on pouvait maîtriser l'horloge, gagner du temps. Mais nous ne sommes pas en état d'apporter une réponse durable. Nous sommes encore incapables de pérenniser la zone une bonne fois pour toutes. J'entends parfois dire qu'il faudrait une Europe plus concentrée sur un noyau dur, incluant l'Allemagne, les Pays-Bas... Mais en Allemagne ou aux Pays Bas est-on prêt à davantage de solidarité budgétaire ? Non, bien sûr. Or, peut-on avoir une zone euro pérenne sans une mutualisation des risques, et sans les implications budgétaires que cela demande ? Nous avons donc des outils pour gagner du temps, mais pas la volonté politique pour empêcher la persistance des problèmes. C'est en effet l'échec de cette stratégie politique, vous avez raison. Je m'en souviens bien pour avoir été au cabinet de Jean-Luc Dehaene entre 1996 et 1999, au moment de la préparation du passage à l'euro. Tout le monde était alors convaincu que la réussite de l'euro allait pousser les Etats membres à mettre davantage en commun. On pensait qu'en leur donnant le goût de l'euro, les gens seraient prêts à faire des efforts pour conserver la monnaie unique. Mais c'était de l'éducation à trois sous ! C'était comme donner une sucette à un enfant en lui disant : " et après l'avoir mangée, tu travailleras ". C'était une belle erreur. Il reste légitime de distinguer l'union monétaire et l'Union européenne. Pour ce qui est de l'Union européenne, nous avons été capables de vivre avec les Britanniques pendant des décennies. Nous pouvons encore nous entendre entre Européens sur bien des choses, de la standardisation des normes GSM à la reconnaissance des diplômes universitaires. Cela ne disparaîtra pas. En revanche, pour l'union monétaire, si l'on veut éviter à d'autres pays les souffrances infligées à la Grèce, il faudrait d'autres mécanismes, comme par exemple la mise en place d'une Europe budgétaire. Mais nous ne sommes pas prêts à les mettre en oeuvre. J'irais même plus loin. Il y a, à côté des souverainistes, un bon nombre d'intellectuels de gauche qui nourrissent un profond désenchantement. Ils disent eux aussi qu'il ne faut pas d'Europe et qu'il vaut mieux des solutions décentralisées. Ils critiquent cette Europe qui nous a amenés à pratiquer un libéralisme plus fort encore qu'aux Etats-Unis et estiment que, même si certains projets (Erasmus, etc.) sont sympathiques, le bilan est globalement négatif : c'est la globalisation, le délitement du lien social et de la protection sociale. C'est ce qui me rend le plus perplexe. Il y a dans ce rejet de l'Europe une rencontre de gens très différents : des " lepénistes " qui développent un discours raciste côtoient des intellectuels de gauche qui ont une fibre plutôt internationaliste ou cosmopolite, mais refusent pourtant une solution internationale. Ce point de vue est très naïf. Si vous voulez que les multinationales paient leur dû à la collectivité, il vaut mieux avoir une règle internationale plutôt que jouer la concurrence et favoriser le moins-disant fiscal. Et ce qui est vrai pour la fiscalité des multinationales l'est aussi dans bien d'autres domaines, comme les normes environnementales par exemple. Oui, mais en reconnaissant que l'Europe telle qu'on l'a faite a peut-être contribué à exacerber le problème. Je reste un Européen convaincu, mais il faut savoir entendre la critique. Les inégalités sont par exemple un problème majeur, et l'on peut se demander si l'Europe n'a pas en effet contribué à les exacerber. La réponse n'est pas évidente. J'ai personnellement l'intuition que sans Europe, nous aurions eu des choses bien pires sur le plan fiscal et environnemental, mais ce n'est qu'une intuition. Tout à fait. Mais peut-être aurait-on également moins dérégulé nos banques si nous n'avions pas eu l'euro. Pour moi, c'est l'Europe du citoyen qui doit primer. Je sais, cela sonne comme un slogan un peu creux. Mais il faut faire prévaloir les principes sur l'intérêt immédiat. Reprenons l'exemple financier. Aujourd'hui, certains disent : puisque les banques américaines vont bénéficier d'un assouplissement de la réglementation financière, les banques européennes ne devraient pas non plus être soumises à de nouvelles exigences de fonds propres. Or, il convient précisément de faire le contraire. Il faut résister à la pression des grands groupes bancaires, en leur disant : " Vous allez peut-être y perdre quelques plumes, mais l'intérêt général n'est pas la somme des intérêts de SocGen, BNP, Deutsche Bank, etc. ". Il en est de même pour le Brexit. Nous entendons le patronat belge, sous l'emprise d'entreprises individuelles qui auraient fort à perdre d'un Brexit " dur ", demander un Brexit " doux " afin de pouvoir continuer à commercer avec Londres comme avant. Le Royaume-Uni ne rêve que de cela. Mais si nous ne nous montrons pas durs dans la négociation, d'autres pays européens seront alors tentés de sortir eux aussi. Pourquoi pas en effet, s'ils peuvent avoir les mêmes avantages sans subir les contraintes liées au processus de décision commune ? Aujourd'hui, je pense que malheureusement, l'Europe est trop souvent l'otage des intérêts particuliers. Elle devrait au contraire être championne du monde pour condamner le glyphosate, le Dieselgate, etc. Elle devrait avoir des exigences normatives élevées, dans le domaine fiscal, environnemental, social, etc. Une mesure qui aurait une très forte portée serait de créer, à côté d'un Parlement européen basé à Bruxelles, un Parlement des citoyens basé à Strasbourg. Il serait composé de citoyens, choisis aléatoirement, sans minimum de représentation nationale. Cela peut paraître utopique, mais ce serait une mesure forte pour dire que l'Europe se rapproche des citoyens. Et comme je crois que l'homme politique est plus sensible aux intérêts particuliers que l'homme de la rue, une telle institution pourrait éviter les marchandages du type : je te fais un cadeau sur VW et tu me fais un cadeau sur SocGen... Je suis d'un naturel tempéré. Les années récentes ont montré que nous étions capables de gagner du temps, même si c'est pour nous installer dans une solution loin d'être optimale. Nous allons donc encore créer des commissions, nous adonner à la procrastination. La Grèce continuera à souffrir. Notre bêtise par rapport à l'investissement public existera encore. Notre discipline budgétaire mal conçue aussi... Je ne vois pas en quoi nous serions au pied du mur. Oui, nous savons qu'il y aura un nouveau " round " sur la dette grecque, que le Portugal va mal, que si les taux d'intérêt venaient à remonter certains pays auraient des problèmes. Mais nous saurons les traiter de manière technocratique, sans devoir passer le grand oral politique qui consisterait à regagner les coeurs des citoyens. Evidemment, il ne faudrait pas jouer avec les allumettes. Un référendum sur l'UE qui serait organisé pour des considérations de politique nationale, à l'image du référendum organisé par David Cameron sur le Brexit, est la chose à redouter. En France, Nicolas Sarkozy l'aurait envisagé s'il avait été élu président. Oui, si l'on continue à gagner du temps, si l'on fait un peu de pédagogie sur ce que nous avons déjà réalisé en commun et si l'on poursuit les réformes, en sachant que ce sera très, très, très lent. Il y aura encore des souffrances. Mais elles ne conduiront pas à la mort.