Geligar, Wespavia, Fiwapac, Sowaspace... Que de délicieuses appellations dans le giron du groupe de la Société régionale d'investissement de Wallonie ! Depuis des années, l'abondance des filiales dans les outils économiques régionaux énervait Pierre-Yves Jeholet. A présent qu'il est ministre de l'Economie, il ne va pas se priver pour élaguer. Une dizaine de ces délicieuses appellations devraient donc disparaître à l'occasion de la réforme de ces outils actuellement sur la table du gouvernement. " Je n'agis pas par dogmatisme mais simplement dans un souci d'efficacité dans les services rendus aux entreprises ", assure Pierre-Yves Jeholet. Son projet prévoit de réunir d'une part la SRIW (financement des grandes entreprises) et la Sowalfin (financement des PME, coupole des invests provinciaux) ; et d'autre part, la Spaque (assainissement des sites) et la Sogepa (aides régionales aux entreprises en difficultés).

"La simplification est nécessaire mais elle ne doit pas se réaliser au détriment de la proximité. Tout ne doit pas venir de Namur ou Liège." Philippe Suinen, président de la Chambre de commerce et d'industrie wallonne.

Commençons par cette dernière. La logique est d'intégrer la réflexion sur la réhabilitation des terrains, bien en amont d'une éventuelle restructuration ou fermeture. L'idée n'est pas neuve. Elle avait été évoquée l'an dernier dans nos colonnes par le secrétaire général de... la FGTB wallonne, Thierry Bodson, pour qui la Spaque est " un levier économique sous-estimé ". " Pour le dragage des canaux, elle dépensera 600 millions en quelques années, expliquait-il. Pourquoi ne pas rassembler les entreprises wallonnes du secteur pour prendre le marché ? Il y a là un enjeu très intéressant. Il faut renforcer les liens entre la Spaque et les autres outils économiques régionaux. " Manifestement, le MR et le cdH l'ont entendu.

Ce pôle baptisé Sogepa-holding prendra également en charge la gestion des garanties régionales aux hôpitaux et maisons de repos. Initialement, il avait été envisagé de créer un outil spécifique pour les investissements publics dans le secteur de la santé. Cela aurait toutefois risqué de brouiller le message de rationalisation des outils publics et l'idée a donc été écartée.

Trop d'institutions ?

Venons-en au mariage de la SRIW et de la Sowalfin. Les deux structures, déjà hébergées dans le même bâtiment à Liège, seront réunies sous une coupole (nom de code : " Synergies ") et auront à terme des conseils d'administration " miroir ". Avantage pour l'entreprise en quête de financement public : une seule porte d'entrée, à partir de laquelle on l'aiguillera vers l'outil le plus approprié, selon l'ampleur des besoins de financement et de la technicité du projet. " La coupole va donner des orientations et, à partir de là, un processus va s'enclencher, analyse Anne Vereecke, membre du comité de direction de la Sowalfin. Il ne faut pas s'accrocher au nombre de structures. L'essentiel, ce sont les équipes, la circulation de l'info entre nous, les synergies, tout ce qui permettra d'apporter aux entreprises une offre de services et de produits financiers encore plus lisible. "

A terme, cela pourrait conduire à une réelle fusion entre les deux institutions. Le défi sera alors d'éviter que l'effet de taille (l'ensemble pèsera 4 milliards d'euros) ne se révèle contre-productif : il est souvent plus compliqué de trouver le bon chemin dans une grosse structure - qui n'a jamais été balayé d'un département à l'autre dans une grande entreprise ou une administration ? - que de choisir le bon interlocuteur dans un éventail d'organismes plus petits. " L'optique de rationalisation est certainement la bonne mais n'oublions pas une chose : nous parlons d'institutions qui ont bien évolué ces dernières années et qui, globalement, marchent bien, précise Didier Paquot, chef du département économique de l'Union wallonne des entreprises. Il ne faudrait pas que la réforme finisse par rendre inefficaces des outils qui s'avéraient, au contraire, efficaces. " Vous voulez des signes de ces évolutions positives ? En voici : la SRIW a déjà bien élagué dans ses filiales et, désormais, elle s'ouvre résolument sur le monde en investissant dans des fonds internationaux. La Sowalfin fait de même en s'impliquant dans la plateforme Euroquity. Ces options stratégiques ouvrent des perspectives de développement internationaux pour les entreprises wallonnes, y compris les PME.

La réforme de Pierre-Yves Jeholet prévoit aussi la disparition de l'Agence de l'entreprise et de l'innovation. Cette structure est chargée de l'accompagnement des entreprises innovantes et du développement d'une culture entrepreneuriale en Wallonie. Ses activités ne seront pas abandonnées mais transférées à l'administration et à la Sowalfin, laquelle reprendra donc des missions d'accompagnement et plus uniquement de financement.

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Trop d'invests ?

Neuf invests semi-publics sont actifs en Wallonie. Initialement, Pierre-Yves Jeholet voulait les ramener à trois au maximum. Il a remisé son idée face aux " vives réticences géopolitiques ". " Mais si je peux les inciter à se rapprocher, au moins pour leurs filiales, je le ferai ", nous dit-il, tout en soulignant qu'il existe déjà des collaborations et même des participations croisées entre ces invests. Quel est donc l'intérêt d'avoir autant d'organismes (trois en Hainaut, deux dans le Luxembourg) ? " L'intérêt, c'est d'avoir des entrepreneurs locaux parmi nos actionnaires et nos administrateurs, répond Dominique Pattyn, directeur de Wapinvest (Ath), l'une des plus petites structures de ce type. Ils apportent une fine connaissance du tissu économique et de ses acteurs. "

On peut toujours imaginer des bureaux ou antennes décentralisées pour une fonction de " guichet " pour les entreprises. Mais l'implication des entrepreneurs locaux serait sans doute moindre. Or, elle est essentielle si l'on veut, au-delà des stricts aspects financiers, faciliter les contacts et relations entre le tissu local et les porteurs de projet. " La proximité apporte la familiarité avec les entreprises et leurs besoins, renchérit Philippe Suinen, président de la Chambre de commerce et d'industrie wallonne. Au mieux, on intégrera cela, au mieux la Wallonie se portera. La simplification est nécessaire mais elle ne doit pas se réaliser au détriment de la proximité. Tout ne doit pas venir de Namur (siège du gouvernement wallon) ou Liège (siège des outils économiques). "

Plus les invests sont petits, plus il faut anticiper les passations de relais vers des instances disposant de moyens plus conséquents. " Tout cela doit être bien coordonné car avec les start-up et spin-off, on grimpe vite vers des montants conséquents, souligne Didier Paquot. Cela se fait évidemment, des dossiers remontent vers la SRIW, mais je pense qu'il y a moyen d'améliorer la fluidité. " La réunion sous une même coupole peut ici clairement être un atout.

Pierre-Yves Jeholet (MR) Le ministre de l'Economie veut rationa- liser les outils économiques régionaux. © Denis Vasilov/belgaimage

Trop de filiales ?

Nous avons ouvert cet article en citant, avec un brin d'ironie, plusieurs filiales de la SRIW. Facile. Ces filiales ont cependant une différence fondamentale avec celles qui ont défrayé la chronique ces derniers mois dans les intercommunales : elles ne visent jamais à sortir du statut public, à slalomer entre les tutelles ou à décupler les rémunérations. Souvent, la filialisation est ici vivement recommandée par le gouvernement wallon, voire l'Europe.

C'est par exemple dans le cadre de Plan Marshall que la SRIW a créé Sofipole (financement des projets des pôles de compétitivité) et que les invests ont lancé des filiales dédiées aux spin-off (la Wallonie octroyait des moyens spécifiques). La filialisation permet de vérifier que les budgets Marshall sont bien consacrés aux projets Marshall. L'extinction du Plan Marshall réduira de facto le nombre de filiales. La SRIW a aussi créé plusieurs filiales pour distinguer ses investissements propres de ses participations en mission déléguée (c'est-à-dire sur décision du gouvernement) dans les banques (Fiwapac) et l'aérospatial (Wespavia). Ces filiales disparaîtront avec la réforme portée par Pierre-Yves Jeholet. On semble donc, enfin, tourner le dos à ce mal wallon qu'est le maintien des structures même quand elles n'ont plus vraiment d'utilité.

"Pour que les outils économiques fonctionnent, il faut de la confiance entre le management, le conseil et le cabinet ministériel, au-delà des clivages politiques." Didier Paquot, chef du département économique de l'UWE.

Du côté des invests, chacun a développé sa ou ses filiales consacrées aux projets financés via des fonds Feder, car l'Europe exige une transparence totale, y compris d'une programmation à l'autre. Isoler ces moyens dans une filiale facilite le contrôle par les instances européennes. Et cela disparaîtra avec l'extinction des fonds européens.

La crainte du gouvernement wallon, c'est que chaque invest lance maintenant sa filiale biotech ou numérique, sans toujours disposer de l'expertise pour le faire. Les protagonistes en sont heureusement conscients. Ainsi, les trois invests hainuyers se sont-ils associés pour créer Digital Attraxion, un accélérateur de start-up dans l'économie numérique. L'idée de la réforme du ministre de l'Economie est de mutualiser l'expertise plus pointue au sein du holding central. Ce que fait par exemple Novallia, filiale de la Sowalfin, qui se spécialise dans l'éco-innovation et la transition énergétique. " L'expertise, nous l'avons dans les pôles de compétitivité et l'administration, pourquoi vouloir la recréer ailleurs ? , objecte Philippe Suinen. Elle existe aussi dans les chambres de commerce et leur réseau d'entreprises de terrain. Il faut, je pense, distinguer l'expertise technique du financement des projets. Sinon, on tend à vendre un produit dans tous ses aspects. Or, un véhicule tout terrain, c'est par nature un véhicule lourd. "

Trop de jeux politiciens ?

Philippe Suinen (CCIW) " Il faut distinguer l'expertise technique du financement des projets. " © JOHN THYS/belgaimage

L'argument de Philippe Suinen mérite sans doute quelques nuances. Quand on compte en millions d'euros, l'expertise doit se retrouver aussi du côté des financiers, comme elle se retrouve d'ailleurs chez les analystes sectorielles dans les banques. Comme Anne Vereecke le disait pour la coupole SRIW-Sowalfin, l'essentiel n'est pas dans les structures mais plutôt dans les équipes en place. Si elles fonctionnent dans une logique de " prés carrés ", alors il faut toutes les doter du bagage technique nécessaire. Si en revanche, la collaboration est franche et que, par exemple, les conseillers des organismes de financement passent volontiers un coup de fil aux scientifiques des pôles de compétitivité pour avoir un éclairage sur des dossiers pointus, on peut alors viser la complémentarité plutôt que la redondance.

" C'est vrai à tous les niveaux, ajoute Didier Paquot. Pour que les outils économiques fonctionnent, il faut une bonne entente, de la confiance entre le management, le conseil et le cabinet ministériel, au-delà des clivages politiques. " Les équipes actuelles y parviennent, les éventuels remaniements à venir devront donc être menés avec tact. La présidence de la Sogepa-holding, actuellement occupée par l'indépendant Thierry Castagne (Agoria), devrait revenir au MR, tandis qu'un cdH relaierait le socialiste Jean-Pascal Labille à la SRIW (son mandat court jusqu'en 2019). Des représentants des deux partis de la nouvelle majorité wallonne pourraient aussi rejoindre le comité de direction de la SRIW, qui fonctionne en trio (2 PS, 1 Ecolo) depuis plus d'une législature.