Même si les indicateurs conjoncturels restent globalement au beau fixe outre-Atlantique, certains éléments laissent en effet penser que les marchés financiers n'en sont pas totalement convaincus.

Cela se traduit notamment par une différence de plus en plus faible entre les taux d'intérêt de court terme et les taux d'intérêt de long terme. Or, historiquement, un rapprochement de ceux-ci est un phénomène inquiétant. Cela s'explique assez simplement par la relation existante entre les taux courts et les taux longs, ces derniers n'étant finalement qu'une composée des premiers aujourd'hui et dans le futur. En d'autres termes, si les marchés pensent que les taux courts seront moins élevés dans le futur qu'ils ne le sont maintenant, les taux longs seront plus bas que les taux courts. Or, pourquoi penseraient-ils de la sorte, si ce n'est parce qu'ils anticipent une récession? Et il semble qu'historiquement, ils anticipent cela plutôt bien, puisque chaque fois que cette situation s'est présentée, une récession s'est ensuivie dans un délai de deux ans.

Certes, on n'en est pas encore là. Le taux à deux ans américain reste inférieur d'un quart de pour cent au taux à 10 ans. Mais il y a un an, l'écart était encore d'un pour cent. La tendance étant clairement à la baisse, cela mérite que l'on s'y attarde. D'où la nécessité pour Jerome Powell de donner son interprétation du mouvement, d'autant qu'il n'est pas très bon pour une banque centrale de voir que les taux longs ne suivent pas les mouvements qu'elle impose aux taux courts. Cela peut être le signe que le marché ne "croit" pas en l'optimisme affiché par la banque centrale.

Même si les indicateurs conjoncturels restent globalement au beau fixe, certains éléments laissent penser que les marchés financiers n'en sont pas totalement convaincus.

Chose intéressante, Alan Greenspan, l'emblématique président de la Fed dans les années 2000, s'était retrouvé dans une situation identique... en 2005. Il avait alors expliqué que selon lui, l'anomalie des taux (on assistait effectivement à une réduction de l'écart entre le taux à deux ans et le taux à 10 ans) n'était plus un si bon indicateur que cela du risque d'une future récession. On connaît pourtant la suite: l'écart entre les taux longs et les taux courts est devenu négatif à partir de janvier 2006... et l'économie américaine est entrée en récession (et quelle récession ! ) en 2008.

Le discours récent de M. Powell n'a pas été de nier l'évidence. Son expérience des marchés financiers - il a davantage une expérience dans le privé que dans l'académique - l'incite probablement à rester plus attentif aux signaux donnés par ceux-ci. Néanmoins, il ne s'est pas montré alarmé par le signal donné et ce, pour trois raisons. Tout d'abord, la demande pour des titres de dette américaine à long terme reste très élevée (il s'agit d'un actif "refuge" sur le plan international), ce qui pousse leur prix à la hausse et donc leur rendement à la baisse. De plus, le fait que la Banque centrale européenne et la Banque du Japon poursuivent leurs achats d'actifs maintient, au niveau international, une pression à la baisse sur les taux longs. Enfin, il ne faut pas oublier que la Fed elle-même a acheté pour plus de 2.000 milliards de dollars de dette. Cela a considérablement réduit la quantité de titres disponibles sur les marchés. Et on le sait, ce qui est rare a tendance à être plus cher (et à offrir un faible rendement donc...).

Ces trois raisons pourraient en effet laisser penser que cette fois, il ne faut pas accorder trop d'importance à ce que dans le jargon des marchés financiers on appelle "l'inversion de la courbe des taux". Mais à l'opposé, si les marchés croyaient vraiment à une croissance forte de l'économie américaine dans les prochaines années, ces arguments feraient-ils le poids pour empêcher une hausse des taux longs? On peut en douter. La situation actuelle est, en conclusion, au moins en partie liée à des craintes sur le futur de l'économie américaine. Ce qui devra être surveillé dans les prochains mois.