Make America great again. Est-ce finalement bien le leitmotiv du président Donald Trump ? Ne faudrait-il pas plutôt envisager un Make Russia ou un Make China great again ? Les premiers mois de son mandat à la Maison-Blanche laissent en effet planer des soupçons de collusion avec des puissances étrangères. La question des relations ambiguës avec Moscou est connue : le congrès des Etats-Unis auditionne actuellement des hauts responsables des agences de sécurité afin de vérifier si le président a bénéficié ou non d'un soutien russe durant sa campagne électorale. Et le cas échéant, quelle était la contrepartie de ce soutien.
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Make America great again. Est-ce finalement bien le leitmotiv du président Donald Trump ? Ne faudrait-il pas plutôt envisager un Make Russia ou un Make China great again ? Les premiers mois de son mandat à la Maison-Blanche laissent en effet planer des soupçons de collusion avec des puissances étrangères. La question des relations ambiguës avec Moscou est connue : le congrès des Etats-Unis auditionne actuellement des hauts responsables des agences de sécurité afin de vérifier si le président a bénéficié ou non d'un soutien russe durant sa campagne électorale. Et le cas échéant, quelle était la contrepartie de ce soutien. La relation avec Pékin est plus souterraine. Il n'y a pas, à ce stade, d'éléments matériels, de consignes données à tel ou tel dirigeant américain en vue de favoriser la Chine. Mais il y a une lecture des faits. De manière étonnante, et sans doute involontaire, une série de décisions importantes du président américain semblent servir avant tout les intérêts chinois. Prenons le traité transpacifique, patiemment négocié par son prédécesseur en vue de favoriser les échanges commerciaux respectueux d'une série de normes sociales et environnementales, entre 11 pays de part et d'autre de l'océan Pacifique. La Chine, qui ne voulait pas de ces normes plus strictes, n'y était pas associée. Donald Trump a envoyé ce traité aux oubliettes... et la Chine l'a repris à son compte. " Dès le lendemain de son élection, la Chine a pris les devants pour négocier d'autres types d'accords avec les pays concernés. " Elle a clairement repris le lead, constate Michel Kempeneers, inspecteur général hors-Europe pour l'Awex (Agence wallone à l'exportation). Je ne serais pas surpris de voir cela se répéter demain en Afrique ou au Moyen-Orient, où les Chinois sont bien présents dans les infrastructures. C'est également vrai sur le continent américain. Le Mexique se tourne vers ses alliés historiques en Europe. Mais des pays plus pauvres comme le Pérou ou la Bolivie intéressent la Chine, qui y est déjà bien présente dans les infrastructures, les métros, les trains, les mines ou la construction automobile. La volonté de devenir le numéro 1 mondial est bien là. " Relisons, dans ce contexte, les déclarations du président chinois Xi Jinping en janvier dernier au sommet de Davos. Il y avait livré un plaidoyer pour le libre-échange et la mondialisation. " Personne n'émergera en vainqueur d'une guerre commerciale, avait-il lancé, en écho aux mesures protectionnistes de la nouvelle administration américaine. Nous devons rester attachés au développement du libre-échange et des investissements transnationaux, et dire non au protectionnisme." Xi Jinping a profité de son voyage en Suisse pour aussi rencontrer le secrétaire général de l'ONU dans les locaux de l'orga- nisation internationale à Genève. Un détour qui n'a rien d'innocent, selon le sinologue David Gosset (China Europe International Business School). " Cela illustre, dit-il, l'adhésion de la Chine à l'internationalisme et son engagement continu pour la construction d'une meilleure gouvernance mondiale. La Chine de Xi Jinping est une puissance ouverte qui veut être un co-architecte proactif d'un ordre international inclusif et pacifique. " La Chine se posait ainsi en un étonnant leader de l'économie mondialisée, cherchant à occuper le terrain délaissé par l'Amérique de Donald Trump. Quelques semaines plus tard, elle fera de même en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Cette fois, c'est le Premier ministre Li Keqiang qui a réitéré les engagements de son pays et insisté sur l'objectif d'une " croissance verte ", au moment où le président américain annonçait le retrait des Etats-Unis. La Chine reste certes le premier pollueur mondial mais tout le monde préfère désormais retenir le fait qu'elle maintient, elle, sa volonté de réduire les émissions. " Permettez-moi de rester sceptique, objecte Tanguy Struye de Swielande, coordinateur de la chaire UE-Chine à l'UCL. Les Etats-Unis sortent mais la Chine, l'Inde, et même l'Europe respecteront-elles leurs engagements ? L'exécution des accords de Kyoto n'avait pas été très visible... Finalement, des accords comme ceux de la Cop21 sont peut-être surtout importants en termes de leadership, et là, c'est vrai que la Chine a une belle opportunité de reprendre le flambeau. Elle ne le refuse pas, elle se donne une belle image, mais j'attends de voir si cela ira vraiment au-delà. " Michel Kempeneers veut, lui, croire que la conversion environnementale de la Chine dépasse la simple rhétorique. " Les Chinois détestent perdre la face, dit-il. Ils n'ont pas aimé être pointés du doigt comme les plus grands pollueurs de la planète. Ils n'aiment pas voir les médias du monde entier parler de la pollution de l'air à Pékin ou de l'assèchement des fleuves. Le retrait américain leur fournit une belle occasion de se montrer parmi les meilleurs élèves de la classe. Ils n'ont pas hésité à la saisir. " Ils la saisissent d'autant plus volontiers que cela sert leurs ambitions économiques. Déjà leader mondial de la production de panneaux photovoltaïques et de turbines éoliennes, la Chine vient d'inaugurer la plus grande station solaire flottante au monde (dans une ancienne mine de charbon, désaffectée et inondée). Ces stations seraient plus performantes grâce à la réverbération de l'eau et au refroidissement des installations. Elles attirent des clients potentiels venant du monde entier. Les fabricants chinois de panneaux solaires entretiennent une avance technologique qui leur ouvre des marchés en forte croissance, notamment en Inde et en Arabie saoudite. " La Chine calibre la technologie pour les marchés émergents qui auront besoin de solutions innovantes et efficaces pour atteindre leurs objectifs climatiques, lit-on dans un reportage du New York Times. JA Solar redessine des panneaux pour des déserts particulièrement chauds et secs aussi bien que pour des jungles très humides. " " La Chine est en position de surpasser les pays occidentaux dans les nouvelles énergies ", confie Li Tao, le directeur technique de JA Solar au New York Times. Le phénomène se répète dans la plupart des technologies vertes. " Vous aimiez acheter votre essence à l'Arabie Saoudite, vous allez adorer acheter vos voitures électriques, vos panneaux solaires et vos batteries à la Chine ", ironise l'éditorialiste du journal new-yorkais, Thomas Friedman. Faut-il s'inquiéter de ces ambitions planétaires de la Chine ? La question divise les experts. Les uns estiment que la Chine privilégie le développement de son gigantesque marché intérieur, sans réelle velléité hégémonique. " Si on négocie bien, dans le respect des uns et des autres, il y a moyen d'aboutir à des situations de win-win entre la Chine et les Européens, affirme ainsi Michel Kempeneers. Quand le constructeur chinois Geely a racheté Volvo, il a laissé tout le management en place. Les Chinois partent du principe que nous connaissons mieux le marché européen et, en gros, ils se nourrissent de notre expérience pour faire fructifier leurs investissements. Ils vont investir 200 millions d'euros à Volvo-Gand pour y construire le nouveau SUV XC40. Les voitures seront acheminées par rail vers la Chine via la nouvelle route de la soie. " Tanguy Struye de Swielande se range plutôt dans l'autre catégorie, parmi ceux qui considèrent que la Chine partage les mêmes objectifs d'hégémonie et de domination que les Etats-Unis " mais de manière plus subtile ". " Les Chinois sont très doués pour vous faire croire aux deals win-win, dit ce professeur de géopolitique. La croissance des échanges avec l'Amérique latine devait profiter à tous. Résultat : 190 milliards de dollars d'exportations chinoises vers l'Amérique latine contre seulement 90 milliards en sens inverse. Les Chinois ont bien vendu leurs infrastructures et importé massivement les matières premières, y compris agricoles. Cela a conduit à des monocultures, notamment le soja, pour exporter vers la Chine. Et que fait-on ensuite, quand le cours des matières premières s'effondre ? La Chine a joué un rôle important dans la situation économique catastrophique de pays comme le Venezuela ou le Brésil. Elle présente une image positive, peut-être plus encore aujourd'hui en jouant du contraste avec l'Amérique de Donald Trump. Mais ne nous laissons pas leurrer par ces discours officiels. " Tanguy Struye de Swielande n'est toutefois pas convaincu que la Chine veuille dès à présent marquer son emprise sur le monde. Sa date clé serait plutôt 2049 et le centenaire de la République démocratique. " La politique de désengagement de Donald Trump va peut-être la pousser à se positionner en leader plus tôt que prévu ", dit-il. A défaut, cela ouvre un espace intéressant pour l'Europe. " Il est temps de reprendre en main notre destin européen, insiste Jacques de Larosière, ancien patron du FMI et de la Banque de France. Nous n'avons toujours pas regagné notre autonomie depuis la guerre ! Ce retrait américain peut constituer un nouveau point de départ pour des hommes politiques tels qu'Emmanuel Macron. " Et d'ajouter que ce retrait n'est pas totalement neuf : " Les Etats-Unis n'ont plus la capacité financière ou politique qu'ils avaient lorsqu'ils ont lancé l'Otan et le plan Marshall au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Donald Trump alourdit donc le trait d'un monde qui, avant lui déjà, était devenu plus polymorphe. " Encore une fois, Tanguy Struye de Swielande modère l'enthousiasme. " L'histoire de l'Europe, c'est une succession d'opportunités manquées, analyse-t-il. L'invasion de l'Irak par l'armée américaine en 2003, c'était une opportunité de montrer une voie autonome à travers le monde ; la crise de 2007-2008 allait en être une autre. Et aujourd'hui, oui, il y a Donald Trump. Mais allons-nous vraiment augmenter les budgets militaires pour créer une Europe de la Défense ? Allons-nous être capables de mener une politique extérieure commune ? J'attends de voir... "Lire également l'article "Pourquoi les militaires américains craignent l'abandon de l'accord de Paris"