Certains ont cru discerner un changement d'attitude de l'Europe en matière de concurrence, ce qui équivaudrait à favoriser l'émergence de géants européens au lieu de leur barrer la route. A tort, estime André Sapir, professeur à la Solvay Business School et membre du think tank Bruegel. Ce serait même une lourde erreur, affirme son confrère français Thomas Philippon, professeur à la Stern Business School (NY University) et auteur de The Great Reversal (*). " L'Europe a réussi à adopter une politique de concurrence ouverte, efficace et compétitive, garantissant l'intérêt commun grâce à l'intervention de régulateurs fiables et indépendants, chose dont les Etats-Unis semblent incapables ", affirme-t-il. C'est le manque de concurrence, et donc des prix gonflés, qui permet aux entreprises américaines d'être aussi profitables, non leur efficacité, plaide Thomas Philippon : " Concrètement, vous payez deux fois moins cher en France qu'aux Etats-Unis pour votre facture de téléphone et d'Internet ".
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Certains ont cru discerner un changement d'attitude de l'Europe en matière de concurrence, ce qui équivaudrait à favoriser l'émergence de géants européens au lieu de leur barrer la route. A tort, estime André Sapir, professeur à la Solvay Business School et membre du think tank Bruegel. Ce serait même une lourde erreur, affirme son confrère français Thomas Philippon, professeur à la Stern Business School (NY University) et auteur de The Great Reversal (*). " L'Europe a réussi à adopter une politique de concurrence ouverte, efficace et compétitive, garantissant l'intérêt commun grâce à l'intervention de régulateurs fiables et indépendants, chose dont les Etats-Unis semblent incapables ", affirme-t-il. C'est le manque de concurrence, et donc des prix gonflés, qui permet aux entreprises américaines d'être aussi profitables, non leur efficacité, plaide Thomas Philippon : " Concrètement, vous payez deux fois moins cher en France qu'aux Etats-Unis pour votre facture de téléphone et d'Internet ". Son livre en a surpris plus d'un et lui-même en est bien conscient, observe André Sapir, puisqu'il écrit souvent " à l'encontre de ce qu'on pense généralement " ou " vous n'allez pas être d'accord avec moi, mais... ". " Pour moi, les faits qu'il met en avant sont indéniables. Pour en expliquer les causes, par contre, on peut discuter. Les faits ? Ce sont, par exemple, des dépenses de santé qui représentent, aux Etats-Unis, le double de chez nous et ceci pour un résultat qui n'est certainement pas meilleur. Quant à la redistribution des revenus, elle nous paraît en panne car le revenu du capital ne cesse de progresser aux Etats-Unis, au détriment du revenu du travail. Autre élément : l'amélioration de la productivité, qui semblait sans fin, est à présent presque au point mort, situation qui vaut d'ailleurs en Europe également. Pour Thomas Philippon, la cause de tout ceci - et a fortiori du niveau élevé de certains prix - est que la politique de la concurrence est devenue beaucoup trop laxiste. " En réalité, d'autres explications peuvent être trouvées, souligne André Sapir. Pour la part croissante du capital comme bénéficiaire des profits, on songe en particulier aux réformes fiscales initiées dès Ronald Reagan ( président des Etats-Unis de 1981 à 1989, Ndlr). Pour en revenir à la question de la concurrence, on peut se réjouir qu'à défaut des Etats-Unis, c'est l'Europe qui tente de limiter le pouvoir excessif des Gafa, souligne l'économiste belge, et souvent en réagissant à des plaintes formulées par des entreprises, y compris parfois américaines. Entreprises et consommateurs particuliers profitent donc, en Europe, de la technologie des Gafa, mais sans en subir des abus de pouvoir comparables à ceux que l'on peut observer ailleurs, en particulier aux Etats-Unis." Fort bien, mais l'Union européenne n'en reste pas moins à la merci de ces groupes américains. Y a-t-il de bonnes (ou mauvaises) raisons pour lesquelles l'Europe ne peut se prévaloir de groupes comparables aux Gafa ? Beaucoup seront tentés de pointer du doigt la sévérité de la Commission en matière de concurrence. Son rejet, en février 2019, de la fusion entre les groupes français Alstom et allemand Siemens avait suscité un tollé, avec pour argument la nécessité de créer un géant mondial, pour faire face à la Chine dans le cas présent. " En réalité, personne n'affirme que c'est en raison de la politique européenne de la concurrence que nous n'avons pas de Gafa en Europe, observe André Sapir. Ni, à l'inverse, que c'est le laxisme sur ce terrain qui a permis l'émergence des Gafa aux Etats-Unis. On peut trouver bien d'autres arguments. Il y a, par exemple, la faiblesse du venture capital, par rapport aux Etats-Unis, que regrettent de nombreux entrepreneurs. Ou encore la présence là-bas d'universités très innovantes, mais également très concurrentielles. J'y ajoute un élément très sous-évalué à mon sens : la langue. Ce n'est pas un problème dans des secteurs industriels comme l'automobile ou la chimie, où l'Europe excelle. Par contre, dans certains secteurs relevant des services, le fait de s'adresser à 320 millions de consommateurs ayant la même langue et la même culture constitue un avantage considérable. Ceci vaut pour Facebook comme pour l'industrie cinématographique. " Certes, le réseau social s'est traduit dans les diverses langues européennes, comme Google et les autres, mais après s'être construit de solides fondations sur son immense marché domestique. Face aux géants américains, comme chinois d'ailleurs, l'Europe souffre donc bel et bien de la fragmentation de son marché de base, insiste André Sapir. Cela signifie-t-il que, si l'Europe veut voir émerger des Gafa, elle doit les subsidier ? En se faisant l'écho au discours de Thomas Philippon, l'Institut Montaigne, important groupe de réflexion français, soulignait également le problème de la recherche. " Pour que l'Europe bénéficie véritablement de la perte de compétitivité annoncée par Thomas Philippon, il faut qu'elle résiste aux sirènes de l'interventionnisme des Etats, sous le couvert de politiques industrielles. Celles-ci sont souvent soutenues par les grandes entreprises qui, on les comprend, ne refuseraient pas qu'on renforce leur pouvoir de marché. Il faut aussi qu'elle maintienne une politique de concurrence rigoureuse et, last but not least, qu'elle investisse beaucoup plus dans la recherche de pointe... A ce stade, et malgré l'affaiblissement de la concurrence aux Etats-Unis, ceux-ci sont toujours loin devant en matière de recherche fondamentale comme d'innovation. " " C'est un important point de discussion, embraye André Sapir : dans quelle mesure ces champions américains ont-ils également bénéficié d'une politique industrielle publique ? C'est probablement sur ce terrain aussi que l'Europe doit agir. "