On a tous vu un millier de fois cette scène de films de gangsters ou de mafia : la jeune recrue, dernière arrivée dans la bande qui, désireuse de s'intégrer pleinement et prouver sa loyauté au clan, pratique une surenchère dans la violence en frappant plus fortement la bande rivale que ses acolytes. Un ressort dramatique annonciateur de chaos qui précipite généralement le gang vers son autodestruction.
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On a tous vu un millier de fois cette scène de films de gangsters ou de mafia : la jeune recrue, dernière arrivée dans la bande qui, désireuse de s'intégrer pleinement et prouver sa loyauté au clan, pratique une surenchère dans la violence en frappant plus fortement la bande rivale que ses acolytes. Un ressort dramatique annonciateur de chaos qui précipite généralement le gang vers son autodestruction. Pur archétype narratif, direz-vous ? Pourtant, c'est ce même phénomène que l'on observe quotidiennement sur les réseaux sociaux. S'il est particulièrement visible chez les " trolls " dont la surenchère et l'attaque en bande désorganisée constituent le fonds de commerce, il n'épargne en réalité personne. Même ceux que l'on appelle - ou qui s'autoproclament - " progressistes ". Barack Obama, à l'occasion du dernier sommet annuel de sa fondation en octobre dernier, a clairement identifié cette tendance. Face à un public d'étudiants, il a fustigé cette propension à jouer à celui qui sera le plus " progressiste ", en adoptant une attitude de surenchère radicale dans la condamnation des thèses adverses, mais aussi vis-à-vis de son propre camp. Jeter des cailloux, vomir les tièdes pour se draper dans une posture de pureté morale, c'est confortable et stérile. L'ex-président des Etats-Unis préféra exhorter son jeune public à sortir de cette raideur pour prendre en compte la complexité de l'être humain et du monde, seule façon selon lui de changer les choses. Un appel au dialogue, à l'intelligence, à la mesure et à la conciliation qu'il serait malséant de bouder par ces temps de crispation. Pour autant, on est en droit de se demander s'il ne tient pas du voeu pieux tant le contexte créé par les nouveaux médias porte à la radicalisation. Un voeu pieux parce qu'il est devenu pratiquement impossible aujourd'hui d'échapper à cet " effet de meute ". Tout aussi insidieux que les bulles de filtre, celui-ci est aussi consubstantiel aux réseaux sociaux. Par le jeu d'affinités " éclictives ", nous appartenons tous sinon à un clan, du moins à une communauté informelle - et parfois fantasmée - autour d'un certain nombre de valeurs et de détestations partagées. Et cette communauté, pour informelle qu'elle soit, influence consciemment ou pas l'ensemble de nos interactions. Par autocensure, on évitera précautionneusement de liker ou de partager des propos que l'on soupçonnerait d'être en porte-à-faux avec notre communauté. Et inversement, on aura tendance à surjouer notre désapprobation indignée face à des propos du camp adverse. Bref, même de façon implicite ou inconsciente, nous avons tendance à gommer toute nuance - fût-elle minime - et à nous mettre en conformité avec la doxa de notre groupe. Un voeu pieux aussi parce que cette mécanique d'alignement empêchant structurellement les positions conciliatrices ou médianes, favorise de fait les effets de polarisation et de radicalisation. Non seulement elle les favorise, mais elle rend inaudibles les positions autres que tranchées. Si vous déclarez par exemple " être pour la paix et la conciliation ", vous aurez peu de chance d'être liké et encore moins relayé, donc entendu. Pour être audible, il faudra muer votre discours positif en une double négation : être contre ceux qui sont contre votre vision de la paix. Par la grâce du clivage, la double négation est devenue le mode de propagation des idées sur les réseaux sociaux et les forums. Un voeu pieux, enfin, parce que l'on est peut-être aussi arrivé à la fin d'une époque. Le chant du cygne des grandes postures positives et pontifiantes des consciences éclairées. Comme quand tout récemment des célébrités se sont prononcées pour la décroissance ou ont interprété - assassiné, serait plus juste - Imagine de John Lennon en ligne pour le bien de l'humanité. En voyant ces prestations devenues des caricatures d'elles-mêmes, il semblerait que l'on assiste aux derniers feux de ce que Tom Wolfe nomma il y a exactement 50 ans, dans un article resté célèbre pour le New York Magazine, le " radical chic " (la " gauche caviar " en VF). A l'époque des grands médias élitaires, le radical chic et les bons sentiments fédérateurs pouvaient ruisseler de Park Avenue sur le reste du monde. Tandis qu'à l'heure où chacun s'est mué en média autonome, en électron qui se pense libre, il semblerait que l'on soit entré dans l'ère du " radical choc ".