Quel a été le premier film de Sean Connery? Combien Joe Biden a-t-il remporté de grands électeurs? Quel laboratoire pharmaceutique fabrique le Remdesivir? Si vous posez ces questions à votre moteur de recherche, à votre smartphone ou à votre enceinte connectée, il y a de grandes chances que la réponse vienne d'une seule et même source: Wikipédia. Vingt ans après son lancement, le 15 janvier 2001, la première encyclopédie libre et gratuite d'internet est devenue le moyen principal d'accès à la connaissance sur à peu près tous les sujets. Avec plus de 20 milliards de pages vues par mois, elle figure toujours dans le top 10 des sites les plus visités dans nombre de pays.
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Quel a été le premier film de Sean Connery? Combien Joe Biden a-t-il remporté de grands électeurs? Quel laboratoire pharmaceutique fabrique le Remdesivir? Si vous posez ces questions à votre moteur de recherche, à votre smartphone ou à votre enceinte connectée, il y a de grandes chances que la réponse vienne d'une seule et même source: Wikipédia. Vingt ans après son lancement, le 15 janvier 2001, la première encyclopédie libre et gratuite d'internet est devenue le moyen principal d'accès à la connaissance sur à peu près tous les sujets. Avec plus de 20 milliards de pages vues par mois, elle figure toujours dans le top 10 des sites les plus visités dans nombre de pays. L'internet d'aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec celui de l'an 2000. Les sites commerciaux, financés par la publicité et assoiffés de données personnelles, sont devenus la norme et flambent à Wall Street. Les réseaux sociaux ont enterré les blogs et leurs algorithmes ont contribué à doper les discours de haine et les théories du complot. L'internet participatif et un peu libertaire des débuts n'est plus qu'un lointain souvenir, tous ses fers de lance ayant été supplantés. Sauf Wikipédia, qui a subsisté et reste un perpétuel sujet d'étonnement. N'importe qui peut rédiger, corriger et mettre à jour les articles, mais c'est désormais l'encyclopédie de référence - et, pour des milliards d'êtres humains, la seule qu'ils consulteront dans leur vie. Wikipédia a été critiqué, parfois à juste titre, pour ses inexactitudes, et même méprisé par certains intellectuels, mais c'est un outil indispensable pour les élèves, les enseignants, les écrivains... et les journalistes, au moins comme base de départ d'une recherche. C'est une plate-forme ouverte à tous, mais aussi ultra-surveillée, où la moindre intervention est enregistrée, validée ou retirée par une armée de bénévoles assistés par des robots. C'est aussi un des derniers espaces du web où la publicité est totalement absente. Pour reprendre une expression du sociologue français Dominique Cardon, " Wikipédia est un miracle d'internet ". Une autre formule, attribuée à Jimmy Wales, l'un de ses fondateurs, résume tous ces paradoxes: " Wikipédia marche en pratique, mais pas en théorie ". A ses débuts, d'ailleurs, Wikipédia n'avait pas beaucoup d'ambition. Elle devait juste servir à alimenter une " vraie " encyclopédie en ligne, rédigée et éditée par de dignes universitaires, et pas par le premier internaute venu. Ancien trader de Chicago, Jimmy Wales crée en 1996 un annuaire sur internet, Bomis. Le succès est modéré mais suffisant pour lui permettre de déménager en Californie deux ans plus tard, en pleine bulle internet. Pour faire grandir Bomis, il le transforme en portail de services, façon Yahoo! - à la différence qu'une offre payante propose, en prime, des photos érotiques. Wales, passionné de philosophie, songe à un autre service, bien plus original: une encyclopédie en ligne. Il embauche pour cela un jeune docteur en philosophie, Larry Sanger, rencontré sur un forum de discussions consacré à Ayn Rand, penseuse et écrivaine adulée des libertariens. Leur projet, Nupedia, devra rivaliser avec les meilleures encyclopédies sur papier. " L'idée était d'attirer un coeur de titulaires de doctorats, de professeurs et de professionnels expérimentés qui seraient les contributeurs et éditeurs ", raconte Andrew Lih dans l'ouvrage The Wikipedia Revolution (Hyperion Books, 2009). Soucieux de garantir le haut niveau des collaborateurs, Sanger leur demande d'envoyer leurs diplômes par fax, et élabore un circuit de copie en sept étapes, avec vérifications et relectures par mail. Un modèle parfait en théorie... mais un fiasco en pratique: la première année, moins d'une vingtaine d'articles seront achevés. La révolution tiendra en quatre lettres: Wiki. Ce mot, inspiré d'une expression hawaïenne (" wikiwiki ") signifiant " vite vite ", désigne un outil de travail collaboratif inventé en 1995 par un informaticien américain, Ward Cunningham. Avec un wiki, chacun peut écrire dans son coin, que ce soit du code ou du texte, mais chaque apport, même minime, est consigné dans une base de données. Toutes les modifications sont visibles et peuvent être améliorées par n'importe quel utilisateur: le wiki en garde la trace. Simple, transparent et efficace, l'outil est vite adopté par les développeurs de logiciels open source comme Linux. Quand Wales et Sanger découvrent le wiki, c'est une révélation: pourquoi ne pas s'en servir pour proposer aux internautes de travailler sur des ébauches d'articles qui, une fois relus et amendés, pourront être repris par Nupedia? Le 15 janvier 2001, ils lancent Wikipedia.com. Son succès les prendra de court: en moins d'un mois, Wikipédia compte plus de 1.000 articles! La foule a battu les experts, et Wikipédia s'apprête à conquérir le monde. Très vite, le projet s'internationalise: les versions allemande et espagnole naissent le 16 mars 2001, suivies 10 jours plus tard par un Wikipédia en français. Vingt ans plus tard, Wikipédia est disponible dans plus de 300 langues - même si la plupart ont très peu de contributeurs - et se décline en dictionnaire, en base de données publiques ou en guide de voyage. La version originale, en anglais, concentre la moitié du trafic, soit plus de 9 milliards de pages vues par mois, et contient plus de 6 millions d'articles. L'encyclopédie Nupedia, elle, s'est arrêtée en 2003, avec seulement 25 textes achevés. Larry Sanger, parti en 2002, est depuis un des plus féroces critiques de Wikipédia, qu'il a comparé en 2015 à " un asile dirigé par ses pensionnaires ". Jimmy Wales, quant à lui, est parvenu à résoudre une équation difficile: comment financer la montée en puissance d'un site reposant exclusivement sur le bénévolat? A peine évoquée, l'idée de recourir à la publicité entraîne une des premières crises: en février 2002, les bénévoles de la version espagnole font sécession et fondent l'Enciclopedia libre. Finalement, Wales opte l'année suivante pour la création d'une organisation à but non lucratif, la Wikimedia Foundation. C'est elle qui financera les serveurs, assurera la maintenance technique et fera le lien avec les bénévoles de tous pays, représentés par un conseil d'administration. Premier président de cette fondation à partir de 2003, Jimmy Wales sera écarté en 2006 au profit de Florence Devouard, alors vice-présidente de Wikimédia France. " On a longtemps fonctionné en mode start-up, avec un président tout feu tout flamme, mais pas grand-chose derrière, se souvient-elle. C'est le conseil d'administration qui a demandé à Jimmy de se pousser un peu et de me laisser la place. " Pendant deux ans, la plus grande encyclopédie au monde sera présidée depuis un village d'Auvergne par une ingénieure agronome non rémunérée en congé parental! Devenu président d'honneur, Jimmy Wales ne fait pas forcément l'unanimité au sein du mouvement, mais il continue d'être son plus efficace porte-parole. Désormais installé à Londres, il figure toujours sur les campagnes d'appel aux dons qui assurent l'essentiel du financement. " Je crois que le modèle économique a une influence sur les résultats, nous explique-t-il. Si votre modèle est d'avoir le plus de clics possible ou de créer de l'addiction, cela peut vous emmener dans des directions très dangereuses. A l'inverse, si votre business model repose sur des dons, si les gens décident de donner de l'argent parce qu'ils aiment le projet ou le trouvent utile, vos motivations sont très différentes. " A côté des géants du web, la Wikimedia Foundation fait figure de PME: 450 employés, un budget annuel de 190 millions de dollars et seulement deux bureaux, à San Francisco et Washington. Avant la pandémie, la plupart des salariés télétravaillaient et, désormais, c'est une obligation. Dans un message publié début mars, Katherine Maher, PDG et directrice exécutive, leur a demandé de rester chez eux... et de travailler moitié moins, sans perte de salaire! " L'idée était de donner le maximum de flexibilité, notamment pour nos employés qui ont dû s'occuper de leurs enfants à la maison, explique-t-elle six mois plus tard, par vidéoconférence, depuis son domicile californien. Les gens se sont adaptés. Ceux qui le pouvaient ont fait autant d'heures, voire plus, les autres ont décalé leurs horaires pour travailler en soirée... " C'est à la faveur d'une autre crise de gouvernance, en 2016, que cette trentenaire toujours souriante s'est retrouvée à la tête de la Wikimedia Foundation, après un début de carrière dans des institutions internationales (Banque mondiale, Unicef) et des ONG. La directrice générale précédente, Lila Tretikov, avait démissionné sur fond de tensions avec le conseil d'administration. Katherine Maher, pour sa part, ne manque jamais une occasion de rendre hommage aux bénévoles: " Nous n'avons pas créé Wikipédia et notre fondation a un rôle d'intendant vis-à-vis du projet, explique-t-elle. La communauté nous donne la permission de nous en occuper. C'est un partage du pouvoir, avec des frictions de temps en temps. Parfois, la communauté a raison et nous avons tort, et il faut l'accepter. " Vingt ans après, cette communauté demeure indispensable. Car si n'importe qui peut rédiger ou corriger (il suffit de cliquer sur le lien " Editer " d'un article), rares sont ceux et celles qui le font sur la durée. La version francophone, par exemple, recense près de 4 millions de contributeurs enregistrés. Mais seulement 18.700 sont considérés comme " actifs ", avec au moins une contribution par mois. Et le noyau dur des plus engagés ne dépasserait pas 8.000 personnes. Ce sont eux qui s'investissent pour créer de nouveaux articles, se chargent des mises à jour et assurent la " patrouille " pour empêcher le vandalisme. " La patrouille, ce sont des gens qui vérifient en permanence toutes les modifications des articles, indique Jonathan Mouton, Wikipédien depuis 2005 et membre du conseil d'administration de Wikipédia France. C'est un sacerdoce: on voit passer les flux de modifications, et on doit juger en une seconde s'il s'agit ou non d'une volonté de dégrader l'encyclopédie. " Le vandalisme est la grande crainte de Wikipédia, car il met en péril la crédibilité de l'encyclopédie et alimente les critiques. Il peut prendre de multiples formes, du collégien qui ajoute un gros mot sur la fiche du président de la République - un classique - ou efface un article entier, au " troll " qui donne de la voix sur un sujet polémique. Sans oublier les tentatives de présenter sa biographie, ou celle de son boss, sous un jour plus favorable. Même Jimmy Wales a succombé à la tentation: en 2005, il a supprimé dans l'article le concernant toute référence à son ancien partenaire, Larry Sanger... et s'est vite fait remettre à sa place. " On sait aussi qu'il y a des gens qui se font payer pour améliorer l'e-réputation des entreprises et cela passe par des modifications sur Wikipédia, détaille Jonathan Mouton. C'est une vraie menace à notre devoir de neutralité et c'est pour cela qu'il faut absolument que tout ce qui est écrit soit sourcé. " Wikipédia est donc à la fois une plate-forme ouverte à tous et un monde ultra-contrôlé, où l'utilisateur doit respecter cinq " principes fondateurs ", ainsi qu'un ensemble de règles implicites ou explicites. " Wikipédia, c'est de l'auto-organisation dure, quelque chose que l'on rencontre aussi chez les anarchistes, relève le sociologue Dominique Cardon, directeur scientifique du Médialab de Sciences Po. Il y a des règles, que l'on peut discuter tout le temps, mais la communauté fonctionne parce qu'elle produit à la fois du contenu et des règles, tout en soumettant ces règles à la discussion constante. " Cela entraîne aussi " un fonctionnement très largement méritocratique ", où priment l'ancienneté et l'engagement sur la durée. Les Wikipédiens ne sont pas payés mais leur parcours s'apparente à une " carrière ", avec " des processus de sélection drastiques ", estime Léo Joubert, qui vient de consacrer une thèse de sociologie aux bénévoles de Wikipédia. Pour lui, leur " professionnalisation " a été la rançon du succès. " A partir du moment où vous devenez l'encyclopédie de référence, vous avez des gens qui se sentent diffamés, vous avez des professeurs qui utilisent les contenus et vous avez des personnes dans la communauté qui appellent à la responsabilité. Pour reprendre la formule de Max Weber, c'est le passage d'une éthique de conviction à une éthique de responsabilité. " Ce virage a été marqué par un autre phénomène: l'érosion du nombre de contributeurs. Très nette à partir de 2008 pour le Wikipédia anglais, elle fut moins marquée en France. Et dans les deux cas semble se stabiliser depuis quelques années. Heureusement car, sans bénévoles, Wikipédia ne peut pas fonctionner. " Il faut qu'il y ait suffisamment de participants, pointe Dominique Cardon. Avec les projets de Wikipédia dans toutes sortes de langues, on voit que s'il n'y a pas assez de contributeurs, cela ne marche pas. " L'un des pires exemples est celui du Wikipédia en croate, tombé sous la coupe d'une poignée d'administrateurs d'extrême droite, comme le rapporte un article du journal interne des Wikipédiens, The Signpost. Ni la version anglaise ni la version francophone ne semblent redouter une crise des vocations. Mais leurs responsables sont conscients qu'il faut renouveler les contributeurs. " Les nouveaux venus voient que les sujets les plus 'faciles' ont tous été traités, et que l'on n'est pas forcément bien reçu si l'on écrit dans des articles trop visibles, explique Jonathan Mouton. On en est conscients et on a même un adage: ne pas mordre les nouveaux. " C'est aussi un enjeu de diversité. " En France, les femmes ne constituent que 20% des nouveaux contributeurs, estime Léo Joubert. Mais celles qui restent sont plus engagées: si on mesure la probabilité de rester plus de deux ans, la proportion de femmes est plus élevée. " Augmenter la diversité des participants, et par ricochet celle des contenus, passe aussi par une amélioration des outils. L'interface n'est plus aussi complexe qu'au début, on peut même modifier un texte avec son smartphone, " mais écrire un article dans Wikipédia reste un processus artisanal qui demande d'apprendre beaucoup de choses, des règles, des procédures techniques ", estime Katherine Maher. Vingt ans après sa création, Wikipédia devrait connaître en 2021 une nouvelle version mais il ne s'agira pas d'un bouleversement. Le site, notamment dans sa version sur PC, a un aspect un peu vieillot, mais ses responsables l'assument et revendiquent une culture du " move slow and fix things " (bouger lentement et réparer les choses), en réponse au " move fast and break things " qui fut longtemps la devise du créateur de Facebook, Mark Zuckerberg. Mais n'allez pas leur dire qu'ils sont les derniers représentants d'un âge d'or disparu. " Tout le discours nostalgique sur l'internet d'avant m'énerve un peu, s'agace Katherine Maher. Oui, j'ai connu l'internet d'avant, j'ai eu un modem qui faisait du bruit, c'était tellement bien! Mais l'internet d'avant ne s'adressait pas à tout le monde, il coûtait cher et, reconnaissons-le, il s'adressait à un public principalement masculin, américain et européen. " Et pour Toby Negrin, ancien de Yahoo! devenu chief product officer de la Wikimedia Foundation, le combat pour la connaissance libre n'est pas du tout d'arrière-garde, bien au contraire: " Nous arrivons à un moment où le monde de la tech est en train de se rendre compte que les plateformes que nous développons ne sont pas neutres. Nous avons un impact énorme sur le monde, et il faut le prendre au sérieux. "